23 mai 2008

Le futur, l’Universel, l’esprit national, le macaron

Filed under: cuisine,esthétique — Stéphane Barbery @ 8:21

J’ai honte.

Un passage de l’article de Bonneau m’a violemment renvoyé à mon outrecuidance, à notre horrible infatuation occidentale, à notre présomption grasse, ignorante.

*

Bonneau m’a fait prendre conscience que le p’tit blanc qui débarque chez les Nippons – je parle à la première personne du singulier – c’est un peu l’extraterrestre de la Soupe au Choux qui voudrait comprendre ce qu’est la France sans avoir jamais vu de statues grecques, d’architecture romaine, de peinture italienne ou hollandaise.

Qui voudrait comprendre la spécificité de Couperin, Satie, Fauré, Debussy, Ravel, sans connaître Vivaldi, Bach, Mozart, Beethoven, Chopin. Sans connaître le piano.

Qui voudrait comprendre le génie de Flaubert, la réputation de Baudelaire… mais en kanjis.

Qui voudrait comprendre l’histoire du pays sans le situer géographiquement comme carrefour et extrémité de son continent, en ignorant la diversité et la bienveillance de son territoire.

Qui voudrait comprendre sa polarisation politique en ne connaissant pas l’existence de la Restauration, de la Commune, du Front populaire, de Vichy, de la décolonisation.

Tu parles qu’il y comprend rien, le philistin.
Tu parles qu’il s’émerveille.

*

Et puis ça lui servirait à quoi, l’extraterrestre, de savoir ce qu’est la « France ».

Oui, à quoi ça sert de traquer le sui generis ?

La systématique, la taxonomie, appliquées à toutes choses, y compris aux objets conceptuels construits artificiellement par les limites de notre vocabulaire, est-ce que ce ne serait pas un simple emballement non-contrôlé du système spécialisé de traitement de l’information de notre cerveau de primate que l’évolution avait initialement sélectionné pour remplir la tâche « pomme rouge : manger / champignon rouge : pas manger » ?

Abstraire une forme unique sous le bruit de la multiplicité, oui, c’est ludique et bon. Mais à quoi bon ?

*

Soit cette enquête constitue un divertissement assumé comme tel, qui possède une valeur sur l’unique registre de l’esbrouffe, c’est-à-dire sur le marché universitaire, celui du dîner en ville ou celui du tourisme ciblant le personnel de l’Education nationale.

Soit elle fonctionne comme traque d’un secret de cuisine que tu veux récupérer pour améliorer tes gâteaux.

*

En pâtisserie, les français sont forts. Très très forts.
Le macaron, ça devrait être brodé sur notre drapeau comme la kalach du Mozambique. Ou ça devrait figurer dans la première strophe des prochaines futures nouvelles paroles de la Marseillaise : … formezzzzzz vos macarons….

*

Le macaron pourrait être une bonne illustration de l’esprit national français. Sa capacité à associer avec élégance, pour la jouissance des sens, le cruntch et le smouitcheux, le goûteux et le léger, le subtil et l’intense, la tradition et la nouveauté.

*

Le croustillant, c’est le gaulois.
(association immédiate involontaire : le bruit croustillant des jupes de french-cancan).

*

Actuellement, les pâtissiers japonais n’ont pas encore compris que le secret des français, c’est la permanence de l’incorporation dans toute préparation réussie d’une trace de cruntch : sensation de matérialité, architecturante, texturante, qui se soumet à notre puissance sans résistance. C’est le cruntch qui crée en bouche une tornade de fond/forme qui s’automorphe dans un pétillement crépitant de cierge magique.

Ce cruntch, est-ce l’esprit national ou un simple esprit du temps – qu’il faut toujours appréhender sur la moyenne-longue durée : au moins deux cents ans ? Quand les japonais auront compris et ajouteront le cruntch à leur art (pensez à ce qu’ils ont fait de la friture portugaise), où se situera, pour l’extraterrestre de la Soupe aux Choux de dans trois siècles, le spécifiquement français et le typiquement japonais ?

Est-ce qu’il faudra le déplorer en se lamentant sur la disparition du fromage au lait cru et la dissolution du local dans l’Universel ? Ou bien se réjouir des jouissances à venir quand le secret du bon d’ici sera associé au secret du bon de là-bas – y compris dans le risque conséquent d’une mauvaise soupe au médiocre ?

*

Ma conviction va pour l’Universel. Je fais le pari d’un demain que l’on construit aujourd’hui. Pas des galons du passé. J’ai l’intuition forte, solide, que tout être humain, quelque soit sa culture, son esprit national et son temps, est capable de déceler une forme juste, de reconnaître un trait, meilleur plus adéquat que celui dont il dispose.
Il faut parfois être initié, acclimaté, pour que s’établisse avec suffisamment de stabilité le fond nécessaire à l’émergence de la forme, à son appréhension.
Mais j’ai la conviction que nous pouvons, en primate de la même espèce, pousser un peu plus loin le « pomme rouge : manger / champignon rouge : pas manger ».

*

C’est pourquoi, ici au Japon, la tradition ne m’émeut pas. Mais la bonne forme. Et, ici, il y en a une tripotée.

Comme si la tradition du Japon était précisément de repérer alentour, les bonnes formes, puis de les alléger, de les purifier, de les délinéer pour qu’elles surgissent pures, dans l’éclat.

La France, le macaron. Le Japon, le suiseki.

Et un projet : le suiseki macaronisé.


 
Articles récents :