Penser l’unité 731
Je cherchais à vérifier une chronologie des périodes historico-artistiques du Japon.
Je tombai sur cette page. Et j’aurais préféré, ô combien, ne pas cliquer sur ce lien.
Quand on est confronté à trop d’horreur, de celle qui vient immanquablement déranger notre confort de nanti, la solution la plus simple est au choix : l’ignorance volontaire, la banalisation, le refoulement, le déni.
Or tout ce que je suis, tout mon parcours, me rendent ces esquives impossibles.
Jusqu’à hier, j’ignorais tout de l’unité 731.
Et maintenant, je suis hanté par le « comment penser ça ».
Comment honorer la mémoire des victimes.
Comment dégager et assigner des responsabilités. Biographiques. Sociales. Culturelles.
Comment évaluer l’intensité de ce mal absolu sans relativiser d’autres abominations.
Comment se souvenir, en vivants, sans trembler dans l’effroi du trauma, sans susciter de bonne conscience complaisante autosatisfaite et donneuse de leçons à la française, ou sans provoquer un opportuniste et pervers sado-maso de l’ignoble qui, sous-jacent, ne dirait pas son nom.
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L’ignorance volontaire, la banalisation, le refoulement, le déni, ça salit. Ca fait retour. Ca entretient.
Penser l’unité 731 – en vivants – c’est devoir trouver la forme juste de la mémoire, à cultiver et à transmettre, pour que ceux qui à nouveau dans l’histoire seraient en position de répéter l’abominable, soient intimement confrontés à une norme intérieure de l’intransgressable. Qu’ils soient confrontés à l’idée qu’il n’y a pas, qu’il ne pourra jamais avoir d’impunité. Que leurs noms seront prononcés comme des crachats. Qu’ils souilleront, à jamais, leur histoire et leur lignée.
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Ce pour quoi – en vivants – nous sommes sommés, aujourd’hui, de penser l’unité 731, c’est que notre responsabilité est engagée si nous contribuons, par ignorance volontaire, banalisation, refoulement ou déni, à maintenir l’impunité du mal.
L’impunité est maintenue si l’Etat japonais, comme personnalité morale représentant le peuple japonais, ne reconnait pas ces crimes contre l’humanité conçus, planifiés, mis en oeuvre, couverts par une ultra-minorité de fous monstrueux, fonctionnaires et dirigeants, qui font à chacun honte d’être humain.
L’impunité est maintenue si l’Etat américain, comme personnalité morale représentant le peuple américain, ne reconnaît pas s’être fait le complice, voire le justificateur commanditaire a posteriori, de l’une des abominations les plus vomitives de l’histoire humaine.
L’impunité est maintenue si tous les autres états, comme personnalités morales représentant la collectivité des êtres humains, détournent le regard (« on va pas revenir dessus, ce qui est passé est passé »), n’inscrivent pas au programme de leur enseignement scolaire la mémoire des victimes et ne contribuent pas, par l’entretien d’une pensée de l’horreur, à créer un interdit inviolable.
Si l’impunité est maintenue, nous portons tous, si nous connaissons ce qui s’est passé, une part, même infime, de responsabilité. Par complicité silencieuse.
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Que faire. Que faire concrètement.
D’abord faire savoir ce qui s’est passé. En diffusant l’information autour de soi.
En demandant à ses représentants politiques d’intervenir pour que les états, le Japon, les Etats-Unis, reconnaissent officiellement les faits.
J’ai le sentiment qu’il manque également aujourd’hui d’autres dispositifs que ceux de la simple reconnaissance quand les faits sont anciens comme ceux-là.
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Il n’y a pas de prescription pour les crimes contre l’humanité. On peut juger par contumace. On devrait pouvoir organiser un procès, par contumace, même quand les coupables sont morts.
Des documentaires, des articles, des livres sortent aujourd’hui qui transmettent des témoignages d’acteurs de l’abomination. Il n’est pas normal que ces témoignages soient le fait d’investigations privées. Une enquête officielle, publique, internationale au nom de l’humanité tout entière, est requise.
Tous ceux qui reconnaissent avoir participé aux vivisections de masse, aux expérimentations de l’horreur, tous ceux qui ont commandité ou contribué à rendre possible et maintenir l’impunité doivent être jugés et punis. Quel que soit leur rang dans l’histoire ou dans la symbolique de leur pays.
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Je pense à ces « médecins », dans un pays en guerre fanatique avec une police militaro-politique qui peut cruellement nuire aux proches, sommés de pratiquer des vivisections ou de mourir.
Et qui parlent un peu. Depuis peu.
Peut-on ne pas les juger. Peut-on ne pas les punir.
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Comment faire payer aux morts abjects.
Quand on punit, on le fait pour se soulager, pour pouvoir pardonner, pour éventuellement protéger, mais surtout : pour l’exemple. Pour créer un marqueur de transgression censé rendre plus difficile sa future émergence.
Le Tribunal Pénal International est une première étape en ce sens.
Mais si les criminels s’en foutent parce qu’ils se vivent déjà morts ? S’ils ont le sentiment qu’ils seront couverts par leur pays ou la puissance dominante de leur temps ? Comment créer une sensation intériorisée de tabou suffisamment forte pour qu’elle tienne et contienne les pulsions les plus horribles de l’humain, pour qu’elle conduise à préférer se sacrifier soi et condamner ses proches à la souffrance plutôt qu’à commettre l’irréparable ?
Il me semble qu’il faut d’abord instaurer qu’il n’y aura jamais – jamais quel qu’en soit le terme – d’impunité. C’est pour cela qu’on ne peut pas ignorer, banaliser, refouler, dénier les crimes de l’unité 731. Parce que sinon, notre complicité engage l’avenir.
Un fou vraiment fou se foutra de tout. Mais un crime contre l’humanité implique pour pouvoir exister de nombreux individus dont tous ne sont pas fous. Que peut craindre un homme au-delà de la souffrance et de la mort ? Que son nom soit inscrit sur un monument international de l’infamie, où les générations futures viendront cracher ? Que sa famille soit aidée dans ses démarches pour changer de patronyme ? Il y a du puéril dans ces idées. Mais je ressens fort qu’il est du devoir de notre génération de penser et mettre en place ce type de dispositifs orientés vers le futur.
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J’aimerais aussi pouvoir honorer la mémoire des hommes qui sont morts d’avoir refusé de servir l’unité 731