De l’effroi, du sublime
Thomas nous accompagne chez un antiquaire spécialisé en armes japonaises anciennes.
Des sabres, on commence en en avoir vu un certain nombre.
Derrière des vitrines. Alors on y allait blasés.
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Mais là, pour la première fois, les vitrines peuvent s’ouvrir. Ils ne sont plus au-delà. Ca transforme immédiatement la sensation.
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Dans les présentoirs, seuls le fourreau et la garde s’offrent au regard.
Garde et fourreau sont, per se, des oeuvres d’art.
Qui rayonnent de nihonjinroneries : l’obsession du détail (notamment du très petit détail); le zéro défaut (notamment dans le raccord); l’harmonie du motif non géométrique (comme dans les jardins); la noblesse humble des élémentaux.
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Nous passons dans l’arrière-boutique.
Classe et défoncée.
Où nous aurons l’honneur de prendre un katana en main. De voir la lame
Kill Bill.
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Les 1300 g d’un katana se sentent dans les poignets. Et créent une zone circulaire, autour de soi, comme un champ de force.
Gros fantasme de se trouver une botte de paille de riz tressé, un gros bambou, une cible à fendre, pour sentir comment le katana tranche le réel.
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Je repense aux danses du ventre bavaroises de Heidegger sur la vérité comme dévoilement.
Si, en Occident, la vérité se strip-tease, au Japon, elle se tranche.
Dans un éclair précis, sans cri, giclant; l’esprit froid, blindé, sans émoi, du chirurgien.
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J’ai peut-être vu trop de cinoche.
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J’évoque la scène de Shogun où Toshiro Mifune tapote sa lame avec un ustensile de la taille d’une boule de glace pour y déposer de la poudre. L’antiquaire dépose alors sur la table basse un uchiko, prend un sabre, l’honore en l’élevant à hauteur de front rapidement.
Rapidement car nous sommes des gaijins qu’il ne connaît pas. Il sait que ce geste religieux pourrait passer pour ridicule aux yeux d’un occidental. Mais ne pas témoigner son respect à toute la lignée des hommes, à toute l’histoire, qui a conduit à ce que ce sabre soit là, constituerait un tel blasphème, un tel risque kamique, qu’il préfère le compromis d’une possibilité du ridicule.
Ces épaules se relâchent légèrement quand il repère dans nos prunelles que nous avons saisi la nécessité, l’adéquation de son geste. Cette micro-communication, japonaise, a duré moins d’une seconde.
Il se met à tapoter la lame, avec la même présence que Mifune, d’un geste décontracté d’expert, souple et tonique, pour y déposer cette poudre blanche de pierre polie qui sert à capturer l’huile préservant l’acier.
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Nous avons dû savoir correctement montrer notre intérêt respectueux. Comme dans un gimmick de comics, l’antiquaire se lève et ouvre un grand placard brinquebranlant où l’on s’attend à découvrir des piles de vieux journaux. Là, parmi des piles de sabres en vracs dans leur étui de soie mauve, il sort une petite boîte en bois. Thomas nous explique l’histoire de ce tantô, que l’antiquaire ne cèdera jamais, créé pour un mariage-réconciliation entre un membre de la famille du Shogun et un membre de la famille impériale.
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Nous admirons l’extérieur de l’objet. Les kamons micro-gravés. La laque tachetée de poudre d’or. Le manche recouvert de peau de raie pastenague. Caressée dans un sens, la texture de cette peau sphériquement fractale accroche la pulpe des doigts, adhère. Dans l’autre sens, glisse.
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L’objet est beau. Mais trop clinquant. On sent qu’il est conçu comme signe extérieur de richesse, de pouvoir. Cette démonstration rayonne morgue de nouveau riche. Potlatch. Chinoise et non japonaise.
Et puis la lame est sortie du fourreau.
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Je frissonne. Et le souvenir me fait frissonner à nouveau. Je tremble d’effroi. Je tremble devant un sublime qui fait peur. Une justesse absolue créée pour tuer.
La sensation ressentie est similaire à celle de la découverte d’une fugue parfaite de Bach, d’une porcelaine peinte par Kalf. Les proportions émettent le cri du coeur : une note juste, aumique, cosmologique. Mais conçues pour tuer.
Que le tantô soit d’apparat n’atténue pas la beauté scalpel, meurtrière, de sa lame.
Cette sensation paradoxale est corporellement grisante et repoussante. On a immédiatement envie de posséder cette lame. Et de se faire l’opérateur de sa finalité : la planter. C’est la première fois que je suis devant un chef d’oeuvre qui titille une fascination criminelle. Cette excitation effroyable est d’une telle intensité, à la limite de la nausée – je sens réellement mon dos trembler -, que je suis soulagé quand l’antiquitaire range cette beauté du mal en la remisant dans son placard pourri.
Avec cet arrière-goût fielleux du regret du déjà junkie de ne pouvoir, à loisir, contrôler ces sensations, en possesseur, en gardien de cette larme des Ténèbres.
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L’antiquaire a expliqué à Thomas qu’il y avait eu plusieurs évanouissements se terminant aux urgences dans son magasin.
L’explication qu’il en donne est que certaines lames entrent en résonance avec l’ADN familial de leurs anciennes victimes. Je serais prêt à parier que sa vraie croyance n’est pas adnique, mais kamique.
Mon hypothèse de psy va plutôt dans le sens d’un mécanisme de défense court-circuit, pour échapper à la sollicitation de ses pulsions assassines, révélées, démultipliées par la rencontre inattendue avec une perfection formelle qui suscite comme étape ultime de son parachèvement l’actualisation de sa finalité : tuer.
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C’est pourquoi je ne suis vraiment pas rassuré quand Thomas me rapporte que les clients de l’antiquaire sont régulièrement de simples salary men aux journées de 18h qui se baladent avec leur tantô dans leur sac pour s’accorder, dans les toilettes de leur entreprise, une pause de « ressourcement » dans la contemplation fascinée de leur tantô.
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C’est pourquoi je n’arrive pas à être franchement enthousiaste quand l’antiquaire nous explique avec un beau dessin que la forme arrondie de la lame à l’extrémité du katana lui évite de se briser au contact d’une surface dure. Comme un os.
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Je pense à la vérité comme découpe.
Je pense à la beauté de la lame du tantô.
Et je pense à ses faits divers de bouchers.
Et aux vivisections de l’unité 731.
Ce Japon-là, c’est l’effroi.
La dissolution du moi.
Ce Japon-là, qui fait briller les yeux de l’éclat de la violence en soi, je ne l’aime pas.
Mais il est là.
Et beau. Effrayant.
