27 février 2008

Diphonie omnisexuelle

Filed under: Son — Stéphane Barbery @ 18:00

Dans la montagne de Kurama, le dernier petit temple. Sous la neige. Au soleil qui fait plitch. Muscles raidis par les marches glacées. Il faudrait des crampons. J’ai deux bâtons et la puissance des arbres pour me tenir debout.

Et soudain, la voix d’un grand-père. Qui tousse. Se racle la gorge. Emet un son inarticulé. Comme celui d’un analphabète qui ne connaîtrait pas le texte d’un sutra. Tu tends l’oreille et la diphonie est là. Balbutiante. Archaïque.

Comme un éclat de rire harmonique dont le chant guérit tout.


26 février 2008

Filed under: N — Stéphane Barbery @ 9:01

Fleur de prunier. Blanche. Février. Sur sa branche. D’encre.
Et qui te mord,
le cœur :
carbonite

Ume. Pas Sakura, une carmencita.

Rose et c’est la franfreluche
- Le rose : c’est du gras -

Ume blanche,
Bickford précoce
qui tesselle le réel comme un miroir brisé au marteau de tapissier.
Et ça t’oblige à zoomer.

Si tu vois le pistil, t’es transi. Et si tu vois l’arbre, saisi
- la conscience comme une dette -
par l’huissier d’un temps qui ne passe plus.

Ume et le わびさび est surs-umé
en vie.


24 février 2008

Du kimono à l’iki momo

Filed under: sociologie — Stéphane Barbery @ 23:20

En fin de collège-début de lycée, les p’tits mecs vulgos qui n’avaient aucune chance de perdre leur virginité avant plusieurs années, pour évoquer la bagatelle au passage des filles, se soufflaient entre eux un « cuisssse, cuisssse, cuissse…. sekssssseee ».

Ici, j’ai l’impression en permanence que ce sont les donzelles qui me soufflent aux yeux « regarde mes cuisssses, regarde mes cuissssssses, regarde mes cuissssses… ».

Il fait moins de zéro, il neige. Elles sont parfois à scooter. Cuisses nues.

Le choc face à ce naturisme partiel vient de la conflagration de deux sentiments :

  • la vulgarité prostitutionnelle de ce ras-la-touffe pour les canons français pourtant libéraux
  • l’affirmation ascétique de ce symbole qui signe par l’intensité de son excès un message à dévoiler – mystère du nu moins nu que le nu.

Comment comprendre cette indécence qui ravit l’œil du mâle en le rinçant pour pas un rond ? Comment est-on passé du kimono à douze couches au momo (股, cuisse) à zéro couche ?

*

Il faudrait un peu de temps de recherche pour valider cette hypothèse mais il me semble que l’origine du biniou pourrait être : l’uniforme des lycéennes. Un uniforme repris, pendant Meiji, aux modèles anglo-saxons victoriens. Rappelons qu’au Japon, l’uniforme scolaire est obligatoire. Les ultras pro de la blouse devraient venir voir le type de ravage auquel cette fausse bonne idée simpliste conduit.
La logique d’individuation de la séduction pousse de toute façon nécessairement les adolescentes à customiser leur tenue.
Pour montrer qu’elles sont grandes, qu’elles sont femmes, la customisation se fait par une remontée de l’ourlet vers le haut. Chez les lycéennes, ça fait jupette de tennis. C’est mignon.
Et puis à un moment donné, un truc franchement malsain s’est développé autour de cette mini-jupe de lolitas. Les mangas, les figurines d’anime ont figé cet attribut comme critère de désirabilité. Comme marqueur du désir masculin. Donc comme norme de l’identité féminine.
On a alors cette curiosité vestimentaire où des collégiennes de douze ans se déguisent en ce qui, pour un français, connote « pute ». Des petites filles de six ans apprêtées par leur mère itou. Et les mamans s’y tentent mais avec huit centimètres de tissu en plus.
Des filles et des femmes de toute anatomie : de la brindille anorexique qui fait peur à la peau d’orange boulimique qui ferait honte.
Même si la majorité est – damned – homogènement jolie comme c’est pas permis.

*

Remarquons que cette cuisse offerte au regard, associée à la botte en cuir au talon le plus souvent aiguille, ne fait pas vulgaire d’une vulgarité vulgaire. Bon, c’est vulgaire un peu. Mais ce sont des japonaises. Alors il y a de la grâce. Un détachement, une indifférence comme un « je ne sais pas du tout ce que je porte car je suis vêtue de ma noblesse d’âme et je sais que le prince en toi, serais-je vêtue en peau d’âne, ne peut percevoir que cette âme – mais bon oui quand même : j’ai mis deux heures à m’apprêter et j’espère bien que tu vas me remarquer ».
Il y a de la grâce. Et beaucoup de plouc-itude itou. De celle du hameau de province qui singe la parisienne à partir du catalogue de la Redoute.

*

Mais qu’est-ce donc que cela signe ?

Que les japonaises sont des chaudasses et que la non-christianisation a du bon en saturant le réel d’érotisme sans culpabilité – la nuque se transposant en cuisse ? Mouais. Bizarrement, j’y crois pas trop à cette proposition un brin fastoche et complaisante pour la communauté d’expat’ majoritairement masculine et, dans les premières semaines, célibataire.

Que les japonaises sont des objets soumis au désir d’hommes lolitophiles (parce qu’une fois embauché, le travail prend tout le jus) ? C’est méconnaître l’anthropologie du rapport toujours subtil et équilibré entre les sexes où le pouvoir supposé et apparent, masculin, est toujours doublé, en vrai, d’une gouvernance domestique où les femmes sont les mamas régentant des hommes enfants. Alors à-voir de la cuisse, serait-ce au japon comme le vin en France : du caractère ? Y-a-t-il un détournement, un retournement, par les femmes, d’un symbole aliénant en féminité conquérante revendiquée ? C’est sans doute en partie vraie. Mais ce point laisse de côté une dimension de ce nudisme localisé : pour l’essentiel, il s’adresse moins aux hommes qu’aux autres femmes. Un peu à la manière des biscotos chez les hommes des années soixante, à la manière des abdos aujourd’hui. Seules les autres femmes à la cuisse nue savent à quel point on se caille, à quel point ce symbole est une ascèse, un gyô (行). La compét’ se fait donc sur celle qui tiendra le plus longtemps – comme pour le lever de mochi. En février, la cuisse nue, ce n’est plus de l’érotisme, c’est un kata d’art martial. Une démonstration non humble de force virile.

*

Et puis je lisais un papier inégal sur l’iki, idéal esthétique du Japon urbain du 19ème que l’on connaît par la conceptualisation herméneutique que Kuki Shûzô en a faite et qu’il caractérisait par trois critères : l’allure érotique, la fierté et la résignation (indifférence sophistiquée). Cette esthétique est une création populaire, volontiers anti-intellectuelle parce que marquant le glissement sociologique du pouvoir de l’époque : de la noblesse et des samourais vers les bourgeois et les artisans fiers de leur savoir-faire. Des critiques du texte de Kuki Shûzô ont pointé qu’il avait négligé cet aspect populaire qui teinte cette esthétique fashion, ardente, chevaleresque, galante, d’une certaine vulgarité.

Et je me demandais : les cuisses nues des japonaises, est-ce aussi l’iki d’aujourd’hui ?


23 février 2008

Concours de lever de gros mochis au Daigoji

Filed under: sociologie,Son — Stéphane Barbery @ 20:38

Faut d’abord prendre le métro pour aller dans une banlieue lointaine où les gens sont moins beaux, plus pauvres qu’au centre ville. En gros faut connaître. On y vient pas par hasard au Daigoji. Certes, le coin est célèbre pour la pagode à cinq étages mais localement plus encore pour le concours de lever de gros mochi du 23 février : on dirait deux grosses tomes de fromage en plastique. Une blanche, une rose. Sur un support en bois. 150 kilos pour les hommes. 90 pour les femmes. Tout le monde peut s’inscrire. Même les gros guignols. Et c’est des p’tits maigrelets qui gagnent. Pas les gros musclés en tenue d’haltérophiles. Tout le monde se marre. C’est bon enfant.

Je ne comprends rien aux différentes cérémonies. Ya pleins de vieux sympas déguisés en yamabushi. On est dans un temple bouddhique shingon. Ca syncrétise sévère. Ils sont pas très impressionnants ces yamabushis. Ils ressemblent à des pépés, ils ont froid. Ca fait pas très ascète mystique. On voit bien qu’ils y croient pas trop à leurs chants, au feu, aux amulettes dans des enveloppes qui sortent direct de l’imprimeur et qu’on bénit à la fumée, aux clochettes, à leur grosse trompe en coquillage. Ca fait carnaval. Le grand officiant, il a même un gros trou à sa chaussette.

Et puis derrière, dans un autre temple animé par des moines safran – dont deux femmes crâne rasé – un taiko de guerre se met à rythmer une célébration. Le temple est petit, je suis dans un coin noir, je ne peux rien régler sur l’enregistreur qui sature. Le taiko fait vibrer tout mon corps. Et quand la pyramide de briquettes votives en bois flambe, mon visage vibre à la chaleur rouge de la bonne énergie qui se dégage.

Mochi, pépés, taiko : Japon 2008


22 février 2008

Une culture des élémentaux

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 21:39

Le Japon, c’est une culture des élémentaux. Les cinq vieux chinois : 五行

木 火 土 金 水

Bois Feu Terre Métal Eau

Les 五行, c’est une TOE – Theory Of Everything – avant l’heure, une cosmo-physio-esthético-bio-psycho-logie à la fois complexe (dans le nombre de paramètres) et simple (dans les lois d’engendrement et équivalences de ces éléments). En gros, tu potasses quinze jours le tableau des correspondances (version japonaise, version française) et tu peux frimer comme un archimage pendant toute une vie.

Cette TOE a infusé pendant tellement longtemps que l’environnement japonais lui ressemble. La subtilité japonaise vient de la pondération, de la hiérarchisation de ces éléments.

  • Le bois est roi (avec par ordre décroissant de préséance : pin, bambou, prunier)
  • L’eau vient après. Dans la cuisine (variations Goldberg de l’H2O), la rosée des haikus, les larmes de l’aware, l’onsen, le parapluie.
  • Puis la Terre : wabi-sabi et suiseki
  • Le métal, porté à son zénith par les forgerons de katana et les couteliers, s’est peut-être aujourd’hui transposé en circuits imprimés. On le voit moins. Mais il est porté, comme en amulette, par tous : keitai.
  • Le feu. Toute la subtilité est là : les japonais l’ont incorporé partout dans les quatre autres. Pour le contenir.

Marcher dans Kyoto, c’est marcher dans une physique pré-atomiste.


 
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