13 juin 2008

Le pendu

Filed under: Quotidien,Texte — Stéphane Barbery @ 12:20

Kyôto me rend gras du bide.
Mon corps réclame de marcher.
6h. Du matin.
Une gourde à tuyau, une goutte de Pernod.
Mes bâtons. De compétition.
Plan : Daimonji et retour. Deux heures.
Grand soleil. Air de fin de nuit.

*

J’arrive au pied de notre temple.
Du haut de l’escalier de pierre, un vieux me hèle.
En hurlant.
Il ressemble à ces p’tits vieux qui marchent tôt.
En plus vieux. Dans les 85 ans.
Il n’a pas de cosplay. Juste deux grandes branches.
Les yeux affolés et de la bave aux commissures.
De loin, il ressemble au prêtre du temple. Je m’approche.
On dirait un sdf. Je comprends « denwa ».
Je réponds « oui, j’ai un mobile ».
Je le sors. Ne comprends rien à ce que me dit le vieux, excité comme j’ai rarement vu un japonais.
Il me montre la forêt, plus haut.
J’imagine qu’un de ses copains de marche est tombé.
Le mobile met un temps fou à booter. Puis à trouver un réseau.
« Ichi ichi kyu ». 119. Les secours.
Il explique quelque chose à l’opérateur dans une prononciation de dentier non collé, en postillonnant dans mon smartphone à clavier comme dans un talkie.
Me retend le téléphone. Soulagé à dix pour cent. Les secours viennent.
Il me repointe la forêt. Je monte les escaliers.
Il les monte trop vite pour son âge.
Me dirige vers le bâtiment central du temple.
Et, arrêté par la surprise, je le vois.

Bleu, beau. Jeune.
Le pendu.

*

Il a son cosplay de jogger.
Des adidas rouges, chères et neuves. Une grosse montre sportive.
La goutte au nez.
Il n’y a pas de vent. Il ne balance pas.
La mort le rend tonique.
Le pendu.

*

Le vieux me demande si j’ai un couteau.
Pour trancher la sangle.
Je réponds non.
J’ai laissé le mien dans la valise.
Le vieux monte dangereusement sur le banc pliant.
Qu’il a remis droit.
Pour défaire le noeud.

Il me semble bien mort.
J’ai pas envie de le toucher.
Le Pendu.

*

Je touche son bras. Du bout d’un doigt.
Dur comme une crampe. Mais élastique.
Il est bleu.
Je baragouine qu’il est mort.
Le vieux tient à défaire le noeud.
Je soulève un peu le corps.
Beau comme un mannequin de vitrine Nike.
C’est lourd. Je le dis.
Le vieux renonce.
Il me montre l’entrée du temple.
Je comprends qu’il me suggère d’attendre et guider les secours.
Qu’on entend déjà.
J’y vais.
Arrive un beau camion de pompier rouge. Rutilant.
Toutes sirènes à fond. Inutiles.
C’est le protocole.
Suivi d’une ambulance.
Dans leur cosplaymobil.
Je leur dis il est mort.
Ils ne se pressent pas.
Ils n’ont pas envie de le voir.
Le pendu.

*

Les ambulanciers confirment.
Le vieux peut enfin s’asseoir.
Tremblottant. Sur les marches.
Le sergent chef prend ses coordonnées.
J’aime bien ces vieux pompiers à la voix cassée.
Ils en ont vu.
Beaucoup. Trop.
Ils savent faire.
C’est des solides. Des débrouillards. Des sauveurs.
Ils arrivent encore à pétiller de vie.
C’est leur métier.

*

Par acquis de conscience les ambulanciers utilisent leur défibrillateur.
Je me demande combien coûtent les électrodes jetables stérilisés qu’ils sortent d’un grand emballage plasto-aluminium grand comme une enveloppe demi-A4.
C’est juste pour voir si le coeur bat.
« Flat ».

*

Le sergent chef parle dans son talkie au dispatcheur.
Pendu = police.
Faut les attendre pour descendre le corps.
Qui ne balance toujours pas.
Qui est toujours jeune et beau.
Le pendu.

*

La police annonce son arrivée à moto.
Ca fait soupirer-marrer le collègue pompier du sergent-chef.
Les ambulanciers s’en foutent.
Personne ne se regarde trop.
Le pendu est trop beau. C’est trop triste.
Et puis on lui en veut.
Pour le dérangement. Pour l’impureté faite au temple.
Parce qu’il est tôt. Qu’il fait trop beau. Vraiment trop beau pour se pendre.
J’ai laissé ma carte au sergent chef.
On me dit qu’on n’a plus besoin de moi.
Le vieux est déjà parti depuis deux minutes. A toute allure, presque en courant.
Vers la montagne.
Pour faire sa balade. Pour se purifier. Pour ne pas interrompre sa routine.
La mort, on sent qu’il la perçoit déjà trop proche.
Pour lui qui entretient sa vie dans l’effort, ce beau, ce très jeune pendu, c’est une insulte.
Et une grande. Une très grande tristesse.

*

J’ai marché jusqu’au Daimonji.
Il fait très beau aujourd’hui.


 
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