Discrétion dans le continu
Je n’ai encore rien lu de ou sur l’école de Kyoto et ses élaborations du lieu, de l’entre, du milieu.
Je n’ai pas lu les commentaires de Derrida sur la Khôra de Platon.
Je n’ai pas lu Augustin Berque et son exploration de la médiance et de l’écoumène.
Je n’ai pas accès aux articles de Ryōsuke Ōhashi sur le kire (切れ).
Il est même probable que je ne travaille jamais certaines de ces références parce que je ressens une nausée irrépressible – authentique, ce n’est pas une figure de style – dès que je suis exposé à l’angoisse pathologique qui sourd du jargon seventies (un mauvais et stupide vinaigre mimétique hégélien où, pour paraître profond, il faut baragouiner de l’imbitable) et parce que je n’ai plus aucune raison de m’exposer tout simplement à la folie – il n’y a pas d’autres mots quand le rapport au réel est à ce point ténu – de la logorrhée, de la salade de mots néologiques de la phénoménologie.
C’est dommage parce que je ressens que sous l’esbrouffe maladive, il y a aussi de chouettes, puissantes et sages intuitions…
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Je suis juste tombé sur une minuscule référence exposant le kire dans une mauvaise introduction en-ligne à l’esthétique japonaise.
Mais cette rencontre avec l’idée de coupure comme organisant et donnant du sens à un aspect essentiel du rapport au monde japonais a créé en moi une sensation de révélation pareille à l’éclair.
Parce que la coupe émerge de la continuité.
Et parce que la notion de continuité est ce qui prime dans l’expérience du quotidien au Japon.
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Bien sûr les collages, bien sûr les strates : bien sûr l’éclatement cubique du taquin du temps.
Mais ce facettage qui choque les premières semaines disparaît au bout de quelques mois pour être remplacé par la primauté du flux – un flux sans écoulement – homogène : continu.
Vivre suffisamment longtemps au Japon, c’est ressentir le patchwork initial comme un épais, paradoxal, infini rouleau de soie…
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Cette sensation est l’effet de déterminations de nature différente :
- Sociales : le « pas de vague », l’exigence de consensus unanime, l’ordonnancement millimétré des êtres (un produit du confucianisme, de la hiérarchie bouddhique des êtres, de la mythologie impériale, de l’histoire médiévale, de la densité de population), mais aussi la gentillesse, le respect, l’attention à l’autre contribuent à créer cette atmosphère ouatée, nuageuse, confortable, sécurisée, presque utérine, civilisée.
- « Spatio-culturelles » : c’est un point que l’on ressent avec une force incroyable en habitant dans une maison japonaise avec ses panneaux coulissants, la finesse des cloisons, l’absence d’isolation (et ses revers écologiques et de vie privée), l’omniprésence du bois, du végétal (tatami !), le nombre et la taille des fenêtres. La maison japonaise est-elle la trace de l’esprit des yourtes mongoles ? Parce que la sensation produite est celle non pas d’habiter une maison, un home, mais un espace, un paysage, un milieu. Comme si les vrais murs du Japon – que je me représente alors comme une cloche de verre énergétique de Science Fiction – étaient les mers qui l’entourent.
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Je me demande si la clôture est le produit des civilisations d’élevage sédentaires. Des civilisations de pleine terre où l’érosion requiert le bocage.
Un délicat refuge d’Océanie dans des Alpes à moussons, dans des Alpes à poissons, dans des Alpes à transpiration : voilà l’habitat japonais.
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Un rocher se couvrant de mousse, un arbre, une plante en terre. Dans son milieu. Un japonais se vit comme cela.
L’espace comme fond diffus cosmologique. Où tu ne te vis pas comme étoile. Mais jouis paisiblement de participer à la galaxie.
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Et l’art émerge de la coupe.
Ikebana : tu coupes.
Katana : tu tranches.
Haiku : tu syncopes (切れ字).
Jardin : tu enclos. D’un mur qui viendra trancher la profondeur – par son toit.
Poisson : sashimi – rien d’autre que la coupe…
Suiseki : soustraire une maquette fractale de l’univers pour mieux la contempler.
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きれい = 切れ
Kirei : kire.
Le Beau, la coupe.
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L’esthète blasé haussera les épaules : « pffff : fond/forme quoi ! Gestalt. L’Occident s’y coltine depuis les primitifs italiens… »
Sans doute. Sauf qu’ici, le fond/forme n’est pas l’exploration en miroir de la coupure sujet/objet que vient séparer la vitre du transcendantal.
La coupe est là pour rehausser la participation au fond cosmologique.
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Et il ne faut pas minorer que cela produit aussi un sentiment fond/fond, objet/objet : flippant.
Le Japon ou le structuralisme pris au sérieux.
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L’instrumentalisation de la coupe pour mettre en valeur le continu, le bonsai pourrait en être l’illustration : tu tailles, tu réduis. Mais en terre. Dans un socle déplaçable où la beauté sublime les racines.
Le bonsai, ce fond/fond portatif.
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Aurelio nous faisait remarquer très justement hier que les mouvements des corps des japonais, si robotiques, plus paradigmatiquement encore dans la danse, coupant l’espace comme des kata de Karaté, sont aussi des moyens de communier, par le rituel, avec le groupe, avec le passé, avec l’intemporel.
Autrement dit : couper le spontané pour jouir de se fondre dans le groupe.
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Si l’art exige la coupe, la coupe est tout un art.
Parce qu’introduire du discret dans le continu, c’est prendre le risque de faire surgir un intervalle dont la caractéristique n’est pas d’être vide (無, le vide, est l’espace des dieux, une dimension positive) mais d’être divisible par deux.
Or la division par deux produit l’horreur absolue pour un japonais : un centre de symétrie.
C’est simple : toute topologie laissant apparaître un centre de symétrie n’est pas japonaise. Le centre de symétrie, requis pour équilibrer les formes occidentales, fait tout simplement disparaître le fond/fond japonais. Disparaître – complètement.
L’esthétique japonaise est donc nécessairement verlainienne – la rime en moins.
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et plus soluble dans l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.
