Kyūdō et Ohayō : phatique du mot, phatique du rite
Avant-hier : cinéclub à la maison, le Ohayō (Bonjour) sublime d’Ozu.
Hier : près du temple Heian, une tripotée de vieux retraités hyper classe, dont on voit qu’ils ont l’habitude de se faire appeler sensei depuis des lustres, tentent de passer des dan de Kyūdō.
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Et la même question exprimée avec et sans mots :
A quoi servent les salamalecs du phatique ?
A quoi servent les salamalecs du rituel ?
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Dans Ohayō, Minoru, avec la virulence juste des enfants en colère, dénonce l’inepte saturation du phatique dans le langage des adultes (« Bonjour ? Beau temps n’est-ce pas ? Comment allez-vous ? »).
Je me sens tous les jours le Minoru de cette scène.
Le phatique à haute dose, je ne le supporte pas. Il témoigne d’une incapacité à se synchroniser non verbalement à l’autre (émotionnellement, hiérarchiquement), une questionnante incertitude de partager avec l’autre le même réel, une mielleuse fébrilité anxieuse.
L’excès de phatique, ça souille les mots.
Fidèle au Minoru en moi, je passe régulièrement pour un rustre, un boudeur glaçant qui frustre le hug lexical collectif. Zêtes prévenus.
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L’ethnocentrisme conduit traditionnellement à repérer chez les autres l’excès phatique. J’aimerais beaucoup lire des articles de linguistique statistique comparée mesurant à la volée le pourcentage de l’utilisation de la fonction pour une production orale moyenne d’un adulte moyen sur les différents continents.
Chez les japonais, c’est paradoxal. Du phatique, il y en aurait probablement trop et pas assez.
Trop parce que le japonais a le devoir d’harmoniser-synchroniser sa position aux autres par l’établissement d’un consensus qui requiert une intervalidation constante : les « hummm » chantant de fond de gorge et le fameux « neee » (n’est-ce-pas) montant en fin de phrase en sont les plus visibles expressions.
Ce devoir de consensus rend indécente toute expression franche d’une émotion, d’une opinion ou d’un souhait. Il crée également la trouille permanente de commettre une bévue. Ce qui aboutit à la solution de compromis la plus économique : se rabattre sur le phatique. Avec cette sensation de distance émotionnelle, de profonde solitude de chacun, de superficialité, que ce devoir crée.
Mais on peut aussi simultanément trouver au Japon un court-circuitage assumé du phatique, un « off » qui fait jubiler le Minoru en moi. Le devoir de consensus a en effet produit un épiphénomène heureux : le développement d’un art de la sensibilité à l’autre qui induit une très profonde capacité à communiquer dans l’infraverbal, le subliminal, le condensé minimaliste. Le grognement du sensei, le koan, le haiku ne sont pas japonais pour rien.
La subtilité la plus fine, typiquement nippone et magistralement illustrée par la scène finale de Ohayō, consiste à instrumentaliser le phatique, à le traverser sans s’en extraire, pour exprimer un non-phatique absolu comme peut l’être une déclaration d’amour.
Mais cette subtilité n’est un véritable bonheur stylistique, et non une prison, que si la possibilité est franchement offerte aux individus de pouvoir s’en passer, que s’ils peuvent communiquer dans l’épure simple d’un message direct et juste.
Peut-être alors est-ce une subtilité pour français…
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Hier, c’était la première fois que j’assistais à un sharei de kyūdō. Lorsque les compétiteurs se sont avancés, se sont placés, ont dansé leur tir, cela était si beau, si fort que je restai sur ma chaise, appareils photos sur les genoux, bouche ouverte, figé face au mystère.
Les flèches sont parties et là, grosse déception : presqu’aucune n’a atteint la cible. Un pourcentage infime des magnifiques vieux senseis plusieurs fois danés touchaient deux fois leur but. Sur une centaine d’archers, seul deux ont atteint le coeur de la cible.
Pour qui a lu l’Art chevaleresque du tir à l’arc de Herrigel avec une vibrante émotion, il y avait de quoi être déçu.
Alors c’était beau. Emouvant. Mais au bout de plusieurs séries : long. Surtout pour un si faible taux de réussite.
On me dira : « t’as rien compris, ce n’est pas la cible qui compte mais shin (真), zen (善), bi (美) : la vérité, la vertu et la beauté ».
Mouais. Mais alors pourquoi tirer à l’arc ? Pourquoi ne pas plutôt devenir maître zen, shintō ou calligraphe ? Pourquoi singer le guerrier d’antan ? Le Hassetsu, le rituel décomposé en étapes poseuses de figures imposées, n’est-ce pas du pur phatique gestuel qui, s’il est beau, trahit son rôle : atteindre la cible ?
Je m’imaginais un maître zen à la Ikkyū venir sur le stand de passage de dans avec un arc de compétition moderne, tirer rapidement deux flèches qui viendraient se loger au cœur de la cible, l’une dans l’autre, et s’en aller, les mains dans les poches, en pétant comme les personnages d’Ohayō.
Cela serait très japonais. Et c’est ce Japon là que j’aime.
