30 mars 2008

Pourquoi les fleurs

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 9:27

A l’heure dite, les cerisiers pouffent de plaisir.

Je n’y peux rien. L’empreinte a été trop précoce et trop forte. Les cerisiers en fleurs du Japon me font immédiatement penser à l’horrible histoire de Kilyému des Onze Mille Verges d’Apollinaire.

« Des amants s’égarent dans la neige rose des pétales qui feuillotent »

*
Pourquoi les fleurs.

Pourquoi ce symbole de dessin de petites filles devient-il un pôle d’attraction si fort pour adulte défraîchi – obsession incompréhensible, débile pour la jeunesse ?

Bien sûr, ici au Japon, secte de l’impermanence esthétiquement célébrée, le rituel collectif, scansion de l’année, contraint socialement à se fendre d’un « kirei-kawai-ne ».

De l’étranger, cette messe florale fait un brin ridicule : fillette. Ca contribue à créer cette image biface inquiétante des japonais. Sakura : les midinettes des petites fleurs. Katana : les sadiques du sabre parfait.

Mais qui a eu la chance ici des Ume de mars, des Cerisiers d’avril, sait, au-delà des mots, qu’il a vécu une expérience plus forte, bien plus forte, que celles qu’il a pu ressentir dans les plus belles salles des plus beaux musées du monde. Au point qu’il serait historiquement logique que d’ici deux siècles, elle fasse partie du calendrier universel humain partout où la nature la rend possible.

J’échange sans hésiter et sans rire tout l’art du XIXème contre les arbres en fleurs du Japon.

Mais pourquoi. Pourquoi cette fascination d’adulte pour les fleurs.

*

La fleur,
Indice de rappel du sexuel.
Indice de rappel du tendre.
Indice de rappel du jeune.

*

Sexuelle par son parfum, ses dessous chics capteurs d’un focus court-circuitant l’ego, sa texture de lèvres, les sensations plissées, érogènes, les mouvements qu’elle évoque dans sa cambrure érigée au soleil et au vent. Il faut avoir suffisamment joui, profondément joui, intensément joui, pour jouir de ce sésame. Un ado ne peut comprendre. Il n’en a pas le signifié.

Les arbres en fleurs au Japon, c’est du concentré d’effet Coolidge. Un prOn sain.

*

Tendre. Les feuilles de printemps sont effilées et froides comme des rasoirs. Elles ne viendront que plus tard. Ume, Sakura, c’est un coton plume pompon soie comme un milliard de bisous, un sen man de caresses chatouillantes, comme un nursing aimant sur un nourrisson qui s’y abandonne à délice. Un nid de joie claire comme la protection d’une demi-sieste heureuse sous une couette de luxe.

*

Une fleur c’est une ride. Quand son corps est ferme, il n’est que bourgeon. Les vieux, ça aime les fleurs aussi pour ça. Comme miroir. Comme regret. Lucide.
Il faut avoir senti dans son corps un relâchement de sa peau pour aimer la fragilité des pétales.

*

Pourquoi les fleurs ?

Parce que c’est la vie de ton corps.


 
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