Kimi ga yo de la patriiii-ieuh
La maison que nous louons a une forme de L. Et dans la petite partie vide de ce L, Kanto San crée actuellement un tsuboniwa. Il nous parlait des pierres qu’il allait disposer. « Mais si voyons, des sazare ishi, vous savez, comme dans l’hymne national… ».
On le regardait avec des yeux ronds. Non, nous ne connaissions pas l’hymne national japonais.
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Pendant notre séjour sur les îles Amami avait lieu le tournoi de qualification zone Asie de volleyball pour les jeux olympiques de Pékin. Nous regardions tous les soir la chouette, vraiment très chouette équipe japonaise pleurer après sa victoire. Un humain ému (par la joie, par l’honneur, par le relâchement d’une tension extrême) qui pleure, c’est beau. Un japonais ému qui pleure, cela a quelque chose de plus touchant encore. Parce que le cosplay d’adulte tombe au sol comme la peau d’une banane qu’on pèle et que se montre alors dans sa simplicité tendre l’enfant rayonnant, le petit prince qui n’avait donc pas disparu.
Et donc tous les soirs, tournés vers le drapeau : le Kimigayo. Que je vous propose de comparer avec la Marseillaise
| 君が代は Kimi ga yo wa | Puisse ton règne | Allons enfants de la Patrie, |
| 千代に Chiyo ni, | Durer mille ans, | Le jour de gloire est arrivé ! |
| 八千代に Yachiyo ni | Durer infiniment, | Contre nous de la tyrannie, |
| 細石の Sazare ishi no, | Jusqu’à ce que les pierres | L’étendard sanglant est levé, (bis) |
| 巌となりて Iwao to narite, | Deviennent rochers, | Entendez-vous dans les campagnes |
| 苔の生すまで Koke no musu made. | Recouverts de mousse | Mugir ces féroces soldats ? |
| Ils viennent jusque dans nos bras | ||
| Égorger nos fils, nos compagnes ! | ||
| Aux armes, citoyens | ||
| Formez vos bataillons | ||
| Marchons, marchons ! | ||
| Qu’un sang impur | ||
| Abreuve nos sillons ! |
Pour qui a pu tester l’incommensurable pouvoir des autosuggestions (positives, négatives, libératoires ou aliénantes), tout texte rituel solennel, fréquemment prononcé, qui fait vibrer en soi le centre de l’identité doit être traité comme signifiant primordial. Ni plus ni moins que comme dévoilement d’un projet d’existence. Non pas comme témoignage anecdotique, sportif ou militaire, d’un passé technicolor. Mais comme plan, intention groupale de ceux qui, au présent, en l’énonçant, l’actualisent.
Imaginons que nous ne connaissions strictement rien du contexte de ces deux textes. Que comme dans un concours de tastevin, nous les évaluions à l’aveugle. Qu’est-ce qui frappe ?
D’abord la taille. Les français sont bavards (pour ne pas évoquer les six couplets supplémentaires).
Le Japon, un tanka sans rime (5-7-5-7-7 : le deuxième vers a été coupé en deux dans notre présentation), sans ponctuation. La France, une chanson octosyllabique rimée avec refrain et moults points d’exclamation.
Passons à l’analyse des mots-clés :
Japon : « kimi », durée, infini, pierre, mousse
France : enfants, Patrie, gloire, tyrannie, étendard, sang, campagne, féroces, fils, compagne, armes, citoyens, bataillon, marcher.
D’un côté un voeu. De durée infinie pour le symbole de la nation.
De l’autre un appel agitprop digne de V pour Vendetta dans une ultraviolence à la Orange mécanique : meurtres (d’enfants), viols implicites, boucherie à gros bouillon.
D’un côté, un être humain qui souhaite à un autre – kimi pourrait ne pas renvoyer nécessairement à l’empereur – l’infini de la pierre enveloppée de mousse.
De l’autre, un « enfant-soldat » qui, pour la gloire, la République et les siens, est incité au carnage haineux.
D’un côté une pierre qui roule (comme Attila)
De l’autre une qui amasse la mousse (comme un Jizo).
« Oui mais vous confondez tout : la France, c’est du côté des bons puisque c’est pour défendre la démocratie, et le Japon, c’est des méchants rapport à l’empire nationalo-militaro-colonialiste du début du vingtième siècle. Ici la liberté du peuple, là-bas le culte de l’empereur ».
Tsss, il faudrait toujours arriver à s’émerveiller devant ce que le nombrilisme ignorant arrive à produire…
A choisir comme projet de vie entre la temporalité de la mousse et la giclure parano (le Star-Spangled Banner est pas mal non plus dans ce genre), je choisis la mousse. Et l’absence de rime pompière. Le tanka plutôt que les octosyllabes grandiclocants.
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C’est intéressant de se plonger dans l’histoire des hymnes nationaux.
D’abord on apprend que c’est récent. Trois siècles au plus. En gros, c’est un outil dont la structure « Etat » créé par l’Occident colonisateur, dans un monde où les frontières n’ont pas encore été totalement figées et où les particularismes régionaux sont bien plus forts que ceux que l’on connaît aujourd’hui, a besoin pour se donner une épaisseur, une réalité, indépendante de son exercice politique ou du type de sa souveraineté nationale. Cela fait partie de sa charte communicationnelle. Un peu comme les marques avec leur logo et leur jingles. Ca donne l’illusion d’une continuité, d’une identité. Alors que cette dernière est purement arbitraire. Bref, c’est un outil de centralisation uniformisatrice.
Et puis évidemment, quand une « marque » utilise protocolairement cette bonne idée, toutes les autres, par mimétisme, par suivisme jaloux, s’inventent leur rengaine à défilé.
Parce qu’un historien militaire devrait également pouvoir tisser des liens entre la constitution des armées dans des pays en cours d’industrialisation, l’efficacité des boucheries guerrières des deux derniers siècles, et la nécessité de troupes anonymes qu’on galvanise par un chant-marche faisant tremblotter la corde sensible d’une identité mythologique.
Aujourd’hui, l’hymne c’est plutôt sport : bière et gel douche. C’est devenu aussi neutre qu’un chant de club de supporters d’équipe de grande ville à budget écoeurant capable de débaucher des gifted people qui négocient la prise en charge de leur hair designer. L’hymne national, tu le trouves alors sympa dans les seules disciplines où l’espoir d’une médaille d’or est autorisé. Sinon, tu trouves ça plouc. Et il faut dire qu’en effet, la Marseillaise, ça se gueule moins bien en boite de nuit que I will survive – les marchands de maillots tissés en Chine l’ont bien compris.
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L’une des anecdotes que je préfère, c’est celle de la reprise pour la création du God Save the King (Queen) british d’un air et de paroles françaises – même si l’idée d’une création ad hoc par Lully provient des Souvenirs de la Marquise de Créquy, un faux inventé par Maurice Cousin de Courchamps au XIXe siècle, faux dont la notoriété de faux sert à dénier l’authentique franchouillardise du God save. Oh ce que je l’aime cette anecdote et combien je la goûterai lors du prochain tournoi des six nations…
Petite annonce : si l’un d’entre vous met la main sur un cd contenant l’ensemble des hymnes français (avec leurs variations) listés par l’excellent article du Quid, je suis preneur… (j’aime beaucoup le « Vive Henry IV (version vert-galant) » qui dit tant sur l’âme française…)
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Le Kimigayo a la particularité d’être l’un des hymnes les plus anciens pour son texte et des plus récents pour son institutionnalisation officielle comme hymne (1999).
Le tanka choisi comme texte fait partie d’un vieux recueil de poésie japonaise, le Kokin Wakashû, qui date du tout début du 10ème siècle de notre ère. Au sein de ce recueil, il porte le numéro 343. L’auteur y est anonyme, ce qui arrivait régulièrement dans ce type d’ouvrage lorsqu’il n’était pas d’extraction suffisamment classieuse.
Chanter un texte qui a plus de mille ans et chanter un texte de deux cents ans, ça ne te connecte pas aux mêmes racines.
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L’hymne a été créé artificiellement en quelques mois vers 1870 au tout début de l’ère Meiji. John William Fenton, un instructeur irlandais de fanfare militaire appointé comme O-yatoi gaikokujin, s’est étonné de l’absence d’équivalent local au God Save (dont il ne faudra jamais cesser de répéter avec une arrogance cocoricotière l’origine french frog).
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Incise horrible qui me traverse à l’instant l’esprit : imaginer d’assaisonner un fish and chips au vinaigre avec du natto…. Eurghhh. On doit risquer le Tribunal Pénal International pour un tel crime.
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Reprenons. Les musiciens de la fanfare rapportent ce manque à l’un de leurs supérieurs, à l’époque simple capitaine d’artillerie : Ōyama Iwao, réputé pour sa culture de lettré, qui, hormis la caractéristique notable d’avoir semble-t-il été le premier acheteur japonais de Louis Vuitton, est également originaire de Kagoshima – ce qui confortera notre ami Shigenori dans l’idée que rien de grand ne peut se faire ici-bas qui ne porte la trace de la région de son enfance.
J’aimerais vraiment connaître l’ensemble des raisons qui ont conduit Ōyama Iwao à choisir ce tanka précis. La traduction automatique de la page wikipedia japonaise consacrée au Kimi ga yo pointe vers l’existence d’une chanson populaire, un Minyo accompagné au biwa, du clan Satsuma, le clan d’Ōyama Iwao qui lutta lors de la guerre de Boshin contre le shogunat pour la restauration de l’empereur, une chanson utilisant ce tanka comme paroles. Il est dit que Ōyama aimait bien cette chanson dont les paroles étaient par ailleurs dans l’esprit du….. God save (vous savez, cette chanson, euh, française) à une époque où l’empire britannique constituait le modèle impérial de référence, la première puissance mondiale.
Fenton eut trois semaines pour composer une musique qui ne plut pas. Je lis ici que l’une des raisons (mais je n’y crois pas trop) venait peut-être du fait que ne comprenant pas le japonais, il ne sut pas proposer une partition mettant correctement en valeur le sens du texte.
En 1880, l’agence de la maison impériale adopta une nouvelle mélodie composée par Yoshiisa Oku et Akimori Hayashi, qui fut orchestrée à l’occidentale, en mode grégorien, par le musicien allemand Franz Eckert (qui composera également plus tard l’hymne coréen), lui aussi un O-yatoi gaikokujin.
Je trouve très romanesque l’idée que l’hymne national japonais remporta le premier prix lors du « concours des hymnes nationaux » qui se déroula en Allemagne en 1903…
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Avec tout ce contexte, on ne comprend vraiment pas la controverse que suscitent les paroles du Kimigayo. Surtout si on le compare au si, faut-il le rappeler, français god save… Surtout si on le compare au gore de la Marseillaise.
Je peux comprendre les profs japonais qui refusent de participer, aux risques de lourdes sanctions, à sa célébration tant que le Japon ne sera pas suffisamment revenu sur les abominations commises au nom de l’Empereur et de son règne au début du siècle et pendant la seconde guerre mondiale. Je peux comprendre les parodies qui militent en ce sens.
Mais fondamentalement, souhaiter aujourd’hui à sa communauté qu’elle dure infiniment en utilisant la paisible métaphore de la mousse sur la pierre, je ne trouve pas que cela prête le flanc à la critique.
Maintenant imaginez un seul instant des japonais chantant un hymne avec les paroles de la Marseillaise…
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Le point qui m’intrigue et m’amuse beaucoup dans le Kimigayo concerne les deux vers évoquant la transformation d’une petite pierre en une grosse.
J’ai passé de longues heures à tenter de trouver des connexions avec une mythologie japonaise ou chinoise. Sans succès sur le web occidental. Et je ne suis pas suffisamment autonome en kanjis pour explorer le web asiatique.
J’ai croisé plusieurs sybillines références.
La première de bon sens qui renvoie à une simple formule poétique.
La seconde pointant vers l’existence de pierres que l’on trouve dans plusieurs temples et sanctuaires du Japon, notamment le Shimogamo à Kyôto. Alors là, deux options. La première magique racontant qu’une petite pierre a été posée là et hop un gros rocher s’est formé par amalgame des pierres et sables environnants. La seconde illustrative : voyez comme ces concaténations rocheuses montrent qu’une petite pierre peut grossir pour en faire une grosse.
Mais j’aime surtout le fait que ces deux vers ont déclenché une polémique scientifique avec d’un côté « on va pas apprendre à nos enfants une connerie impossible » et de l’autre « mais si c’est possible, regardez notamment les stromatolites… »
Un beau stromatolite, c’est un suiseki vivant. Dingue ! Mieux que Miyazaki !
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Comprendre le Kimigayo, c’est un peu mieux saisir la passion identitaire des japonais pour les pierres et la mousse. Les Very Important Moss exposées au Ginkakuji, au Nanzenji, le Koke Dera, les jizo du Sanzen-in à Ohara rayonnent alors différemment. Parce qu’ils ne disent plus simplement : on est là parce qu’on est beau et paisible. Mais ajoutent : on est là parce qu’on est le Japon.
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Je rêve d’un hymne ericksonien. A la joie (mais sans Schiller). Pour tous. Et d’un souhait qui tristement a du sens : que l’humanité dure infiniment, en croissant comme une pierre appelant la mousse…
