La Transe et l’Orgasme
Comment penser précisément quand on ne dispose pas de mots précis ?
On bricole, on bouine, on boude. A défaut de trépigner.
« Transe » sonne un rien allumé (limite vaudou dans un mauvais James Bond) et « orgasme » pudibonderie médicale, sans rapport de connivence avec ce qu’il désigne.
J’ai hésité à utiliser « extase » – définitivement trop heidegerien, chrétien, ou psychotique.
Donc : transe et orgasme.
*
Si le Japon c’est la poésie et si ma question est « qu’est-ce que le Japon (qui me plaît, que je désire) » alors : qu’est-ce que la poésie ?
Je ne cessais d’avoir cette équivalence en tête ces derniers jours alors que je m’ouvrais aux livres laissés par Salah.
*
J’y retrouvais avec sourire une sensation oubliée. Adolescent, la section adulte de la bibliothèque municipale d’Orléans qui se trouvait alors au premier étage de l’ancien archevêché, face au Collège Jeanne d’Arc, était mon territoire. Les immenses tables en bois dans un espace qui gardait pourtant taille humaine (à l’inverse des temples-usines parisiens), les grandes fenêtres à croisillon, le parquet grinçant, l’odeur de vieux livres, l’effervescente et sérieuse studiosité des habitués, lui donnaient une ambiance de salle de copies d’un monastère exilé dans l’encéphalogramme plat d’une ville aussi grise et ralentie, aussi salement, mornement flaquesque que la Loire qui la traverse.
*
Seul mauvais, très mauvais souvenir associé à la Bibli : ce samedi après-midi où je me suis fait aborder par ce fou pédophile, un habitué à bonne tête d’intello aux verres épais, qui en moins de deux minutes me parla de son travail de recherche sur le message caché dans la Bible pour me proposer sans transition de remplacer sa femme morte. La transe, l’orgasme, ça travaille tellement chacun que ça crée aussi le trauma, ça produit aussi le mal.
*
Je passais mes après-midi à chercher un tutoriel mitonné pour réussir sa vie en feuilletant les biographies des grands auteurs en début de Pléiade.
L’adolescent littéraire mégalo des années 80 n’avait pas trop le choix : soit (tout en écoutant le top50 sur les ondes de la radio libre locale et Schoenberg sur France Musique) il devenait Sartre. Soit un poète pré/post-surréaliste. Soit un romancier inspiré par le style du XIXème saupoudré de Céline et de Proust. Il avait également le droit de rêver aux intellos des deux générations précédentes (les structuralistes, les marginaux à la Bataille – qui fut, ô gloire de la ville, conservateur à Orléans).
Si l’ado avait vraiment la pastèque, il devait impérativement améliorer son allemand et se mettre au grec pour donner du corps à son futur système philosophique, celui qui serait débattu dans les autres capitales européennes – seul horizon lointain existant de l’humanité.
Je farfouillais, de biographies en revues. D’articles de l’Universalis aux cahiers de l’Herne. De Gallimard aux PUFs en passant par Payot. Autrement dit, en p’tit clerc, je biberonnais ma religion. Une croyance laïque qu’on ne peut pas trouver ailleurs qu’en France où la langue, c’est les Lumières baignées du Saint-Esprit. Je me convertissais à la secte littéraire.
*
Ce n’est pas une secte bien méchante. Elle est même aussi inoffensive que la majorité des « sectes » du Japon. Elle l’est juste un peu moins d’ignorer son statut, sa nature, sa relativité. La secte « Littérature », c’est un peu comme l’église orthodoxe. On l’aime pour le baroque et les voix de ses officiants. Comme un bon temple protestant pour son sérieux. Comme une loge ésotérique, pour sa hiérarchie et ses protocoles magiques.
*
En lisant le numéro de Nunc consacré à Salah, en lisant La Nuit de la Substance où il traque son rapport à la poésie, je retrouvais cela. Cette belle grandiloquence un peu sacrée à parler religieusement de l’écriture, cette rhétorique cléricale qui s’ignore, qui émeut, élève l’humain en lui désignant le mystère, en lui pointant le ciel.
*
La poésie, c’est du kotodama désenchanté. L’enchantement étant une illusion : de quoi parlent les poètes et les japonais ? Quel est leur objet ?
En vrai ? De la Transe, de l’Orgasme.
*
Il suffit d’invoquer La Nuit de la Substance :
- « Rupture du coutumier », Ibn Arabi.
- Regarder dans l’homme le reflet du monde et dans le monde de l’homme le reflet ténébreux et souvent sanglant d’autres mondes.
- Traverser la réalité.
- Une épiphanie rayonnante et concrète qui fut longuement préparée dans les plis et les replis d’une grotte à la fois connue et inconnue, soupçonnée et insoupçonnée.
- Créer, c’est donc convoquer une foule obscure à l’intérieur de soi et, pour le créateur, c’est se poser en observateur actif de ce qui sollicite, de par son retrait même, cette arrivée.
- « Il serait singulier et peut-être vrai que l’on est parfois étranger comme homme à ce que l’on écrit comme poète », Hugo.
- « JE est un autre », Rimbaud.
- « Tout grand esprit fait dans sa vie deux oeuvres : son oeuvre de vivant et son oeuvre de fantôme », Hugo.
- « Un archer qui tire dans le noir », Malher.
- Il transmigre
- Le rapt de cette immédiateté-là
- Piéger à blanc les mots pour exprimer, par osmose et filtrations successives, à quelque niveau phréatique de nous-mêmes, la transparence induite.
- Il n’est de poème que par le dit de l’obscure en des mots clairs et que seule cette parole établie avec crainte et tremblement à la frontière de l’être et de la langue est à même de traduire tant soit peu l’intraduisible.
- L’obscur porte l’éclat
- Transparence : la traversée des apparences
et d’entendre Salah dire que les lampes qui l’ont toujours fait écrire, ce sont les femmes.
*
Toutes ces citations sont des définitions de la transe. D’un état modifié de conscience qui utilise les modalités spécifiques, analogiques, synesthésiques, fulgurantes et de bas-niveau des sous-modules spécialisés de traitement de l’information de notre cerveau ordinairement unifié sous un contrôle exécutif plus lourdaud.
La création naît dans ce roller-coaster qui flèche dans le phréatique. Dans la capacité du poète à transcrire cette transe en des mots qui induiront à leur tour d’autres transes. Celles des lecteurs.
La focalisation hypnotique par le rythme et la rime, la confusion par l’obscur, la synesthésie des correspondances : voilà la magie qui fait surgir les fantômes et ton kami. Voilà l’invocation qui te fait traverser, dans le rapt de la rupture, les apparences. Voilà le kotodama qui te transmigre activement dans ton autre insoupçonnable, reflet et contact avec le centre du monde.
*
L’orgasme ? Ce pic. Ce moment précis de décrochage, l’éclat de la transe.
Le claquement de la flèche dans sa cible.
*
La Poésie, le Japon. La Transe et l’Orgasme.
J’aime bien ce tutoriel ^^
