Se doucher, assis sur un pot
Ma première année d’étudiant à Paris et sa chambre de bonne sous les combles sans salle de bain ont laissé une trace indélébile dans mon quotidien : je vis désormais chaque douche chaude comme un luxe, un bonheur absolu.
Je me souviens, petit, du plaisir à mettre un bonnet de douche pour jouir de l’éclat d’orage joyeux de la cataracte sur ma tête : panaché entre l’expérience mystique de l’ascèse de la chute d’eau et le caprice débauché d’un pharaon.
Le plaisir de la douche est, pour moi, connecté à cette dynamique du « se sentir debout », comme un arbre dans la pluie. Et rayonner. Comme un défi aux éléments. Dans le confort du duvet.
Alors quand je compris que je ne pourrais y couper ici, qu’il faudrait que je m’asseye pour me doucher, j’ai fait la grimace. Et résisté quelques jours.
Au Japon, on se lave en deux étapes. La douche, assis. Et éventuellement, ce n’est plus de l’hygiène mais du délassement, un bain très chaud dans de l’eau que rien ne doit souiller car elle sera partagée avec le reste de la maisonnée.
Assis, on l’est sur un petit tabouret en bois d’une quinzaine de centimètres de haut. Plus souvent aujourd’hui, c’est un pot en plastique qui ressemble à un seau percé retourné ou à un pot pour bébé – hormis le fait qu’il est plat. C’est cette posture archaïque de nos premières années d’enfance qui je crois provoque autant de réticences initiales pour un occidental. Avoir les fesses si près du sol fait résonner le champ sémantique du sale, du plaisir honteux, du mixte « beurk, c’est caca » et du « oh, tu as bien fait ».
Renoncer au libre soulagement de ses sphincters pour la seule jouissance de plaire au social, devenir humain, en somme, ça marque.
Donc la douche assis, ça rétice sec.
Mais la curiosité prime, comme la confiance dans la capacité de l’autre à trouver des plaisirs que je pourrai adjoindre ou adapter à ceux que j’ai pourtant validés pendant des années.
Je m’assois donc sur le pot, non sans me poser des questions sur les résidus de traces de fesses des doucheurs qui m’y ont précédé. Je décide de faire confiance aux propriétés bactéricides du savon mais me dis que ce pot, ce devrait être comme un rond de serviette : chacun devrait avoir le sien.
Je me lance et, comme dans une dégustation à l’aveugle, me fie à mes seules sensations. Passe le moment où je me sens un peu con et misérable – parce que cette posture m’évoque également, hormis le bébé, les images télévisées des années quatre-vingt de miséreux du tiers-monde, accroupis et tendant la main.
Premières sensations. Tout d’abord, je n’aime pas tenir le pommeau de douche. Je ne trouve pas ça ergonomique pour se savonner : soit il faut tenter de faire de la mousse d’une seule main, soit il faut coincer le pommeau entre ses jambes ou entre un bras et son torse : le fil du pommeau est souvent froid et toujours d’un contact désagréable. Plus énervant, la pression de l’eau conduit naturellement le pommeau à pivoter et on se retrouve à arroser la totalité de la pièce ou à se prendre un pschitt en pleine face – sans parler du fait qu’on ne voulait pas se mouiller les cheveux.
J’avoue être en partie de mauvaise foi car dans la maison de Yoshida, il y a une barre à pommeau de douche. Mais assis, ce n’est pas pareil : je ne reçois plus en pâmoison les bienfaits de Zeus ou des chutes du Niagara, j’ai plutôt limite la sensation de me faire pisser dessus.
Confiance, confiance. Je continue. Et me détends.
Au bout de quelques instants, je comprends qu’il faut que je cesse de me connecter avec le ciel comme dans la douche occidentale. Ici, la connexion se fait avec son ventre, dans un quant-à-soi bullaire où l’on se prend dans ses bras, la connexion se fait avec la Terre. C’est une sensation moins spirituelle mais plus forte, plus douce. Moins un combat fier qu’un recueillement sensible. Moins la tête que le coeur.
Ca me trouble, car la sensation est bonne. Totalement différente. Et bonne. De cette même différence bonne que l’on ressent à manger un rouleau de printemps.
Une glace est devant moi. Je m’y rase, nu, assis. C’est meilleur que devant l’évier avec les lombaires un peu cassées par l’angle qui conduit à se rapprocher du miroir et placer son menton à la verticale de la vasque, avec la crainte de mettre de la mousse ou de l’eau sur la serviette, le peignoir ou ses vêtements.
Dans la maison actuelle, il n’y a pas le pendant du seau qui est la petite cuvette que l’on remplit pour se la verser sur la tête, en levant son front pour en faire un sommet dont l’eau s’écoulera en emportant les cheveux vers l’arrière. Quand la cuvette est vide, on laisse alors retomber sa tête, le menton venant toucher sa gorge, on expire dans un ahhh de délassement et on passe sa paume sur les yeux pour essuyer les gouttes et on masse la partie extérieure de ses globes, puis éventuellement le front. On souffle bruyamment par le nez comme si on se mouchait. Et l’on se sent bien.
Plus de pharaon ascétique. Mais un terrien qui prend soin de lui.
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Avis aux concepteurs de salle de bain : créez-moi un mixte !