Chopin, la France, Kyôto
Quand, coincé en province, dans sa vie, on se représente ce que doit être la vie d’artiste, on se dit : « whouah la chance que ce doit être que de pouvoir rencontrer d’autres créateurs, d’autres artistes et de communier dans la passion du beau… »
Oui, quelle chance ! Quel privilège !
Les rares fois où j’ai ressenti cette sensation de façon intense, cela a toujours été avec des musiciens classiques. Aux parcours de métis.
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Il y a à Kyôto un lieu magique parmi tous en ce qu’il actualise, au présent de l’indicatif, l’esprit du Bateau Lavoir.
Tochan a conçu sa maison sur les hauteurs de Kurodani. Tous les ouvriers, notamment les charpentiers, disent être fiers d’avoir participé à la construction de ce lieu, où l’on se sent immédiatement bien dès que l’on en franchit le seuil. Vous y êtes accueilli par l’odeur du bois, les livres, les symboles les plus forts de l’esprit japonais, et les voix joyeuses de l’étage, en trois langues.
Oui, à Kyoto, une maison célébrant les arts peut ne pas être cimetière-musée à la machiya, mais temple vibrant la vie. Oui, Kyôto contient des lieux solaires actuels.
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Un violoncelliste échange avec Muriel. Magie d’internet. Il est logé chez Tochan lors d’un passage éclair. Première soirée. Il y a deux mois. Où un cuisinier d’Osaka aux manettes dans la grande cuisine américaine nous propose de déguster un absolu : du fois gras sur patate douce japonaise…
Il y a des photographes, des vidéastes, des amis, des jouets d’enfants partout dans la pièce, une tribu joyeuse autour d’un piano, des rencontres sur un tatami. Et la classe magnétique, shogunale, de Tochan qui irradie et rend cet instant possible.
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Hier soir, même intensité de bonheur autour d’une salade de bonite aux échos de filet cosmique, et de deux pianistes concertistes, en passage éclair.
Iddo s’installe au piano et poursuit la discussion que nous avons entamée dès le début de la soirée sur Gould, Bach et Chopin.
Il se met à jouer ce qui ressemble à une impro de jazz : la mazurka numéro 4 de l’opus 17 de Chopin.
Et à la commenter, simplement, chaleureusement, merveilleusement.
Il fait surgir pour nous l’inversion étrange des deux thèmes :
- le premier, simplement mélancolique : « français ».
- le second, plus vivant, nostalgique : polonais. Une nostalgie trop forte, qui déborde, qui étouffe et qui ne peut que boucler sur le spleen « français ».
Je n’avais jamais pensé à repérer une musique « française » chez Chopin. Et alors qu’Iddo la délinéait simplement, elle surgissait avec évidence. Une veine « linéaire », simple, élégante, un peu tristouille à la Satie.
Sur un tatami de Kyôto, s’entendre expliquer du Chopin en français, en anglais traduit en japonais, et avoir cette sensation de perception suspendue, évidente, non intellectuelle, de ce qu’est l’esprit, l’art français…
Quelle chance ! Quel privilège ! Que j’aimerais tant mieux savoir partager avec vous…
