11 avril 2008

Dao : le flow du flot

Filed under: sociologie — Stéphane Barbery @ 9:31



Il pleut. Beaucoup. Et il semble que pour l’essentiel, Sakura, ce soit fini. Les pétales mouillés sur le sol sollicitent – simultanément – le registre du beau, le registre du sale. Du mouchoir et du balai. Ca confusionne, ça rend perplexe.

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Il pleut. Beaucoup. Je me confectionne des flashcards de kanjis avec des crayons noirs à pointe ultra-fine comme je les aime (0,25) et lis avec une vraie grande joie Ideals of the East (The Spirit of Japanese Art) de Kakuzo Okakura. Un livre d’une centaine de pages directement rédigé dans un anglais que je trouve beau. Un guide bienveillant et fort, publié il y a un siècle pour les imbus ignares d’occidentaux que nous sommes. Cela me rend triste que cette perle ne soit pas traduite en français.
On peut heureusement en trouver une version électronique sur le net sur un site qui héberge de nombreux autres trésors.

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Le chapitre sur Laoisme et Taoisme m’a conduit chez Random Walk, la chouette librairie de Teramachi où j’ai trouvé plusieurs exemplaires du Tao-tö king, en français, dans sa version folio à 2 euros traduite par Liou Kia-hway.
Il y aurait une collection rigolote à construire : celle de toutes les transcriptions/romanisations différentes du titre du recueil de Lao-tseu (Laozi ?!), l’une des bibles du coin que je n’avais encore jamais lue.

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J’aime cette idée que la sagesse, comme les pétales sales de Sakura, soit présentée de façon confusionnante. Ramassée comme des chutes.
Ca marque, ça suggestionne.
Je ne marche en revanche pas du tout dans l’édification façon kabbale : l’obscurité masquant mensongèrement une promesse de révélation. Faut laisser ce trick aux camelots sinon il y a encore des commentateurs pointilleux qui vont vous y repasser des couches de laque pendant des siècles. Et perdre leur vie à cela.

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Un vieux texte à destination de l’élite, ça se périme. Les conseils aux futurs administrateurs de province, d’état ou d’empire, pourraient passer pour folklos. Mais qu’est-ce qui les remplace aujourd’hui ? Quelle est la moelle des cadres politiques de notre époque ? A quoi sert une colonne vertébrale remplie de vide ?

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C’est rigolo de voir comment la philosophie occidentale formule à sa manière, empotée ou incompréhensible, ce concentré de dialectique du non-agir.

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Un vieux type à barbe dépose sa toge pour se baigner dans une rivière.
Un vieux type à barbe, bridé, s’approche pour se baigner dans le même chouette spot.
Les deux vieux se regardent. Au même moment, d’un geste vif, chacun empoignent la barbe de l’autre et avec une voix de soprano entonne « … le premier de nous deux qui rira aura une taaaapet’ … »

Manuscrit pour les chroniques d’une rencontre Héraclite / Lao-Tseu. Qui devinrent de vrais potes.

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Si Lao-Tseu était un maître zen, il embrasserait Héraclite sur la bouche. Qui serait fichu d’aimer ça.

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Dans le livre de Kakuzo Okakura, il est question de Soshi. Le successeur de Lao-Tseu. Je regarde sur le net. Rien. Pas tout à fait rien car je trouve la version électronique citée plus haut. Et un autre extrait avec une merveilleuse et profonde métaphore chinoise sur la traduction.

Translation is always a treason, and as a Ming author observes, can at its best be only the reverse side of a brocade,–all the threads are there, but not the subtlety of color or design.

« Traduire c’est toujours trahir, et comme l’observe un auteur Ming, une traduction ne peut, à son meilleur, n’être que le revers d’un brocart : tous les fils sont là mais plus la subtilité de la couleur et du dessin ».

Et Soshi dans tout ça ? Ben il a fallu que je devine qu’il s’agit de Zhuang Zhou ! Dont il faut désormais que je trouve le livre.

Je crois que je fais bien de m’appliquer à mes flashcards de kanji…

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Qui cherche trouve

Produire et faire croître,
produire sans s’approprier,
agir sans rien attendre,
guider sans contraindre

Discerne le simple et étreins le naturel

Garder la douceur, voilà la force d’âme.
Utilise les rayons de lumière,
mais fais retour à leur source.

Qui va vers le Tao, le Tao l’accueille

Qui va vers la perte, la perte l’accueille

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Alors aller vers le Tao


9 avril 2008

Le dessous des fleurs

Filed under: sociologie — Stéphane Barbery @ 9:35

Emiko Ohnuki-Tierney est une anthropologue nippo-américaine, professeur à l’Université du Wisconsin, spécialiste du Japon. Elle travaille sur le temps long des symboles archétypaux dans la culture populaire : le singe, le riz, les cerisiers en fleurs. Ses articles sont accessibles en-ligne. Respect.

Point de départ de ce blog, son texte de 1998 : Cherry Blossoms and Their Viewing. Ce n’est pas un papier profond mais une bonne source pour commencer à classer/organiser la polysémie comportementale du hanami.

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Première idée : le lien originaire, qui serait consubtantiel, inaugural, associant la floraison des cerisiers au printemps et la récolte du riz en automne dans la société agraire japonaise. L’étymologie de sakura pourrait être selon l’auteur Sa-kura, le siège de Sa, le kami des rizières. Dans la cosmologie paysanne, le kami du riz descend des montagnes sacrées pour la pousse de sa plante puis y retourne une fois la récolte achevée. Auparavant, les cerisiers étaient tous des arbres montagnards et leur floraison symbolisait la descente du kami. L’arbre devenait son corps, sa résidence temporaire. Une floraison trop courte présageait d’une mauvaise récolte et fêter sakura, c’était donc en appeler à ne pas avoir faim, à la prospérité des siens.
Hanami serait donc au départ une fête religieuse et le fait d’y boire du saké, alcool de riz, d’y bien/trop manger, l’un des marqueurs de son origine.
On libationne pour l’Avoir. Pas pour le Voir.

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Deuxième strate elle-même multistriée : l’instrumentalisation de l’esthétique des Cherry Blossoms par la classe dirigeante urbaine. Par l’empereur pour se légitimer et démarquer son pays de la Chine. Par les guerriers médiévaux pour montrer leur culture (Bu vs Bun) sous leur métier de killer. Par les nationalistes du début du XXième siècle pour stimuler la culture de sacrifice qui conduira à magnifier l’horreur kamikaze (mourir, c’est beau).

Le Kojiki (712) et le Nihonshoki (720), recueils fondateurs de l’histoire ancienne du Japon, ont été commandés par l’empereur Tenmu pour disposer d’une compilation historique légitimant le système impérial et pour forger une identité nationale spécifique se démarquant de la Chine à une époque où cette dernière était la culture archi-dominante de la région. Ces compilations reprirent donc des éléments de la cosmologie de la société agraire et les mythologisèrent en « histoire ». Il n’est que très peu question de sakura dans ces textes. Un débat de scholars opposent ceux qui comme Emiko Ohnuki-Tierney veulent les y retrouver malgré tout et ceux qui trivialement constatent :  » le riz, d’accord, mais les cerisiers ils y sont pas, ils y sont pas ».

Le point important est le choix du cerisier pour se démarquer du prunier dont la floraison était célébrée par les lettrés chinois pour son esthétique et non pas comme liturgie. Les fêtes sous les cerisiers deviennent l’occasion pour l’élite japonaise de montrer son pouvoir mais aussi son esprit, sa culture (武, bun) par opposition à sa compétence guerrière (文, bu), en composant des poèmes célébrant la fleur (« 文武両道 », sabre et plume). Ne pas oublier de se souvenir qu’on ne choisissait pas d’être guerrier et que pendant de longues périodes dans l’histoire japonaise, leur espérance de vie était, courte…

Si dans le plus ancien recueil de poèmes japonais, le Manyôshû (812), les cerisiers sont très minoritaires et présents uniquement chez les poètes anonymes ou ruraux, un siècle plus tard, dans le Kokinwakashû, ils sont au centre de la scène esthétique et amoureuse. Les fleurs de Sakura deviennent la métaphore de la beauté féminine (le kanji, 桜, contient la clé femme, 女). Les peintres s’emparent du symbole et les rouleaux se parent de cerisiers.

C’est vers cette époque que le mono no aware viendrait trouver dans les pétales de sakura sa correspondance mélancolique, une correspondance plus émotionnelle qu’intellectuelle : l’évanescence des cerisiers renvoie moins à l’impermanence du catéchisme bouddhique qu’au soupir de ces petits deuils permanents qu’impose le temps qui passe.

Ceux qui ont regardé la télé française dans les années 80 se souviennent tous de la pub Obao, de bien jolies lombaires, et de sa musique qui identifie, pour les occidentaux, le Japon. Cette musique est celle d’une chanson traditionnelle, évidemment nommée Sakura, qui retranscrit on ne peut mieux ce mono no aware floral. Ce n’est pas le printemps de Pierre Perret ni celui de Stravinsky.

L’étape suivante de la transformation du signe consiste en sa reprise par la culture urbaine populaire, commerçante, d’Edo qui, dans le Kabuki et l’ukiyo-e, utilise les cerisiers – et cette fois-ci la fascinante séduction des cerisiers la nuit – pour symboliser les geishas et plus généralement l’amour adulthèrin. A noter que c’est une pièce de kabuki de l’époque (Kanadehon Chûshingura) mettant en scène l’histoire des 47 Ronins, capitale dans la construction de l’identité japonaise des trois derniers siècles, qui transforme en un proverbe que depuis tous les japonais connaissent une sentence auparavant peu utilisée : 花は桜木人は武士 (hana wa sakuragi hito wa bushi). De tous les fleurs, sakura, de tous les hommes, le guerrier.

Cette association Sakura-guerrier sera utilisée par les nationalistes et les militaires de l’ère Meiji et du début du XXième siècle pour susciter par la sublimation, par l’esthétisation, le sacrifice et son horrible stade final : le kamikaze. Emiko Ohnuki-Tierney a publié un livre entier sur le sujet.

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Nous voilà donc au début du 21ème siècle avec ce mille feuille. Sakura est devenu une affaire de gros sous touristique. L’effervescence florale actuelle des japonais ressemble à celle des occidentaux lors de la semaine précédant Noël. On sent l’événement important, rituel. Où il y a des choses que l’on se doit de faire, des scripts comportementaux à dérouler. Des scripts suscités et entretenus par les médias qui actualisent pratiquement en temps réel la progression de la floraison dans le pays. Les entreprises font réserver des places sous les arbres par les stagiaires pour le pique-nique du midi ou du soir. Les étudiants ou les amis se parlent de la o-hanami party de tel ou d’untel comme on évoque le réveillon du jour de l’an en France. Il y a un côté carnaval, défilé. Mais sans joie franche. Car l’aware est là, flottant dans l’air. Imposant une retenue. Peut-être cette retenue est-elle plus forte à Kyoto, ville des us, conservatoire de la coutume ?

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Le point notable c’est qu’on ne vient pas voir seul les cerisiers. Il n’y a pas de rapport individuel à la belle fleur sexuelle qui bientôt mourra. Comme si l’on ne pouvait se permettre d’avoir un entretien singulier avec la mort ou avec dieu. Comme si l’on devait reporter ce face-à-face à la dernière seconde de sa dernière heure. Oui, il y a quelque de chose comme d’un exorcisme funéraire collectif dans le « voir les cerisiers ». Une variation pétalée sur une petite mort préfigurant la grande.

Plus j’y pense, moins j’aime ça. C’est tellement angoissé que ça ne dit pas son nom. Ca compulse, ça contraint, ça aliène sans les mots. Tout ce qui me fait horreur.

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La typologie qui précède permet une meilleure identification et un début de taxonomie des hanamistes :

  • les vieux : qui viennent tenter de figer le temps (et la mort qui vient) avec leur réflexe numérique, leur gros objectif et leur trépied.
  • les vieilles : par troupeau de quatre ou cinq. Qui ont sorti leur visière anti-uv et leurs gants blancs (pour protéger leur peau) qui viennent s’ajouter au masque anti-pollen. Déambulation du fiel de l’amertume. Les visages sont figés dans les rictus de tout ce qu’elles ont dû avaler.
  • les familles : on vient imprégner le petit du symbole national. Lui faire têter des fleurs pour en faire un vrai japonais. Prier sans prière pour la prospérité des siens.
  • les couples : dans le début de nostalgie de leur jeunesse. Elle regarde les mousmés avec envie. Lui regarde les mousmés avec envie.
  • les jeunes couples : en kimono c’est plus chic. Dans la fierté de leur printemps, de leur pays, de ce qui les fait se sentir, même à tort, sous les sunlights.
  • les mousmés : belles comme les fleurs.
  • les amis : parce que c’est toujours bon de partager avec ses amis.
  • les collègues : parce que c’est moins cher qu’un stage de motivation.
  • les touristes : ces corniauds, gros ploucs, obèses, bruyants, gâcheurs de touristes.

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Quand Shigenori San me raconte deux fois la même chose, j’y prête beaucoup d’attention car je trouve toujours dans ses paroles une clé profonde. Et deux fois dernièrement, il m’a décrit la spécificité des cerisiers actuels. Les sakura que l’on voit fleurir seraient une espèce découverte par hasard par un japonais. Une espèce sans fruit, qu’on ne peut reproduire que par bouturage et dont l’arbre meurt jeune si on compare son espérance de vie à celle des cerisiers sauvages.

Je ne sais pas de quel cultivar Shigenori parle quand il me transmet cette information précieuse. Je ressens juste que les qualificatifs qui y sont associés – magnifique, improbable, indigène, artificiel, sans descendance, bref – évoquent bien plus – bien bien plus – que les arbres.

*

Cela fait deux mois que je le sais.
Mon âme est ume.


6 avril 2008

Outrager les fleurs

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 9:56

La beauté est une transe qui ne supporte pas le bruit.

La foule peut, pourrait être écrin silencieux, expanseuse : ordonnée en rituel. Liturgisée.

Mais une masse de touristes, c’est une intense, horrible, insoutenable dégradation de signal. Une plage de grains stochastiques, un papier de verre parasite. Ca raye, ça casse, ça détruit la forme, ça sectionne la ligne. Ca te gifle en prière.

*

Nous sommes en plein sakura. A Kyoto. Il fait beau. Premier week-end. Et la beauté meurt. Rongée, étouffée par les criquets voyeurs, par les criquets suiveurs, par l’essaim victime d’une longue mode. Qui singe en bafouant. Qui singe en crachant. Sur le pinku froufrou des fleurs.

On y vient pour se montrer. Les mousmées sont si belles…

Mais pas pour voir. Pour manger. Son bento. Sur un carré de plastique pétrole. Mais pas pour voir. Les fleurs. Le défilé des autres. Mais pas les fleurs.

Chacun shoote, avec son réflex à deux smics, les arbres. Mais pas les fleurs.

Les poubelles débordent, les moteurs chauffent. On respire les gaz. Mais pas les fleurs.

*

Quel est le sens de la comédie du « sous les fleurs » s’il s’agit de ne pas les voir ?
Je suspecte une morve de sublimation païenne. Un résidu de momentum chaman. Qui résiste au grotesque. A sa débile parodie. Qui y succombe.

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Si la beauté est une transe, comment organiser un accès juste au rare ?
Au mérite ? Au loto ?


5 avril 2008

Netsuke, le familier

Filed under: Quotidien,sociologie — Stéphane Barbery @ 8:28

J’avais du mal à comprendre cet art du mauvais goût pour les breloques. Vous marchez dans les rues et tout d’un coup zouim, cling, blong, zouim : un gosse de Kyoto passe avec pas moins de dix trucs que vous identifiez comme des porte-clés accrochés à son sac. Et puis vous vous reprenez : ce ne sont pas des porte-clés vu qu’on y attache… des sacs. Ou des mobiles. Ce n’est pas utile puisqu’il y en a toujours plusieurs, que la caractéristique en est même l’hyper redondance. Donc ce doit être de la déco. Une déco kitch et moche. Une façon de personnaliser son cosplay. Le pré-carré de l’individualité nippone.

Individualité évidemment normée. Il y a des règles précises pour le port et le choix de ces colifichets.

  • Une petite fille de trois ans ne sort déjà jamais dans la rue sans son sac en bandoulière auquel sont accrochés pas moins de trois breloques dont une représente son personnage de dessin animé préféré.
  • Les enfants jusqu’au collège sont des musées ambulants. En primaire, c’est concours de bling bling. Manga et animés sont la principale source de référence. La règle, c’est que l’un des bidules soit beaucoup plus volumineux que les autres – catégorie petite peluche (gagnée dans les grues des game centers). Comme le sac est trimballé, retrimballé, à tous vents, à toute pluie, à tout transport en commun, la peluche est en général sale et déformée : piteuse.
  • Collège, lycée : ça se sexualise. Le biniou devient kawai. Donc objet de teasing, de mouche attrape-regard. Avec d’un côté les coquettes versant dans le symbole « dis-moi que je suis la plus belle » et de l’autre celles qui trouvent leur place à rester des enfants en conservant la peluche de l’étape précédente – mais en élaguant, à la niwaki, le superflu dans un geste de réflexivité affirmée. De ce que j’ai vu, les p’tits mecs en portent moins.
  • Pour les adultes, la règle veut que ces objets ne soient pas immédiatement extérieurs. Cette discrétion a trouvé un objet d’élection dans le mobile. Chez Yodobashi Kamera, le rayon customisation des téléphones (à coller ou à accrocher au strap) ne fait pas moins de dix mètres de long sur deux de hauteur. Dans tous les temples, vous pouvez acheter ces bimbelots. Et quand on monte en âge, c’est l’un d’entre eux que l’on porte à son mobile, comme porte-bonheur, amulette, charme. Ou témoignage de passage dans un musée.

J’en étais là quand je suis resté baba devant la beauté exquise de petites sculptures d’ivoire exposées par quelques stands de la foire aux antiquaires du Pulse Plazza. Impression renouvelée et vraiment stupéfiante de l’existence d’un génie japonais de la sculpture complètement ignoré de l’Occident et dont la force et la finesse surclassent peut-être les productions européennes. Ce qui ne fait aucun doute, c’est que notre ignorance de ce génie est totalement incompréhensible. Un peu comme s’il fallait imaginer le Louvre sans l’Italie ou les Pays-bas. Je tremble à l’idée que cette ignorance ne soit qu’un banal effet de provincialisme infatué d’arrogance nombriliste.

Je me renseigne donc pour en savoir davantage sur ces petites statues. Et je découvre les netsuke : un kimono, ça n’a pas de poche; alors pour trimballer sa monnaie, son hanko, sa pipe, ses médocs, les japonais avaient de petites boîtes accrochées à leur ceinture par une ficelle nouée par le netsuke. Une belle breloque.

Les binious d’aujourd’hui comme effet de l’absence de poche d’hier saupoudrée de la culture amulette asiatique ? Tout de suite, ça énerve moins. Ce n’est pas moins ridicule, pas moins kitch, pas moins problématiquement infantile pour les jeunes filles, mais, comme inertie de l’histoire, ça passe mieux.

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Nous regardions avant-hier soir avec les amis Dernier Caprice d’Ozu dont le titre en japonais, plus touchant, est : l’automne de la famille Kohayagawa. Jusqu’à présent, quand je regardais un film d’Ozu, la sensation la plus forte était celle de l’exotisme, d’un étranger radicalement autre, lointain, passé. Dans toute sensation d’exotisme, il y a une certaine forme de supériorité paternaliste, bienveillante, attendrie mais supérieure. Je doute qu’on puisse se soustraire à cet universel égocentrage. Avant-hier, pour la première fois, après trois mois de vie à Kyoto, je n’avais plus cette sensation d’exotisme. Tout me paraissait familier, actuel. Shigenori San disait se sentir nostalgique de cet univers estompé des années soixante. J’étais pour ma part bluffé, très heureusement surpris, de commencer à m’y sentir chez moi. Familier.

Hier, au Mont Hiei, j’ai regardé discrètement les breloques vendues par le temple…


3 avril 2008

Comment les fleurs

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 9:08

Pour jouir des fleurs au Japon, c’est comme pour Bach, Rubens ou Flaubert: il faut les bonnes clés.
Si l’on ne sait pas décoder le signal, on perçoit la première pelure : une machine à coudre, du grassouillet, l’ennui et « des fleurs, ben ouais, des fleurs, quoi ! ». Et l’ado de se mettre deux doigts dans la gorge.

Ci-dessous ceux de mes filtres à plaisir que j’ai pu nommer à ce jour.

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Un arbre en fleur, c’est comme un ballet vu du poulailler. Ca froufroutte, ça tututte, ça mousseline dans la lumière et le vent.

Dans un ballet de Sakura, il y a aussi des étoiles. Filantes. Dans des solos non isolés du brouhaha des petits rats.

Tel un Ramius, il faut scruter au périscope l’écume des fleurs, pour voir les naïades danser lascivement pour toi.

Si tu n’identifies pas l’étoile, tu ne vois que la nuit du jour.

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J’ai toujours été fasciné par le grand angle. Prendre plus de vue dans le même espace. Microfilmer le réel. Ceux qui investissaient dans un objectif macro ou un télézoom m’apparaissaient comme des amateurs tâcherons incapables de se placer correctement dans le monde, résignés aux murs de leur week-end ou à leur place très, très, très au fond.

La moyenne pondérée de l’utilisation des focales, ça pourrait peut-être d’ailleurs devenir une mesure scientifique de l’affirmation de soi.

Et puis depuis quelques semaines, je regarde les zooms. Depuis quelques jours, je pense aux macros. Parce que les étoiles, il faut les voir de près. La phrase de Capa – qui avait un sixième doigt à la main gauche, détail de proximité – ce motto qui me faisait jusqu’à présent faire la moue s’impose aujourd’hui comme un requis profond : if your pictures aren’t good enough, you aren’t close enough

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Close enough c’est une autre façon de dire et de s’imprégner d’un mantra qu’on ne cesse d’oublier : une forme surgit sur un fond. Si tu laisses des formes dans le fond, tu perds la force de la forme.

En photographie, le réel importe peu. La photo, c’est comment développer le réel pour faire surgir une forme qui, autrement, est noyée, grise, étouffée par la médiocrité de l’optique oculaire humaine, une forme dégradée par une spécialisation darwinienne néolithique et un autofocus continu non débrayable.

La photo, c’est créer des écrins.

En deux temps.

Au moment où tu voles la photo, rapproche-toi de la forme. Et peinturlure un fond par le flou. Il y a du sens à ce que le mot nommant universellement ce « fond flou » soit un mot japonais : bokeh. Pour créer du bokeh, il faut un objectif de bonne qualité capable d’une grande ouverture (f/2,8 et moins, surtout moins). Après la mise au point, tu ouvres le plus possible (la plus petite valeur de f que tu peux). Avec une bonne optique lumineuse, c’est instantanément magique.

Mais c’est le deuxième temps, le temps d’après le clic, qui compte le plus. Celui où face à ton écran, tu jouis, dans le confort du control-z, de surcréer le fond.

Les paramètres les plus évidents bidouillent le multiboostage de l’intensité, du contraste, du noir, de la clarté. L’élimination des teintes importunes. La facilité immédiate du monochrome qui n’est pas toujours le plus intense en noir et blanc. Le cadrage permet de découper les formes parasites et d’équilibrer, par la règle des tiers, les neufs carrés de ton image.
Le carré, dans son resserrement ergonomique du flux de l’oeil, lui aussi, crée du fond.
Comme le vignettage, à rechercher plutôt qu’à fuir.

Leçon : parce que c’est bien plus bon, regarder le monde avec des yeux lightroomés.

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Si le fond est visuel, même en photo, il est avant tout sémantique. Des fleurs, il y en a partout sur la planète. Je me souviens des cerisiers de l’Orléanais – qu’on ne venait pourtant voir qu’une fois chargés de fruits.

Des fleurs partout. D’où cette question honnête : tout le tintouin sur hanami, ça serait-y pas une pause snob branchouille pour bourgeois capables de se payer le voyage ? En quoi la fleur de Kyoto prétend-t-elle émouvoir davantage ? Ca serait-y pas encore une connerie de dupes à la Joconde dont tout le monde peut pourtant bien voir qu’elle est moche ?

Corneille (Castoriadis) parlait des concepts comme d’un panier de cerises. Tu en prends une et comme des perles elles viennent toutes, embrassées qu’elles sont par leurs tiges.

Une fleur dans un verger français. Et tu chantes du Malicorne, en sabots de bois.

Une fleur sur un sakura de Kyoto. Et tu parles à Amateratsu, dans un lourd kimono de soie.

C’est cela le fond sémantique. Arbitraire. Simple convention. Indéracinable. Qui ici te fait plouc. Et là, te noue la gorge.

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Password : « Cherche LA fleur. Au zoom. A faible ouverture. En digital. Lourde de temps. »

Et tu jouis.


 
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