5 juin 2008

Otaku du Gyotaku

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 18:23

Les deux petits restaurants de gens de mer dans lesquels nous sommes entrés à Amami et Tokunoshima se sont avérés franchement décevants. Chers. Plus chers qu’à Kyôto au point où l’on se demande comment font les locaux, visiblement modestes, pour payer pareilles additions. Mais surtout de qualité médiocre. Seiche, poulpe, poissons en sashimi ou grillés, n’avaient pas la fraîcheur ou le goût dont on s’attend à jouir sur de petites îles.
Leur préparation rustique révélait que l’art de la découpe des chefs du Kansai n’est pas une fanfrelucherie usurpée : un couteau mal manié transforme ce qui aurait pu être soie des papilles en serpillière cromagnonesque.

Et puis un détail fait pitié : les immenses, immenses panneaux de bois où sont alignées les bouteilles « personnelles » des habitués.
La mer, même lagoneuse, c’est dur. Ca mord le coeur de son froid. De son sel. Les gens de mer sont forts comme leur voix trop forte. Solides comme le câble métallique de leurs avant-bras.
Et l’alcool, immédiat, s’offre putassièrement pour réchauffer, pour tristement réjouir la tristesse. Ici, les boutiques les plus belles, les plus nombreuses, sont celles qui assèchent les comptes familiaux, qui irriguent au sake, aux espiritueux forts : l’alcoolisme.
Le psy infère, devine, repère les traumas tabassants de fin d’ivrognerie quand les petits réveillés se recroquevillent sous leur futon. La culpabilité aimante, fidèle au-delà des infidélités, des hommes dont le sang doit être plus salé d’être ammariné, plus clair d’être alcoolisé.
Et ce sentiment partagé par tous, du babillant à la vieille, d’être collés comme ces immenses papillons noirs coquelicotant sur les plages, sur une fleur rouge et carnivore : leur île. Qu’ils aiment et haïssent. Comme un dieu barbare, cruel de ne pas avoir figure humaine, ou à qui un autre dieu plus puissant aurait effacé, par vengeance, toute trace de l’enfance.

Trace.
Le lagon turquoise ne vaut pas ça.

*

Mais dans ces deux restaurants de ports pauvres du Pacifique où l’on sait tirer la bière pression à l’exacte température (en deçà de zéro pour que les doigts collent aux bocks), punaisés aux murs, sublimes : des gyotaku.

Le gyotaku, ce n’est pas le frottis archéologique que réalise Indiana Jones du bouclier du templier dans la Dernière Croisade. Mais un peu.

Le gyotaku, ce n’est pas l’empreinte des lames des katanas du shogun qu’on trouve sur un rouleau de papier de riz exposé au chateau d’Himeji – photos pour police d’assurance avant l’heure. Mais un peu.

Le gyotaku d’ici, ce n’est pas une oeuvre d’art multicolore sur soie. Mais un simple relevé sumi-e, sur un tissu propre dont on ferait bien des serviettes ou des compresses d’hôpital de guerre pour Princesses Lilies. Un lavis trace, net, qui ne floute pas.
Un kanji du vivant, un idéogramme tout droit sorti de la mer.

*

Penser ? Gyotaku.
L’art ? Gyotaku.

Parce que ni photographie duplicat, ni taxidermie reliquat : pictogramme.


 
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