27 mars 2008

Definition is Limitation

Filed under: esthétique,Watashi — Stéphane Barbery @ 8:35

Quel est l’objet source de ma réflexion ? Quelle est ma question ?

Ce pourrait être un : qu’est-ce que le Japon ? Une question et un objet qui n’émergent en ce moment en moi que sur le fond d’autres questions variations/comparaisons : qu’est-ce que la France ? Qu’est-ce qu’une société ? Qu’est-ce que la culture ?

Mais là encore, on recule, on tergiverse, on minaude. Ces questions : pour quoi faire ? Pour acquérir un statut social ? Celui de penseur, d’essayiste, de fin connaisseur ? Pour simplement mais chaleureusement partager avec d’autres ma chance actuelle ? Ou bien penser pour proposer ? Et proposer quoi, sans s’illusionner quand on est un brin spinoziste et un chouia au courant du temps long de l’histoire ?

Si on m’avait dit adolescent qu’un homme libéré des contraintes quotidiennes de l’argent choisirait Kyoto pour passer l’essentiel de son temps à photographier des fleurs et des arbres au soleil en concentrant sa réflexion sur l’art japonais, j’aurais craché un : salaud de social-traître.

Mais je me souviens aussi que jeune, la question politique (comment contribuer à soulager l’humanité souffrante de l’injustice de classe, comment lutter contre l’horreur abjecte, intolérable, de l’exploitation des uns par les autres, de la reproduction de la misère par la misère dans le trauma ?), je me souviens que ces questions étaient totalement instrumentalisées par mon rêve tout petit bourgeois de trône et de titre. S’imaginer Lénine, se voir en Trotski, c’est secrètement désirer le pouvoir de Staline. Parfois, plus sainement, juste réparer l’injustice faite aux siens.

La politique me taraude parce que ma grand-mère habitait au 9ème étage d’un HLM de Bondy et parce que là-bas, j’y ai senti la pisse dans l’ascenseur, parce que là-bas, je pouvais voir, au fil des ans, le petit Stéphane du 10ème étage, né la même année que moi, plus agile, rapide, intrépide à quatre ans, devenir progressivement une brute violente à la voix cassée au profil de délinquant de la zone.

Avant-hier, aux puces de Kitano, il y avait un gavroche local près du stand de son père. Bouille ronde, visage et vêtements sales, tonsé court. Il parlait avec un brocanteur qui s’adressait à lui comme à un égal, avec cette voix si spécifique, presque hurlante et bizarrement cassée des garçons qui n’ont pas cessé de se faire racler. Et qui racleront à leur tour.

Cette voix, quand on sait qu’elle aurait pu être la sienne, donne successivement : une nausée éclair, intolérable, immédiatement remplacée par l’envie de cajoler, de faire de ses bras un nid pour oisillon, l’envie de réparer par la tendresse. Et puis ça fout la rage. Ca fait serrer les poings. Qui se desserrent. Les épaules s’affaissent, de frustration. Avec un peu de haine de soi de ne rien pouvoir faire et le goût de relent acide du doute : le « ne rien pouvoir faire », n’est-ce pas une rationalisation de celui qui ne veut pas diminuer sa confortable quiétude bourgeoise ?

Salaud de social-traitre ?

Ou bien vivre, chaque instant dans la conscience de la chance, dans le devoir de création, en jouissant raisonnablement du luxe des opportunités pour le retranscrire et le partager dans des œuvres tendres, respectueuses, qui gardent le poing serré ?

Wabi-sabi comme nid pour voix cassée, wabi-sabi.

Dans le soleil de l’impermanence.


 
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