Manifeste
Tropiques : un signifiant détourné. Il ne s’agit pas ici de la ceinture abdominale du globe, de l’indolence imposée par le climat, ni de boisson aux fruits exotiques.
Si clin d’œil il y a aux Tristes Tropiques, c’est au projet ethnographique que la connivence s’adresse. Le Fujisan, ce n’est pas l’Amazone.
Le projet vise d’ailleurs l’antipode de la tristesse. Il s’agira de joyeuses tropiques, de tropiques solaires. Et c’est comme botanique qu’il faut entendre le mot : comme des chroniques, des topiques, des aesthétiques s’orientant vers le soleil du levant.
Ce projet a pour but de collecter, à la première personne du singulier, tous les jours, des échantillons de ce qui a de la valeur dans la culture japonaise.
Valeur, le mot peut sonner expert-comptable ou moraliste. Et surtout terriblement prétentieux. Qui êtes-vous monsieur Barbery pour affirmer que vous êtes capable de saisir la valeur d’une culture dont vous ne parlez même pas encore la langue, une culture dont vous êtes fondamentalement ignorant ?
Ce journal sera précisément cela : le recueil d’impressions candides d’un ignorant, qui a la chance inouïe de vivre au Japon sans devoir y travailler, un geek qui se laissera guider par ce qui fait battre son cœur et l’exigence de partager avec d’autres cette chance.
Tropiques Japonaises.
Le titre s’est imposé dans une nuit de jetlag.
Pour le francophone amoureux du Japon, Nicolas Bouvier est un sensei. Un cynique contemporain grattant son eczéma parmi les pauvres nippons. Un stylite qui capture, qui inspire, donne envie et tempère.
Mais Bouvier est un passager. Ses textes sont classés dans la bonne catégorie : récits de voyage. Dans les Chroniques Japonaises, comme dans Le Vide et le Plein, un chef d’œuvre qui a des résonances formelles avec le Journal Clinique de Ferenczi, on ressent comme une tentative de trouver coûte que coûte du sens à un échouage. Comme si le Japon n’avait pas été l’objectif, l’idéal du voyageur, mais le terminus où l’on patiente en découvrant – ce que l’on savait dès les Dardanelles – que seul compte le trajet.
Ici il sera plutôt question de vivre le Japon non en voyageur mais en chercheur. La collecte candide d’impressions et de détails doit servir à penser le Japon non pour le comprendre comme un enfant ouvrant un réveil, un anatomiste, un physicien, un explorateur. Mais pour le penser en philosophe tourné vers l’avenir. Que devons-nous emprunter au Japon ? Que devons-nous copier/adapter du Japon ?
Non pas constituer une base de données d’expert, de scolaste encyclopédiste d’un objet extérieur, essentiellement passé. Mais modifier sa vie, son quotidien en intégrant les optimisations conatiques d’une culture actuelle et inviter ses amis, son prochain, à découvrir combien cela est bon.
Car ce qui compte, ce n’est pas la provincialité de notre temps, mais ce qui vient et qui attend de nous que nous contribuions à le rendre meilleur.
