25 juin 2008

Péristase du Par-être

Filed under: esthétique,Psychohistoire — Stéphane Barbery @ 13:41

Les utilisateurs des générateurs et outils de mon site me font parfois plaisir.

J’ai reçu ainsi, alors qu’il ne figurait pas sur ma liste, le Kimono décousu de Jean Pinquié, mort l’année dernière.

*

Ce n’est pas un bon livre. Et l’on se dit que c’est dommage car le talent est là. Mais pas l’ambition. Le texte glisse superficiellement sur ce qu’un touriste remarque lors d’un séjour de dix jours au Japon.

Décrire ce qui fait lever le sourcil est facile. L’explorer, l’insérer dans un réseau de sens suppose de s’identifier, sans illusion, à l’étranger. Un bungy jump qui requiert l’amour, la confiance, l’aplomb.

L’anthropologue n’est pas un critique.
Un critique se hait de ne pas vivre.

*

Le talent de Jean Pinquié se manifeste dans plusieurs pépites magnifiques. Dont la plus belle à mes yeux :

« Les Japonais n’ont pas la passion du costume, mais le goût de l’adéquation entre l’être le paraître. Chez nous la tragédie aussi bien que le vaudeville, naissent de leur dissension » (pp. 111-112)

Cette phrase est une grotte Chauvet. Un donjon.

*

La spécialisation fonctionnelle du cosplay suscite en premier lieu un sentiment entomologique.
Conformer son corps, socioformer sa parure à sa fonction groupale.
La société comme fourmilière.
C’est là un des aspects les plus horribles du Japon.
Une mecha-nique automatisée, robotisée. De shells sans ghosts.
La fascination pour le vide – 無, Ozu ! – pour la boîte, l’emballage (kimono !), la perfection méticuleuse du paraître.
Un être machine, rouage, puzzle, où l’énergie, karmique, est extérieure, holiste. Où l’item n’est autorisé qu’à remplir sa fonction.
Où une coquille coquille, a shell typo, est biffée, corrigée. Proprement, méticuleusement. Pour que la souillure de l’imperfection ne vienne gripper la loco – et la passion d’ici pour le train – Ozu ! – devient tout de suite moins souriante.

Le Japon ? Une machine roulant au matcha.

*

Où sont les ghosts ? Où sont les âmes, les sujets, les ego, les je, les moi moi ?
Décentralisés. Kamisisés. Alcoolisés. Kawaïsés. Extrêmisés. Terrorisés. Ou suicidés.

*

Le ghost s’échappe dans l’art.
Le sujet transgresse son interdit en poussant au-delà de la perfection requise les limites formelles.
Le sujet japonais s’existe dans l’au-delà du beau.
La beauté japonaise effraie car son intensité signe le sacrifice.
Le Christ a pu prendre ici car le japonais naît crucifié.

*

De nombreuses sculptures de Daruma (pas le bonhomme de neige des temples mais le barbu des puces) font penser à Socrate.
Socrate meurt en japonais. Ce qui nous arrache des larmes n’apparaît ici que le service minimum.
La loi du groupe, y compris dans ses erreurs manifestes, c’est la vie humaine.
Jouer sa réplique, dans son cosplay impeccable, c’est vivre.

*

All the world’s a stage,
And all the men and women merely players

*

Abîme récursif :
Et si notre rôle d’occidental n’était que de croire être les auteurs de nos lignes ?
Et si nous haïssions la machine Japon car elle nous donne à voir la forclusion de la nôtre ?


23 juin 2008

Lap dance spirituelle de bunraku de chair

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 6:55

Hanamachi, 花街.
Les cinq quartiers fleurs de Kyôto où exercent les 芸者.
Ici, 芸者, geisha, se dit geiko, 芸妓. Apprentie, maiko, 舞妓.

Une scène commune.
Une fois l’an.
Hier.

Sur scène, un bunraku anti-bunraku.

*

Bunraku, ces masques blancs, omoshiroi.
Bunraku, la cinétique de poupées.

*

Anti-bunraku : des femmes – que des femmes. Artistes, accompagnantes (musiciennes, récitantes), assistantes.
- Le seul péquin porteur de zizi, le percussionniste et ses « wooouuuups » de dindon trop nourri, est dissimulé dans une cage en bois -
Anti-bunraku, la danse des voiles. Explicitement séductrice. Sexuelle. Par le signe.
Une érotique du signe. Mais vivante. Pour le plaisir des vivants.

*

Et cette surprise intrigante.
Non la proportion de déesses dont la beauté vous origamise et vous laisse koi.
Mais le nombre statistiquement significatif de filles affreusement laides.

Est-ce être un gros machiste que d’écrire cette vérité, que de se demander pourquoi (dans une ville où mêmes imparfaites, les femmes sont belles), que de suggérer qu’un art en premier lieu plastique ne soit pas aveugle à ces indéniables couacs ?


21 juin 2008

Ad libitum

Filed under: Watashi — Stéphane Barbery @ 7:40

Comment vis-tu ?

Tôt.
Avec le soleil.

Lever cinq heures
Tropiques : quatre heures
Deux heures de kanjis
Trois heures de Kyôto
Du temps pour Lightroom
Tous les jours.

Tu es fatigué ?
Non
Je change musicalement de mouvement.
Tu ne posteras plus aussi souvent ici ?
Non. Ma poitrine a besoin d’ampleur pour les montées qui viennent.
Passer du taiko au shakuhachi.

J’ai atteint mon camp de base.


20 juin 2008

L’Art-à-Porter

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 7:46

Art-to-Wear.
Et mes fesses.

Une farce de modistes
Pour bourgeoises dilettantes.

Fashion ? Fashisme !
de classe
L’étal-age
vil
d’une extorsion-ostentation
d’une morgue morveuse
D’un suivisme gaspilleur.

*

« What is France ?
Chanel »

- et ça t’humilie -

L’industrie du faste plouc qui s’ignore.
De fournisseurs de vicomtes aux perruques enfarinées.
De pompeux de la pompe.
D’habilleurs hystériques de faux-selfs vides.
Des brands éviscerant le beau sur l’autel de Satan l’inédit.

*

Qu’as-tu fait du corps des femmes ?
Des mannequins sans formes,
sans traits.
Au cat-walk de tapineuses.

- Tu ne maltraites que ce que tu hais -

*

Des « créateurs » ?
Non, des « créatifs »
de réclames télé
encocaïnés.
Des photocopieurs étalagistes,
packageurs vitrinistes
volant aux femmes la création,
et leur dealant,
Pour en faire,
- comme les guerres -
des victimes, pseudo-volontaires.

*

Art-to-Wear.

Nous visitions il y a quelques semaines dans une banlieue lointaine de Kyoto, dans une petite, sobre et sublime maison japonaise à l’ancienne – auparavant l’atelier d’un fabricant de tonneau à sake – le magasin d’un couple de créateurs de obi.

Si Osaka c’est la bouffe et Tokyo la chausse, le proverbe dit 京の着倒れ (Kio no kidaore) : la flambe des Kyotoïtes : les vêtements.

Ici, les femmes sont nombreuses à porter le kimono – quelle que soit la saison, le ciel – ce qu’il en tombe. On les voit déambuler, le plus souvent par deux, le samedi, pour leur shopping de filles.
Yukiko me proposait une clé vulgaire – à vérifier – qui ne colle pas avec ce retour assumé du goût : les femmes kimonotées ne paieraient pas la TVA dans les grands magasins…

*

L’être humain :
un animal qui parade
qui courtise
qui s’accouple
qui prothèse
sa non fourrure
à la sape.

Soit.

*

Imagine toi,
un instant,
libre.
Totalement libre.
De ta sape.
De quel beau te parerais-tu ?

*

Le Japon ce post it au gros marqueur :
tout vêtement est cosplay.
tout vêtement t’uniforme.
Le cosplay est un jeu.
Le jeu peut être art.
Le cosplay peut être beau.

*

Le Japon ?
Ce pays où le wear est encore un art

*

Mais au Japon aussi :
« Suit Factory »
ce coinçage du cul.
Le costume ?
ce miroir du laid
de notre temps
où les cols blancs
délinquent
les mains sales

*

Art-to-Wear.
Le kimono en est un.
Tance chaque femme en création.
Excite son érotique
de l’étoffe
et du pli

*

Le motif, la couleur, la texture.
Les motifs, les couleurs, les textures.
Que tu maries à la saison.
Où l’extravagance naît du sobre
De la fugue
De l’intense
Du contaste
Ou du brin d’or dans le tissé main

Et tu sens les mains tissantes sur ton corps :
tu t’habilles de préliminaires.

*

Le kimono comme une vulve de déesse
aux plis lévrés.
Qui t’ondule, qui te souple, qui te clin
Qui te wrap

*

Les mots,
comme des kimonos


18 juin 2008

Kanto San

Filed under: esthétique,Watashi — Stéphane Barbery @ 10:09

Un jardinier. Japonais.
Qui parle anglais.
Qui a fait Sciences-Po, à Tokyo.
Apprend le français.
M’emprunte un livre.
Qu’il lit.

*

Les jardiniers comme des mariées.
En blanc.
A gants blancs.

Aux chaussures de Ninja.

*

Il nous jauge.
Je parle.
Comme si j’m'y connaissais.
Honte.
Honte.
Honte.
rétroactive

*

Il nous montre de beaux livres.
De tsuboniwa.
Nous montre ce qu’il n’aime pas.
L’air de rien.
Nous réagissons bien.
« good taste »

*

Un triangle plus petit qu’un
jardin ouvrier
Devant un mur de béton
A masquer.

Dans le L de la maison.

*

Nous le voulons
japonais.
Lanterne de pierre,
mousse, eau, pierres.
Du bel
exotique.

Kanto san ne dit rien.
Mais ce qu’il dit
nous plaît.

Carte blanche.
Comme ses vêtements.

*

Il vient prendre des mesures.
Pour la cloison de bambous
Nous parle d’arbres. Trois.
Momiji et Tôga.
Nous montre un dessin.
Sans lanterne.

*

Je fronce les sourcils
intérieurs.
Inquiet.
Ca peut pas faire
japonais
S’il n’y a pas d’lanterne.
Comment crâner
S’il n’y a pas d’lanterne.
Je me raccroche à ses mots.

*

Déjà il enlève tout.
J’aurais gardé beaucoup.
Travaille lentement.
Comme les pelletées d’Erickson.
Un ouvrier qui charge
trop
sa pelle
Ne finit pas la journée.

Kanto San finit ses journées.

*

Un bon artisan, ça gagne du temps
en en perdant.
Dans le méticuleux.
Un artisan japonais. Pareil.
En mieux.

*

Un jardinier japonais
Avec ses outils de chirurgien
dans sa ceinture de cuir peau
sur son habit blanc :
Shaman.

*

La cloison de gros bambous
pour masquer le ciment
est montée.
En trois bois.
différents.
Des pierres magnifiques.
Et des tuiles argentées.
Nous,
nous avions pensé au rafia.

*

Je dis « ils sont bizarres,
vos clous »
Kanto san me répond qu’il les fait
lui-même
Un à un.
En aplatissant la tête
Dans un bain d’eau.
oxygénée.
Les noircir.
Les incorporer de rouille
au neuf.
Sabi.

*

Les bambous sont verts.
Grands. Gros comme ma paume.
Ils blanchiront.
J’ai peur.
La cloison semble massive.
Trop proche.
Prison.
Beau. Effrayant.
J’me dis
ça va rater.

*

Et puis arrivent les arbres.
Et c’est le choc.
Ils sont grands.
Ils sont cinq.
Et notre jardin
petit.

*

Je mords un instant
ma lèvre intérieure.
L’occidental en moi se révolte.
Pas un arbre. Pas là.
Pas cinq arbres. Pas là.

*

Un français plante un arbre.
Un chêne.
Droit.
Pour ses petits petits petits enfants.

Il voit déjà le tronc de 3 mètres.
Les racines et les fondations.
De sa maison
de maçon.

Il a appris.
Des trois p’tits cochons.

*

- Combien de temps la cloison ?
- Dix ans.
Mais le bois pourrira avant.
- Et les arbres ne vont pas grossir ?
- Non.
- Vraiment ?
- Cut.
Every two years.

*

Obsolescence incorporée.
Contrôle du temps incorporé.
Dans le Bescherelle japonais,
présent = futur

Cette semaine, plusieurs morts
dans le tremblement d’Iwate.

*

Les arbres traversent la maison.
Sur un tapis de mousse bleue.
Ils ont vingt ans.
J’étais en première.
Je pensais au suicide.

*

Kanto San dirige Iwamura San
du Nord de Kyôto.
Qui pratique le Kyudô et
Dégage une force à déplacer des arbres.
Ce qu’il fait tous les jours.
Fier de ses arbres.
« Good shape ».

*

L’espace était vide.
Avec la cloison prison.
On aurait dit un chantier.
J’me préparais à m’résigner.
A l’intérieur.

*

D’abord le Momiji.
aux antipodes du
canadien.
Tiny feuilles de dessous
chics.
Au vert émeraude.
A en rougir.

Saisons. Changements.
Vivre le temps
dans la rivière

*

Le triangle du jardin,
j’le voyais comme un vecteur.
La force vers la pointe.
Bleng :
l’érable y est planté,
couché,
en sens inverse.

Ma mâchoire
intérieure
tombe.

*

Les tôga sont verts. Toujours.
Comme la vie en hiver.
Leurs épines donnent du crisp.
Et leurs branches de l’horizon.
Du chantier, on passe aux cieux
on passe au loin.

*

La deuxième clé de planter

vaut pour droit.
Un japonais ne plante pas droit.
L’angle est ajusté.
Au degré près.
Pour le wild.
Pour le temps.

Le p’tit tôga a donné gentiment ses quinze ans
à la cloison.

*

On reste sans voix.
A voir paraître
la Nature.
Aucun français n’a les yeux
intérieurs
pour cela.

*

Notre jardin ouvrier
est devenue forêt.
Privée.
Sacrée.
De onze mètres carré

*

Le jardin est en cours.
Sazare ishi, eau
arbuste, fleur
mousse.
Dans l’épure. La grandeur.
L’humble et
Le mystère.

*

On se sent con. Devant la leçon.
Et grandi. Et stupéfait.
Et écarquillé.
De l’intérieur.
Dépucelé.
du Japon.
Le sourire niais.

*

La mâchoire
intérieure ne
remontera
pas.

*

Habillé de blanc,
Kanto San est un sensei.


 
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