24 mai 2008

Torii

Filed under: Dieux — Stéphane Barbery @ 16:02

Paris, la Tour Eiffel.
Kyôto, le Torii ?

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Je ne parle pas de la mocheté métallique, attendrissante, du temple Heian. Trop petit pour en imposer. Trop grand pour être ignoré. Et qui se pose là, sur une absence de fond. Comme écho visuel d’une autre tâche, horrible, ignominieuse, qui réclame elle, son dynamitage immédiat suivie d’une purification shinto de trois siècles pour se faire pardonner la salissure : la tour de la gare.

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Un projet qui aurait eu de la gueule aurait été de créer, sur toute la largeur sud du Palais impérial, un torii de 100 mètres de haut. Là oui.

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Kyôto-torii parce Kyôto-temple. Et le marqueur mnésique des temples japonais, le tatouage mental que tu emportes avec toi et qui ne te quittera plus, ce sont ces arches rouges et noires, élégantes comme des kanji, infiniment nombreuses au point de te donner le sentiment d’être enfermé volontaire dans le labyrinthe sacré d’une planète techno-fantasy où chaque torii masque une porte distrans en attente d’activation.

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Kyôto-torii parce que si tu te rends à Fushimi-Inari, l’impression laissée par ses milliers d’arches serpentant dans la montagne sacrée est si forte qu’elle ombre tout le reste de la ville. Qu’il ne te reste qu’elles.

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Hier, avant d’engouffrer un « dai zalu udon » (pour la première fois servi avec un oeuf de caille cru), je me suis refait la boucle de Fushimi Inari.

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Le torii comme symbole distribué dans l’environnement du quotidien, c’est un peu l’équivalent de la croix du Christ en Occident.

Sauf que la croix te dit : « Tu la vois la souffrance ? C’est ton péché qui l’inflige ! Tu la vois la mort ? Chéris-la, n’existe pas trop car la vraie vie vient après ».

Le torii te dit, lui : « Entre. Il n’y a pas d’avant, pas d’après : juste un passage. Intemporel. Entre dans l’immatériel, le plan des dieux. Et demande à ton kami (qui aime bien le sake) son intercession. Pour toi maintenant. Pour ta vie de vivant de maintenant ».

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Quand on s’intéresse à l’origine du torii, on trouve. Pas grand chose.

L’arche symbolique séparant le matériel du spirituel, le quotidien impur et profane du divin lumineux et sacré, y’en a partout.
Le Torana indien. Le Pailou ou Paifang chinois. Il paraît que les Aka de Thaïlande en ont de similaires où perchent des effigies d’oiseaux en bois.

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Il allait naturellement de soi que ceux qui défendent l’idée que les japonais sont des juifs qui s’ignorent fassent descendre le torii du temple hébreux.

Personnellement, je pense que les extraterrestres y cachent des scanners d’ADN.

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J’aime bien aussi la généalogie qui ne se la foule pas.
Au départ : le temple est entouré de quatre poteaux reliés par de la corde tressée de paille de riz. On surélève deux poteaux pour l’entrée. Sur lesquels on remplace la ficelle par une poutre en bois. Et pour que ça tienne mieux, on en met deux, des poutres.
Comme diraient les français imaginés par les non-français (vu qu’on ne le dit jamais) : « et voilà ! ».

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Pour l’étymologie, c’est pareil, on a le choix.

Aujourd’hui, torii, on l’écrit : 鳥居
Littéralement là où sont (居) les oiseaux (鳥) qui pourrait dériver de 鶏居, une perche (horizontale) pour les coqs.
Certains envisagent qu’il ne s’agisse que d’une déformation de tōri-iru (通り入る) : passer à travers et entrer.

J’aime bien les étymologies incertaines car on trouve toujours une variation de mythes pour les fonder.

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Ainsi pour les coqs.
Pour faire sortir Amaterasu de sa caverne, les dieux n’auraient pas simplement créé un barouf à coup de taiko, ils auraient installé une perche à coqs pour que ces derniers chantent. Amaterasu croyant que ces cocoricos célébraient une aube créée par une remplaçante aurait entr’ouvert la caverne pour voir sa remplaçante et… (la suite est la même).

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Ici à Kyôto, je n’ai jamais entendu de coq. Mais tous les matins les corbeaux. Grassouillets, bleutés et chapardeurs. Qui te regardent avec un oeil insolent, la gueule ouverte, en sautillant comme des clowns.
Y’en a toujours près des sanctuaires et des cimetières. Saouls au sake. Repus des offrandes alimentaires qu’on y laisse : fruits et légumes de saisons, mochis, nigiri, boîtes de conserve.

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Un français, quand on lui parle de coq (gallus gallus), il ne sait pas trop comment il doit le prendre. Parce qu’un coq, c’est fier et con. Et parce que c’est son emblème dont il doit être fier et con.

Au Japon, les coqs, ce sont ceux sublimes de Jakuchū Itō (伊藤若冲, 1716-1800). D’une beauté qu’aucun français ne peut créer.

La citation de ce génie dans le générique de Samurai Champloo (le coq comme symbole de Mugen) est d’une telle finesse, d’une telle justesse, d’une telle adéquation – bref si japonaise – que je prendrais bien le graphiste auteur de l’idée dans mes bras pour le remercier, lui et toute l’équipe de Watanabe Sensei.

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Si vous ne connaissez pas Samurai Champloo, toutes affaires cessantes, précipitez-vous.

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Dans la boucle de 4 kms de torii de Fushimi-Inari, on se sent comme dans le boyau d’un dragon alien : plus au monde, mais dans un escalator chamanique. En janvier dernier, j’y étais accompagné par le non-bruit des flocons. Hier, par une tripotée de micro-sunlights qui arrosaient au tuyau photonique le vert tendre des feuilles nubiles. Pour y mieux enfouir l’ancre noire, l’ombre chinoise, tâchiste du Monde.

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En bas de notre rue, au pied de l’escalier qui monte vers le sanctuaire, un torii. Moche, gris, en ciment. Et juste à côté, un espace pour le contourner.
L’occidental se dit : tiens, c’est bizarre ce petit crochet lisse. Ca rend pas le trajet géométrique.

Mais si tu sais qu’au Japon, quelqu’un qui se sent impur ne fait pas l’affront de traverser un torii; si tu sais qu’au Japon, quelqu’un qui ne sait pas s’il pourra retraverser le plan qu’il quitte en passant l’arche kamique ne se risque pas à emprunter cette voie; si tu sais cela,le petit crochet moche dont tu te dis que c’est un truc de feignasse qui te fait gagner deux mètres, il prend une sacrée dimension.


 
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