L’unité du multivers
Si le Japon est un taquin du temps, quelle en est l’unité ?
Parce que l’unité, dans l’hétérogénéité zappante des frames que l’on traverse, on la ressent.
Le meme le plus fort, c’est bien sûr d’abord l’identité des corps. On n’est pas ici à Barbès où phénotypes et lexiques se heurtent dans l’inertie de la violence colonisatrice.
On est sur une île du bout du monde – mais près d’un immense voisin impérial. Une île qui n’a pas connu d’invasion.
Je relis cette dernière phrase, m’arrête et me dis : tiens, je suis bien manipulé par le mythe national. Parce que si, dans l’histoire ancienne du Japon, des kamikaze (vents divins) ont anéanti les flottes chinoises et mongoles, des invasions, le Japon en a connu deux et récentes. Perry et Mac Arthur. Oui mais des invasions sans occupation massive, sans brassage génétique. Des menaces d’invasion en somme. Qui ont activé un schème visiblement structurant de la culture japonaise : l’appropriation de la culture du puissant. Pour se préserver, même au risque de se perdre. Un benchmarking, pour tenir son rang.
Dans l’imaginaire occidental sur le Japon, on n’imagine jamais les Japonais simplement vouloir désirer « tenir leur rang », avoir la paix, être tranquille chez eux. On les voit dans l’humiliation insupportable d’une défaite qui appelle une vengeance terrible, elle-même étape intermédiaire de leur désir tyrannique de soumettre l’autre.
Comment expliquer autrement le mouvement du Japon pendant la première moitié du XXème siècle ?
D’ailleurs, oui, comment l’expliquer. D’autant que l’histoire colonisatrice, conquérante du Japon est ancienne : la Corée a été envahie au moins trois fois en deux mille ans. Même si l’on pourrait aussi dire que le Japon n’est qu’une colonie très ancienne de la Corée : la génération spontanée d’une population sur une île, ça n’existe pas.
Il y a toujours quelque chose d’un peu ridicule à voir un archipel tenter de conquérir ses voisins continentaux massifs. Parce qu’on sait qu’au final, l’évidence de la géographie s’imposera. Cela peut prendre un peu de temps si un kairos technologie-économie-démographie produit une excellence temporaire. L’Angleterre impériale en est un bon exemple. Mais au final : la géographie est toujours plus réelle que l’histoire.
Ce ridicule conquistador s’applique en fait à toute tentative d’empire, généralement menée par un leader charismatique autocrate. La campagne de Russie qu’on m’a présentée, enfant, comme un moment de gloire, est une infamie délirante. L’empire, c’est un rêve de nouveaux riches collectionneurs, de petits revanchards, puis l’emmerdement des descendants. Que nous soyons sous la contrainte biologique de préserver notre arrangement d’ADN en la dispersant le plus possible : certes. Que nous soyons des primates rêvant de nous asseoir au sommet de la pyramide humaine : certes. Que nous soyons des machines mémétiques désireuses de backuper pour toujours leur trace dans la mémoire vive de l’humanité : certes. Mais bon : la géographie, c’est la géographie. Quand t’es une belle île autonome capable de te défendre, ton rêve, ce doit être une paix zen. La quasi-autarcie pendant plusieurs siècles du Japon est donc géo-logique.
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Y a-t-il plus d’unité culturelle au Japon qu’en France ? Aux yeux d’un japonais, la France n’est-elle pas tout autant un taquin du temps ? Cette tentative de trouver une unité, ce soupçon d’homogénéité que l’on ressent sous l’hétérogénéité permanente, n’est-ce pas au fond une illusion produite par l’espace, produite par les mots ? Le fait de se tenir sur un territoire, qui plus est clos, ne crée-t-il pas une évidence d’unité topologique qui ne devrait s’arrêter qu’à cela : on est sur un territoire. Bon et alors. Le référentiel est toujours arbitraire. Dire le Japon comme on peut dire la France, n’est-ce pas regrouper arbitrairement sous un seul mot une multiplicité essentiellement hétérogène ?
L’unité d’un pays, est-ce, comme la volonté de Dieu, l’asile de notre ignorance ?
