Taquin du temps

Dès les premiers jours de notre arrivée, j’ai décrit cette sensation perturbante de cubisme temporel. Le collage, la juxtaposition, le patchwork de plans historiques hétérogènes sur le grand tissu du quotidien.
Quelques exemples saisissants.
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Les petits commerces. Dans une économie de franchise et de keiretsu. Il n’y a pas une rue, pas un bloc où l’on ne trouve une mini échoppe, une minuscule vitrine, une micro-boutique. Le p’tit jeune qui tient Parade, le ramen de Kinrin Shako Mae, a réussi à caser six tabourets sous son comptoir de deux mètres. A Akihabara, certaines devantures que les Wachovsky filmeraient sans retouche se mesurent en décimètres. Cela donne aux villes une ambiance de France à la Quesneau, à la Mort à Crédit, celle de l’entre-deux qui a cessé d’exister dans les années cinquante. Avec cette question : mais comment font-ils pour survivre ? Quel chiffre d’affaire, quelle vie, en proposant des menus à huit euros et en ouvrant sept jours sur sept ? De la trime, mais pas de misère : car il y a la fierté. Et un certain respect de tous pour tous. Ici, il n’y a pas de honte à être petit. On en bave, résigné. Mais on est fier. D’une fierté qui allume les regards et donne une tenue, repérable sur les photos de Doisneau. Qu’on ne trouve plus dans la France urbaine actuelle.
Echoppe et cyber.
Taquin du temps de la circulation des biens.
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Vêtement. Au Japon, le vêtement, c’est du cosplay. On ne s’habille pas, on s’uniforme, on se déguise. Je repense à cette anecdote entendue à la radio dans une émission consacrée à Germaine Dieterlen. Alors qu’elle s’interrogeait à voix haute, après plusieurs années de terrain, sur la signification des vêtements dogons, son ami africain partit d’un gigantesque éclat de rire en lui disant qu’il était peut-être temps qu’il lui explique ce langage de l’identité.
Au Japon, l’identité sociale doit être immédiatement lisible. Le corps public est un meishi et le réel organisé comme signe extérieur de l’identité collective, du territoire groupal : du fief. Le vêtement est là pour dire quel seigneur, quelle province, quel pouvoir on sert. L’individuation ne se marquera qu’au sein d’une micro-variation à l’intérieur d’une norme, fut-elle rebelle. Cette micro-variation est elle-même scrupuleusement normée. Il faut garder en tête qu’au Japon, un haiku véritable ne s’écrit qu’avec les mots autorisés du jour piochés dans un éphéméride poétique dalloz : le saijiki. Alors, pensez, l’apparat…
Comme, donc, le vêtement c’est le fief, la précédence de l’identité collective sur l’identité individuelle, il est par nature respect. Respect de la coutume, le figé de la tradition. Qu’on ne froissera pas. Meiji importe-t-il l’uniforme des collégiens allemands ? Hop : cent cinquante ans plus tard, on le retrouve à l’identique. Porté par des jeunots dans un bus incorporable dans Playtime, des jeunots qui commutent entre des salarymen-in-black, des kyotoko quarantenaires précieuses en kimono faussement sobre, des jeunettes en cuisse et des papys qui, pour marquer leur nature artiste et intello, portent béret basque et imper beige. Je n’ai jamais vu autant de bérets basques qu’à Kyoto…
Japon : musée vivant de l’habit de cérémonie.
Taquin du temps des couvre-corps.
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Architecture. Intérieure ou extérieure, l’environnement qui nous entoure est un Rubik’s cube historique, un cube photo transgénérationnel. C’est bien sûr le temple en bois dans la galerie commerciale couverte des années quatre-vingt. Le Tatami et l’écran plasma HD. Le furoncle des buildings dans les champs huileux de tuiles-écailles-de-dragon (brun sombre sèches/gris clair mouillées). Ici, un Kamon et une installation électrique des années cinquante. Là, un aqueduc Meiji en briques rouges montant vers une cascade shinto Before Christ. Un torii donnant sur un bouddha. Le rouge chinois orangisé, un mandala. Des néons Las Vegas et le cri des singes dans la forêt sauvage. Une mairie-château de Mario Bros et un palais impérial couvert en cyprès. Une pagode à cinq étages et la tour berlinoise de Kyoto. Le blockhaus de la gare et la villa Katsura.
Sentiment permanent de passer d’une case temporelle à une autre ou d’avoir la vue organisée comme un taquin de Sam Loyd. Les japonais aiment les pavages carrés. Les mansions modernes sont presque toujours céramiquées, ce qui leur donne un air de cuisine sale ou de station de métro seventies. Les vitres, quand elles sont transparentes – ce qui est rare – sont quadrillées d’un fil fin (orienté en losange) – probable mesure de protection contre les séismes. Je me demande si cet encadrement de toute perspective n’est pas un effet d’accoutumance multigénérationnelle aux shôji, ces cloisons japonaises tapissées de papier. Ou aux cases carrées invisibles dans lesquelles on trace chaque caractère. Habiter multi-frame. Regarder quadrillé.
Et être constamment téléporté, au temps du numérique, d’une diapo à un daguerréotype. Comme si un Dieu énervé appuyait sur une grande zappette et que tu étais dans la télévision.
Taquin du temps des murs.
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Les branchouilles se gausseront : qu’est-ce qu’il a à s’ahurir devant le taquin ? Le taquin, c’est la macédoine. Et la macédoine, c’est le post-moderne. Les japonais seraient-ils des french theorists eighties qui s’ignorent ?
Et bien non. D’où le choc. Et la reconnaissance.
Les japonais ne sont pas post-modernes car dans leur copier-coller, il n’y a pas de pose ironique, de citation-parodie, de pastiche témoignage d’une érudition dans l’incapacité de créer. Il n’y a pas l’avant-gardisme snob d’une aristocratie décadente – celle du petit pédant qui sait tout, a tout vu parce que tout lui a déjà été donné sans effort. La forme empruntée est empruntée authentiquement. Avec respect et déférence, comme témoignage de la valeur accordée à l’autre. C’est une posture de frère cadet honnête. Pas d’enfant égocentrique parce que longtemps unique. Et c’est ce respect qui la fige, et cette fixation qui crée le taquin. D’où cette sensation de hors-temps, de décontextualisation permanente. Car les formes empruntées, non soumises au respect dans leur culture d’origine, y auront évolué ou disparu depuis longtemps. Comme l’uniforme scolaire allemand du dix-neuvième siècle dans l’Allemagne actuelle. Comme les gants blancs des conducteurs de bus ou de taxi occidentaux. Au Japon, elles sont là, comme pour toujours.
Les japonais ne sont pas post-modernes car ils ont la chance de n’avoir jamais eu l’illusion de la modernité. La chance d’avoir échappé au culte violent du nouveau pour le nouveau où la seule façon de laisser son nom dans l’histoire est de couper la tête à l’ancien en méprisant par avance son futur statut de has been. « Ancien », ici, ça ne fait pas puces un peu pourries mais filiation confucéenne. Alors certes, cela se paie cher, très très très cher. Politiquement dans la soumission, psychologiquement dans le sacrifice. Je ne voudrais pour rien au monde payer le prix de cette médication anti-forclusion-du-nom-du-Père-historique. Mais au moins, on ne délire pas sur son passé. On ne dénie pas d’où l’on vient : de la forêt. Non de l’idéologie intemporelle mais de l’impermanence. Scalpel moderne froid à la Cronenberg vs chaleur rustique du raku wabi-sabi : à nous d’aider à promouvoir ce qu’il est humain de choisir.
A nous de copier le Japon ? Le figé en moins.