Le beau, le temps, le nom, le lieu, le vrai, la douleur
Dimanche, à une petite heure de Kyoto, j’ai visité le plus beau musée d’art du monde.
Quand j’écris « le plus beau musée d’art du monde », je pèse mes mots.
Je n’ai certes pas visité tous les musées du monde.
Mais déjà les plus importants, les plus réputés.
Et j’ai passé du temps sur le catalogue de tous les autres incontournables dans lesquels je n’ai pas encore eu l’occasion d’entrer.
D’où mon ahurissement, totalement non anticipé, devant la succession de chocs esthétiques, émotionnels, profonds, suscités par la collection modeste en volume du Musée Miho.
Et même par une seule moitié de collection : l’aile nord est actuellement occupée par une exposition, exhaustive mais mineure, consacrée à Buson.
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Alors pourquoi, comment expliquer cette sensation d’être dans un temple du beau qui rend fier d’être humain ?
A une petite dizaine d’exceptions près – dont on se souvient parce qu’elles font précisément exception -, toutes les pièces du musée sont d’une beauté absolue.
Des 10/10. Des 11/10. Des 12/10.
On ne trouve pas, comme dans les autres musées, cette succession de pièces hétérogènes (« des 6, des 8, des 4, tiens ah oui, un 10, un 7, un 9, des 4… ») qui n’ont pour fonction que de donner une sensation erronée de richesse par le quantitatif, un faux sentiment de complétude par le remplissage.
Au Miho, on ne bourre pas. On ne noie pas. On ne scholarise pas. On ne collectionne-de-timbres pas.
Chaque pièce est un chef d’œuvre de beauté immédiatement accessible. Nul besoin de lire notice et étiquette pour être subjugué.
Chaque pièce, au rayonnement si lumineux, a juste l’espace qu’il lui faut pour diffuser sa lumière sans empiéter sur celle des autres. Aucun bruit informationnel. Aucun parasite. Aucune pollution. Juste le silence, la respiration et la force « coup de poing – caresse », élevante, inspirante, du Beau pur quand on passe d’une vitrine à l’autre.
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Hormis la qualité hors-norme des pièces, trois facteurs contribuent à susciter et entretenir le bouleversement chez le visiteur : le temps, le nom, le lieu.
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Toutes les pièces du Miho sont antiques. Les plus jeunes ont plusieurs siècles. Les plus anciennes plusieurs millénaires. Oui oui. Millénaires.
Et ça, immédiatement, ça te rend humble en te remettant à ta place. Face à une oeuvre époustouflante qui a quatre mille ans d’âge, tu ne peux pas ne pas penser : « que restera-t-il de moi, de nous, de mon époque dans quatre mille ans ? » et encore « ouah pitain ils étaient forts – déjà achement forts – et même si ce sont des gros nazes parce qu’ils sont morts et pas d’hier alors que moi, ehehehehe, je leur suis supérieur parce que vivant, eh ben, les salopiots, zétaient achement forts pitaing ». Pour finir par un « fech’rdre, c’est beau ».
Lointaines dans le temps, les oeuvres sont également rendues plus fortes d’être d’origines géographiques très espacées. L’aile Sud du musée couvre un croissant d’humanité qui part de l’Égypte pour arriver jusqu’en Chine. Et comme il y a un petit nombre d’œuvres, on passe d’une salle à l’autre avec la rémanence de la précédente, capable d’effectuer mentalement des surimpressions de calque, de l’esthétique comparée de novice reposant sur la seule grammaire immédiate des formes.
La sensation créée est celle d’une immense, d’une intense fraternité d’âmes. Du partage, au-delà des cultures et des siècles, d’un cœur commun.
Le Miho, c’est la démonstration par l’exemple de la connerie dangereuse du relativisme, du « ah vous savez, les goûts et les couleurs… ». C’est l’attestation de l’universel, de la possibilité d’un dialogue profond où chacun ne campe pas sur son exotisme, mais où l’on explore, ensemble, un réel partagé quelles que soient les épices utilisées.
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Cette fraternité d’âme est d’autant plus forte que les pièces du Miho sont anonymes. On ne connaît pas le nom, pas l’histoire de leur créateur. C’est une leçon magistrale qui fait rire gras sur la construction de l’archétype occidental de l’artiste.
Que désirez-vous vraiment ? Un statut de starlette pendant vingt ans ? En imposer pendant quelques siècles ? Ou bien que votre création – que l’émotion que vous déposez, avec toute votre âme, avec tout votre art, dans une œuvre – soit exposée, fragmentairement, anonymement, dans un musée dans quatre mille ans, probablement sur une autre planète ?
Qui crée, aujourd’hui, avec ce point de vue en tête ?
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Sur une autre planète.
Le Miho donne le sentiment d’être dès maintenant sur une autre planète. Avec une petite ambiance de série « Le Prisonnier« .
Vous êtes en pleine cambrousse. Pour venir, vous empruntez des routes limitées à 40 km/h où une patrouille de police a posté un radar en embuscade. Vous traversez des villages où des paysans profitent du retour de la famille pour la golden week pour repiquer à la main le riz de leur minuscule carré de rizière.
Le parking n’est pas fait pour la foule : il y a peu de places. Il est situé à cinq cents mètres du musée. Pour accéder à ce dernier, à pied ou en petites voitures électriques conduites par de jeunes filles en tailleur, vous montez au milieu de sakura encore en fleurs et traversez une montagne. Genre tunnel du Mont Blanc, high tech, anodisé, capable de laisser passer un semi-remorque, mais avec sur le sol un revêtement rebondissant de cour de maternelle.
Vous arrivez dans un petit bâtiment invisible, enfoncé. La moitié d’un supermarché. Creusé dans la terre pour qu’il ne dépasse pas. Vous avez le sentiment d’être dans un lieu à taille humaine. Fait pour des individus, pas pour une masse. Et vous avez aussi le sentiment décalé d’être au Louvre. Sentiment juste : c’est Pei qui ici aussi en est l’architecte.
Tout autour : la montagne, les arbres. Que le printemps recouvre d’un flouflou de dégradés boulocheux de verts tendres.
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Dimanche, j’étais sur une île du bout du monde, presque seul, au milieu des arbres, en pleine montagne, à jouir de la beauté absolue d’une petite statuette égyptienne anonyme de dix centimètres et de trente-deux siècles : une femme portant un léopard sur son dos.
Fond parfait pour une forme parfaite.
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Aurais-je été moins ému si les pièces étaient fausses, s’il ne s’agissait que de copies ? C’est la question que je me suis posée en lisant l’un des articles du catalogue – ce point étant visiblement une obsession des initiateurs du musée.
C’est une question subtile.
Formellement, sur le seul registre esthétique : aucune importance. Si la pièce est belle, peu importe son origine, son prix, sa rareté.
Le seul point énervant avec le soupçon d’inauthenticité, c’est que quelqu’un te prend pour un con. Ca, et le fait que cela te coupe de l’émotion chaleureuse de la fraternité trans-temporelle, du contact cœur à cœur avec des créateurs dont on partage, sans aucune intention initiale, la note juste.
Le vrai n’est donc pas nécessaire au beau. Il ajoute juste l’heureuse connivence chaleureuse, la communion naïve où un être humain sourit à un autre être humain qu’il reconnaît comme son égal. La copie nous enlève de jouir plus en nous empêchant de jouir ensemble.
Pour cela, le vrai est précieux.
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Et c’est là où patatra : tout Miho s’écroule en te laissant un arrière-goût amer insupportable.
Parce que Miho, gros soupir, c’est la création d’une secte.
Une secte capable de claquer 250 millions de dollars dans la création du musée. Sans doute au moins autant dans les collections acquises en quelques années. Pour ne pas parler du budget de fonctionnement qui évidemment ne peut tourner qu’à perte.
Un demi-milliard de dollars. Faut les récolter. Et c’est là où tout Miho est peinturluré d’un voile rouge de violence et de douleur.
Le principe de la secte est sympathique : agriculture biologique, soigner autrui et soi-même par imposition des mains, l’élévation par le beau.
Mais la seule fonction d’une secte est de devenir une religion, c’est-à-dire une secte qui a réussi. Pour cela il faut des membres et des moyens. Et pour cela, pressurer les membres et les transformer en missionnaires recruteurs pour que chacun tienne son objectif de revenus.
Une secte est une entité sociologique où la fraternité est illusoire. Elle est l’instrument d’une soumission, elle est l’aliénation de tous par quelques-uns.
Comment désormais jouir du beau de Miho quand on sait que son existence même trahit son esprit !?
Peut-on jouir de l’art quand on sait qu’il rayonne de douleur ?
Je ne sais pas répondre simplement à cette question. Parce que toute vie, tout objet incorpore de la souffrance. Sans être marxiste, comment ignorer que les œuvres sont des productions idéologiques rendues possibles par l’exploitation du plus grand nombre, comment oublier que leur accès verrouille la reproduction du système aliénant ? Les pyramides, c’est l’esclavage. Faut-il s’interdire d’apprécier les pyramides ? Ou bien les apprécier davantage en honorant la mémoire de la sueur de ceux qui ont permis que nous en profitions ?
Les pyramides certes. Mais quand la distance temporelle est quasi-inexistante, n’est-ce pas se faire complice d’une secte en activité que d’aller à Miho ? Si un ami cher, si un parent devenait membre victime de la secte, pourriez-vous visiter sereinement Miho en sachant que ses privations servent à éclairer les vitrines ?
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Alors comment conclure ?
Par « internationalisation » immédiate de Miho dont la gestion serait confiée à l’Unesco. Une Unesco qui « internationaliserait » tous les musées du monde et qui aurait pour objectif de créer partout sur la planète des centaines de Miho.
Parce que si une secte a réussi à créer, avec intelligence et oeil sûr, un lieu exceptionnel, pourquoi notre humanité actuelle ne créerait pas, collectivement, fraternellement, sur le même modèle, des lieux similaires dont nos descendants, dans quatre mille ans, seraient fiers ?
