Apprendre le japonais en geek (round 2)

Quelques jours après notre arrivée, j’avais évoqué mes errements pour trouver les bidules et les gadgets qui pourraient contenter le geek en moi dans l’apprentissage du japonais.

Lors des trois premiers mois, la beauté de Kyôto m’a tellement sollicité, les découvertes permanentes étaient trop nombreuses pour me laisser le temps de travailler sérieusement à l’apprentissage de la langue. Depuis deux mois, je m’y suis mis en réservant une à deux heures par jour à cette tâche.

Je partage avec vous ici les secrets du bricolage geek que je me suis concocté, qui, à l’usage, semble efficace mais qui est surtout ludique dans un cadre autodidacte.

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Première étape : se fixer un objectif pour être stimulé dans sa progression au fil des jours. Les miens :

– Objectif 1 : acquérir le plus rapidement possible la connaissance de la signification des 2000 kanjis courants grâce à la méthode Heisig traduite par Yves Maniette dans le sublime « Les Kanjis dans la Tête« 
– Objectif 2 : réussir à la fin de l’année le JLPT3, Japanese Language Proficiency Test niveau 3

Il va de soi que ces deux objectifs sont liés à mon désir de devenir davantage autonome dans ma compréhension et mon expression du japonais au quotidien mais j’ai choisi de mettre l’accent sur l’acquisition de la lecture-sens (et pas la lecture-son) des kanjis parce que :
– j’y prends un vrai grand plaisir
– j’ai le sentiment d’apprendre un langage de magicien à la Donjons & Dragons.
– je retrouve des sensations de quand j’avais 6 ans (déchiffrer une pub pour une boisson diététique dans le métro : « cette année je veux aller à la piscine »)
– j’ai le sentiment que cela active des zones jusqu’à présent non sollicitées de mon cerveau, que cela crée un nouveau type de connexions et transforme poétiquement mon appréhension du monde en m’orientant davantage vers la superabondance sémantique, la superéconomie de signification.

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Deuxième étape, passer un contrat avec soi-même : ne jamais, jamais, sous aucun prétexte même apparemment légitime, rompre la chaîne de productivité décrite par Seinfeld. Sine die sine linea.

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Troisième étape : tirer parti de l’expérience des autres apprenants et des dernières recherches en psychologie de la mémoire en se bidouillant une méthode personnalisée efficace et ludique (l’effort semble quant à lui incontournable).

Les deux mots-clés sont : répétition et contexte.

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Répétition : ça fait parfois mal, c’est souvent ennuyeux mais absolument inévitable. Mémoriser, c’est lutter contre l’oubli en réactualisant la trace mnésique des items qu’on souhaite apprendre. Cette actualisation doit être espacée et indicée.

Espacée : si vous révisez en répétant pendant trois jours puis plus rien pendant trois semaines (parce que vous apprenez de nouveaux items), vous oublierez. Si en revanche, vous vous quizzez régulièrement sur des items que vous croyez acquis, vous renforcez leur ancrage et les apprenez pour de bon.

Indicée : il suffit parfois d’une seule lecture ou écoute pour apprendre définitivement un item. Il serait absurde alors de perdre un temps précieux (les répétitions prennent beaucoup de temps mais doivent en laisser suffisamment pour l’acquisition de nouveaux items) sur ce que vous connaissez bien et de ne pas suffisamment répéter les items rétifs qui ont plus de mal à entrer. C’est pour cette raison que les systèmes de flashcard binaires (je sais / je sais pas) ne sont pas très efficaces. Depuis une vingtaine d’année ont été développés des logiciels qui vous demandent pour chaque item d’évaluer sur une échelle de 0 à 5 votre degré de mémorisation. A partir de cet indice, un algorithme calcule la fréquence des répétitions nécessaires pour l’item et l’espacement de la prochaine présentation. On nomme ces logiciels SRS : Spaced Repetition System.

Le magasine des geeks, Wired, a, le mois dernier, mis un énorme coup de projecteur sur cette technique en dressant le portrait de Piotr Wozniak, le créateur du SRS commercial pionner et de référence, supermemo, dont le site contient une base d’articles passionnants (notamment dans les conseils pour la formulation des questions/réponses).

Il existe des solutions open-source gratuite. Celle que j’utilise se nomme mnemosyne.

Travailler en autodidacte avec ce type de logiciel m’apparaît plus efficace que des cours particuliers ou collectifs pour quelqu’un de motivé. Dans une interaction avec un prof, beaucoup de temps est perdu dans la communication orale, lente car contrainte par la bienséance et les ruses de notre paresse qui nous conduisent à évoquer des sujets annexes, par le fait simple mais bête qu’énoncer une phrase (une question de quizz par exemple) prend du temps. L’ordinateur, lui, affiche instantanément, sans avoir à réfléchir, des questions optimisées pour votre mémorisation. Trente minutes sur un SRS me semblent à l’usage beaucoup plus efficaces qu’une heure trente de cours particulier. Je ne parle pas des cours collectifs où les pertes de temps sont démultipliées par le nombre de participants. J’estime qu’une à deux heures par jour de SRS sont aussi voire plus efficaces qu’une demi-journée de cours collectifs.

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Contexte : les spécialistes en neuropsychologie de la mémoire ont depuis les années 70 (notamment Tulving) définitivement montré l’importance de la création d’indices de rappel lors de la phase d’encodage de l’information pour faciliter sa récupération ultérieure.

On a tous fait l’expérience de la force de ces indices quand, lorsqu’on a un mot sur le bout de la langue, quelqu’un nous donne un micro-indice, même éloigné, qui fait comme par magie resurgir le mot qu’on cherchait – et que l’on n’aurait pas pu retrouver sans l’indice.

L’idée est donc de créer, au moment de l’apprentissage, un réseau d’indices autrement dit un contexte.

Ce contexte doit, pour être le plus efficace possible, être : sémantique, sensoriel, affectif.

Sémantique : on mémorise très difficilement quelque chose qu’on ne comprend pas. Comprendre, c’est être capable d’insérer l’item dans un réseau de relations logiques, de le classer au sein d’ensembles conceptuels. C’est pour cela que les exceptions sont si rageantes.

Sensoriel : ne faire fonctionner que le registre langagier (même s’il est déjà en lui-même sémantique, auditif, visuel) de la mémoire est très peu efficace. Il est plus facile d’apprendre en utilisant le plus possible de registres perceptifs, et notamment celui dont on sait qu’il fonctionne avec une certaine prépondérance pour nous (le VAKOG de la PNL).
Pour mémoriser un mot (un son ou un kanji par exemple), je me construis une scène mentale que je vois, que j’entends, que je sens, avec du mouvement, comme un petit film détaillé et vivant.

Affectif : l’image mentale peut solliciter également pour augmenter son efficacité la palette des émotions en colorant la scène d’un affect. L’affect le plus efficace pour la mémorisation est l’humour. Si vous vous créez, pour mémoriser un item que vous avez compris, une scène drôle, animée, saturée en perceptions, alors il sera beaucoup plus facile de vous en souvenir : même si vous oubliez l’item, vous retrouverez toujours l’un des indices contextuels qui le fera resurgir.
L’immense bonus est que la création des contextes mnémotechniques drôles de ce type constitue un plaisir créatif à part entière.

Conséquence :
a) Pour tous les items que l’on ne peut apprendre qu’individuellement (comme les kanjis) : trouver un système les décomposant sémantiquement en petits groupes, utiliser les imbrications des items pour susciter des répétitions, et surtout, surtout, créer des images mentales contextuelles sémantiques-perceptives-affectives. Ceci constitue précisément la méthode Heisig pour apprendre les kanjis.
b) Pour la grammaire, se trouver une référence organisant et présentant clairement, sémantiquement, les règles.
c) Pour le vocabulaire, ne pas tenter d’apprendre des listes de mots isolés mais toujours intégrer l’apprentissage de mots dans des petites phrases où chaque mot constitue un indice de rappel pour les autres. Ce dernier point est capital.

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Quatrième étape : réunir les bons livres et les bons liens.

Livres :
– Kanji : Les Kanjis dans la Tête, adaptation française par Yves Maniette de la méthode Heisig. A titre d’exemple, après deux mois, je connais la signification de 430 kanjis.
– Grammaire : Systematic Japanese par Gene Nishi, Shufunotomo, 2000, ISBN-10: 4079766467,
ISBN-13: 978-4079766463. Ecrite par un ingénieur informatique à l’usage des ingénieurs informatiques d’IBM, c’est la grammaire la plus clairement construite que j’ai trouvée et je peux témoigner avoir passé plusieurs demi-journées à feuilleter la totalité des livres existants dans les plus grandes librairies de Kyôto.
– Vocabulaire et grammaire ciblée pour le JLPT : je me sers des petits livres d’Unicom pour extraire les petites phrases qui synthétisent les points de grammaire et de vocabulaire qui correspondent à mon niveau.

Ne citer que ces trois-là serait tricher un peu car je dois avoir une vingtaine d’autres ouvrages de différentes natures dont je me sers ponctuellement pour vérifier un point ou pour extraire une liste.
Le 1001 expressions pour tout dire en japonais serait parfait s’il n’utilisait pas de romaji (ou alors il faudrait le laisser imprimé en rouge avec un cache transparent rouge comme tous les livres scolaires d’ici).
Les deux volumes du japonais en manga de Bernabé sont plutôt bons mais paradoxalement moins pour la présentation et l’aspect manga que pour la clarté d’explication de certains points grammaticaux quand on ne dispose pas du Systematic Japanese de Nishi.

Je me rends compte à l’instant que j’ai omis la nécessité impérative d’acquérir les deux alphabets Hiragana et Katakana avant de pouvoir commencer véritablement quoi que ce soit. Heisig a publié un livre pour cela, Remembering the Kana: A Guide to Reading and Writing the Japanese Syllabaries in 3 Hours Each, que Yves Maniette a traduit mais pas encore publié. Yves, que j’ai rencontré la semaine dernière à Kyôto, prévoit de se mettre à la rédaction du deuxième volume des « Kanjis dans la tête » consacré à la mémorisation des lectures-sons des kanjis.

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Sites :
Deux sites m’ont été d’une formidable aide pour formaliser ce qui précède :
* http://www.alljapaneseallthetime.com/blog/about
* http://www.nihongoperapera.com/

En suivant les liens contenus sur ces deux sites, vous disposerez des meilleures ressources actuellement disponibles sur le net.
Il existe également une galaxie de très bons sites en français.

Trois sites outils précieux :
* http://jisho.org/ : agréable et ergonomique dictionnaire de kanjis
* http://www.excite.co.jp/world/english/ traducteur automatique souvent plus juste que celui de google.
* http://www.dictionnaire-japonais.com/ avec notamment son interface de requête intégrable à firefox.

L’ensemble des liens que j’utilise se trouve sur mon compte del.icio.us.

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Cinquième étape : s’équiper en geek.

Les livres acquis, il vous faut désormais les mémoriser en utilisant un SRS. Et là se pose la question : quelle plateforme, quelle OS : quel gadget ?

Vous pourriez télécharger des listes déjà constituées par des apprenants qui ont commencé avant vous et les importer sur des SRS dont il existe des versions pour n’importe quelle machine.

Sauf que ce n’est pas efficace. Constituer seul ses listes est la meilleure façon de constituer de bons indices personnalisés. On peut s’aider de listes existantes mais zapper l’étape de la constitution personnalisée dessert la productivité de la mémorisation or vous vous servez des SRS pour être efficace.

Donc il vous faut un SRS vous permettant d’entrer facilement du texte et notamment du texte en japonais.

Le SRS open-source de référence, mnemosyne, s’il est difficilement installable sur mac, est avant tout un logiciel PC.

La meilleure machine est donc un PC portable (ou un mac faisant tourner nativement ou virtuellement un windows). L’écran ne doit pas être trop petit car – et ce fut l’une de mes grandes surprises – les kanjis exigent d’être affichés en gros pour un débutant afin de visualiser la totalité des composants (le moindre petit trait compte). Je comprends désormais mieux l’utilité de la fonction zoom (ctrl+) de Firefox qui s’adresse moins aux p’tits vieux bigleux qu’aux millions d’utilisateurs communiquant avec des kanjis.

Sauf que le geek rechigne et boude vu qu’on ne peut pas ouvrir un pc portable dans le métro alors que c’est en commutant qu’on prend le plus de plaisir à se quizzer.

Alors oui, la faille du système actuel, c’est qu’il n’existe pas de solution simple permettant de synchroniser sa base de données mnemosyne avec un logiciel qui tournerait sur pda ou smartphone.

Khatzumoto, le vraiment chouette et smart auteur du site « All Japanese all the time », a certes créé une version en-ligne d’un SRS optimisée pour les smartphones : khatzumemo. Mais elle implique que votre connexion soit permanente (ce qui n’est pas le cas dans le métro de Kyôto). Pour ne pas évoquer son prix.

Je pensais contourner la difficulté en installant une version palm de supermemo sur un palm clié version japonaise (les palm occidentaux ne supportent pas par défaut les kanji et les clié japonais sont réputés pour leur excellente reconnaissance de caractères) acheté d’occasion sur yahoo auction, le site de référence de petites annonces au Japon. Au passage, se créer un compte sur yahoo auction Japon réclame l’aide d’un ami du coin et une carte bleue japonaise – il nous a fallu quatre mois et trois tentatives pour en obtenir une.

J’ai acquis un NZ90 d’occasion pour 80 euros. Que je me suis empressé de refiler à Muriel car ce bijou technologique d’il y a cinq ans pèse une tonne.

Dans le métro, nous utilisons pourtant nos palm (j’ai conservé mon zire72) en nous quizzant non pas avec un SRS mais avec un logiciel de flashcard binaire gratuit distribué sur le site de l’éditeur allemand du livre de Heisig. Ce logiciel a énormément de qualités pour ceux qui apprennent les kanjis avec la méthode Heisig, notamment celle de proposer les tracés et de laisser un espace pour entraîner sa main sur l’écran tactile du palm. Il suffirait qu’il devienne SRS pour qu’il soit parfait.

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En répartissant son temps de travail entre répétition de l’acquis, mémorisation de nouveaux kanjis, mémorisation d’un point de grammaire et entrée des phrases exemples correspondantes dans mnemosyne, vous avez déjà un beau programme quotidien.
D’ailleurs, il faut que je m’y mette.

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Bonus : les trucs ci-dessus peuvent s’appliquer à n’importe quel champ de la connaissance.
Bons apprentissages !

4 réflexions au sujet de « Apprendre le japonais en geek (round 2) »

  1. Shizuka

    Ayant appris le japonais à une époque où on ne disposait que de méthodes archaïques, je trouve le « geek » un peu trop complexe pour ma vieille tête.

    Si vous aimez les kanjis, je vous recommande vivement de vous mettre à la calligraphie.

    C’est à mon avis obligatoire si on veut avoir une approche complète. Ce n’est pas la peine de s’adresser à un calligraphe renommé, l’important c’est d’avoir quelques notions essentielles.

    Il n’y a rien de plus laid qu’un kanji écrit sans aucune connaissance des règles de base: l’ordre des traits, et leurs différentes caractéristiques.

    La calligraphie fait d’ailleurs partie de l’enseignement obligatoire à l’école, dès la première année de primaire.

    Je crois que c’est une expérience à ne pas manquer, de plus, c’est un grand plaisir de manipuler les pinceaux et l’encre, c’est très reposant.

    Je vous donne le lien vers un site de kanjis, où on peut avoir une démonstration du tracé correct des kanjis.

    Les plus simples sont paradoxalement les plus difficiles à réussir. Je me souviens avoir passé plus d’une semaine sur l’écriture au pinceau du kanji 三 (san=3)!

    http://kakijun.main.jp/

    http://kakijun.main.jp/gif/0302200.gif

    http://kakijun.main.jp/gif/0461200.gif

    http://kakijun.main.jp/gif/0459200.gif

  2. hamakoto

    Merci incliné pour ce guide, mieux ce guidage, sur les chemins enchevêtrés du nihongo.
    Magistralement concocté, dense et nourrissant comme une viande de Kôbe.
    Nous marcherons sur vos traces.

  3. Bleys

    Bonjour,
    Le terme  » efficace  » revient plusieurs fois dans cette note érudite — comme toujours —, nourrissante — comme souvent — qu’il faudrait lire et relire, un crayon et un dictionnaire à portée de main.
    Mais je m’interroge… es-tu à ce point discipliné, studieux, concentré que tu puisses bûcher des heures durant sur un apprentissage aride, sans t’accorder jamais le répit d’un bol de thé ou d’une partie de go ? Le cas échéant, toute efficacité n’est-elle pas perdue ?
    Autrement dit, je m’interroge si le bien-être, sinon le plaisir ne sont pas des accélérateurs d’apprentissage autrement plus utiles qu’un programme très élaboré.
    Ce serait un beau motif de roman : l’élève de japonais, qui apprend la langue et fait l’amour avec son professeur.
    Olivier

  4. laforet

    je recommende aussi le dictionnaire electronique rikai.com
    couplé avec le site news.tbs.co.jp vous pouvez comprendre le journal télévisé de TBS.

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