30 août 2008

Célébration

Filed under: esthétique,sociologie — Stéphane Barbery @ 9:24

Earth Celebration 2008.

Le festival annuel de Kodo, l’un des plus célèbres groupes de taiko, tenu sur son île de Sadogashima.

C’est un beau mot « célébration ». Qui perd de sa grandeur en anglais.
Qui n’en a plus aucune, prononcé à l’américaine.

Et des américains, il y en avait foule pendant ces trois jours.
Insupportables. Parlant fort avec leur cosplay corporel et beuglatif « cool » : un script qui ignore 間, le ma, l’espace et le temps nécessaire à l’apprivoisement.

*

L’idée que les japonais puissent nous confondre, au facies, avec ces pré-ados vulgaires est difficilement supportable.
Alors ma deuxième ou troisième phrase lors d’une rencontre avec un japonais est de préciser que je suis français. L’effet est immédiat chez mes interlocuteurs : décrispation des traits du visage et relâchement des épaules.

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Le cool amerloque, c’est la colle : l’absence de distance psychique, le semblant de fusion immédiate qui ne te demande pas ton avis, une communication mielleuse de politicien en campagne, de colon condescendant. De riches marchands de souk qui n’ont même plus besoin de te vendre un tapis – la tenue et le soupoudrage de façade en moins.

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Pas de tenue. Pas de respect. Comme des furoncles au Japon.
Attention, il ne s’agit pas ici d’une éructation américanophobe : de nombreux français ne font pas mieux. L’arrogance en plus. En plus !
Ca enrage et fout la honte. Et l’on imagine le dégoût des japonais.

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Le cool américain n’est pas frais mais tiédasse. Cause et effet d’une hypomanie permanente, épuisante, carburant artificiellement aux excitants, aux désinhibants.
Les américains post-sixties ? Un peuple où être adulte, c’est se conduire en fils de directeur de PME de mécanique de précision provincial – de treize ans.

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Un p’tit bourge à la grand-mère baptiste, pour singer la virilité et parce que les principaux excitants et désinhibants sont illégaux, mesure son courage à la frontière de la transgression qu’il est capable de franchir.
Les Etats-Unis de notre époque, c’est Tarantino, c’est les Sopranos. Et si tu rajoutes l’inertie de l’histoire esclavagiste, c’est The Wire. Le plus doux reflet de cette obscurité : les Simpsons.
Voilà : Simpsons, South Park. Un américain, ça a treize ans.

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Et ce modèle est celui, culturel impérial, de notre temps. Celui qui forge le demain mainstream. Celui que notre époque lèguera principalement comme trace. Comme trace si superficielle, si fine, si dégradante, qu’elle en sera oubliée par l’histoire.

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Cette absence de mémoire digne ne sera sauvée que par les authentiques créations porteuses d’un projet humain vivant, par les lignes de force qui élèvent le coeur par la grâce, par l’étreinte, par la profondeur.
Par le rythme respirant des basses profondes que l’on ressent dans sa poitrine, dans son ventre, qui fait la vie belle, sereine, joyeuse et communiante parce que vraie, naturellement régulée, et qui sourit tristement, compasionnellement car sans trop d’espoir, aux junkies de l’hypomanie artificielle.

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Le taiko est l’une de ces lignes de force.
D’où ma stupéfaction en découvrant qu’il s’agit d’un art récent.
Les instruments sont certes anciens et utilisés depuis des siècles par la musique de cour, par les temples Shinto, les matsuri, par la guerre : le kamon en vortex – tomoe composé de trois magatama dont la forme maori nous rappelle que le Japon est aussi un peuple du Pacifique – sur le odaiko (le plus grand des taikos, pesant plusieurs tonnes et taillé dans le fut d’un arbre parfois millénaire) est le symbole des temples célébrant Hachiman, le dieu de la guerre, et celui du clan Minamoto dont l’un des ancêtres, Minamoto no Yoshiie, est considéré comme l’idéal-type du bushi.

Mais le taiko comme art d’ensemble tel que nous le connaissons aujourd’hui serait né dans les années… cinquante.

Daihachi Oguchi, batteur jazzman de Nagano, fut invité par un temple de sa ville en 1951 à jouer une partition redécouverte. Réinvité par la suite pour jouer au temple, il introduit dans son jeu des rythmes de jazz; s’étonne de ne pas entendre l’instrument joué en ensemble; crée le premier groupe et une entreprise pour fabriquer des taikos plus accessibles; compose des morceaux appropriés pour cette nouvelle musique collective.
Il meurt en juin dernier. Renversé par une voiture. Après avoir contribué à créer des centaines de groupes dans le monde.
Et contribué décisivement à donner une âme au Japon du 20ème siècle.

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Voilà le creuset chaotique de l’histoire : pas de jazz sans esclavagisme américain. Pas de taiko sans le jazz ?

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Aussi divertissants soient-ils, les Simpsons ne survivront pas. Mais Ella et le taiko pour toujours.
Les américains seront sauvés juste pour cela.

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Consolez-vous si vous n’avez pas pu assister à Earth Celebration 2008.
Le festival ne m’a pas donné envie d’y revenir. Trop cher (déplacement, hébergement) pour une ambiance d’Université d’été de parti écolo. Et trop d’étrangers prenant irrespectueusement le sublime pour du divertissant.

Si vous voulez vraiment vous faire plaisir à peu de frais, précipitez-vous sur le DVD : Kodô One Earth Tour.

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Quelques retours pourtant sur notre expérience.

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Kodo est réputé pour être l’un des meilleurs groupes de taiko du monde. Ouvert aux influences du monde. Mais si japonais. D’un Japon qui n’a rien à voir avec Kyôto : pas de kimono, pas de guindeur.
La fête. Pas le tremblottement de momies d’une Gion Matsuri. Non, la joie pétante, tellurique, marine, saine, tissée d’humour sain et de rapports francs. Japonais mais francs.

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Première surprise : la troupe est vraiment mixte. Moitié moitié.

Ya les hommes beaux, noueux, athlètes, virtuoses, résistants jusqu’à l’extrême de l’épuisement.
Et les femmes belles. Décoincées du geste, déliées, se mouvant comme des reines érotiques. Et des assassines au tanto. Des jeunes filles de loin. Des amantes matures de près.

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Le climax de tout concert de taiko, c’est le solo au gros taiko.
Une scène religieuse. Religieuse et sexuelle. Religieuse et sexuelle et philosophique.
Une lutte, rituelle, un coït avec l’Univers, et le miroir de nos misérables destinées d’humains.
Une incantation qui fait vivre dieu et le boxe pour son absence de compassion.
On le frappe. Sans avancer. Comme en colère. Comme désespéré. Avec chaque fibre de son corps, Dans l’intensité absolue, en donnant tout, toute son expertise, toute l’énergie de sa vie. On ne serait pas surpris que celui qui tape meure. Sur place. Terrassé. Sacrifié. Et le tambour avale. Impassible. Il prend. Pour exister. Sans moufter. La cérémonie envoie ses radiations dans l’au-delà. Le vortex provisoire n’émet rien. La foule observe le sacrifice. Ecoute avec sa peau. Participe, dans sa concentration silencieuse, laissant échapper de l’éclat quand le crépitement d’énergie flamboie et qu’elle en ressent la chaleur, la force.
Une étreinte sans dénouement. Qui connaît des crescendos. Mais le tambour impassible ne jouira pas. Le percussioniste non plus. Trop épuisé. Il bourre. En me rappelant la mante religieuse de Jean-Henri Fabre. Si flippeusement célèbre au Japon. Il frappe en écoutant les silences, l’impassible, 間, le ma.

Vivre : dans le ma du divin.

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Le concert du deuxième jour nous réserve une déception à la hauteur de la leçon d’ethnologie comparative qu’elle contient. Le groupe invité est brésilien. On les a repérés la veille à ses minets efféminés, crâneurs, fins, jeunes, beaux et vulgaires comme des joueurs de foot. Aux filles qui marchent avec des langueurs et des pauses d’animal en chaleur. Comme si elles étaient déjà aux limites de l’orgasme et capables de t’y amener dans la seconde. Aux vêtements tape-à-l’œil (le t-shirt jaune ou vert à paillette qui veut faire mode mais qui n’arrive qu’à faire « ok magasine » ou dans le meilleur des cas, aoûtien dans un camping du sud de la France).

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Je m’attendais à un groupe de percussions. J’étais venu pour entendre des percussions.
Et deux heures durant, sous le crachin, avec des sacs poubelles en guise de chaussettes étanches, nous avons eu le droit à un concert de mauvaises reprises de pseudo reggae beuglé, avec les éraillements de rigueur, par un vieux bedonnant habillé en blanc jusqu’au bob, soutenu par un groupe dont le mérite bruitiste était largement sur-soutenu par le volume d’une sono réglée sur le mode « torture moins cinq pour cent ».

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A côté du chanteur, un grand noir avec une perruque de clown dont la seule virtuosité s’illustrait à envoyer pendant la totalité du concert sa baguette à 4 m de haut pour, une fois sur quatre avec une régularité méritant le respect et dont il semblait presque être fier, la faire lamentablement tomber par terre – ce qui ne changeait rien puisqu’il n’en utilisait qu’une. Pour faire « boum…… boum….. »

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D’un côté l’humour sain, premier degré de Kodo. De l’autre, la singerie débile, auto-ironique, inaboutie, travestie, vulgaire du groupe brésilien. Choisis ta vie.

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Un concert à la japonaise en plein air, c’est organisé comme un camp militaire romain. Chaque chose à sa place, chaque espace sa fonction. Au centre, face à la scène, au carré, on s’asseoit, on mange, on boit, on se tait, on respecte les spectateurs de derrière en ne se levant pas. Sur le côté, deux espaces pour les occidentaux « cool » qui veulent  » danser  » (ie. entrer en transe avec la grâce d’un slinky rouillé). Mais là, on boit pas : on pourrait tacher les voisins. Ceux qui voudraient transgresser sont immédiatement rappelés à l’ordre par un membre du « staff » en cosplay « tshirt STAFF, oreillette et talkie de services secrets américains ».

Lors de la première « chanson », un pépé s’est fait vertement rappeler à l’ordre parce qu’il prenait une photo. Un jeune qui buvait sa bière en se dandinant légèrement dans l’espace danseur est allé, honteux, reposer sa canette après l’intervention sans mot d’une staffette.

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Et puis le vieux beau brésilien au bob blanc qui n’avait sans doute jamais beuglé devant une audience respectueuse et sage, sentant monter l’angoisse en lui, décida, de son unique initiative, de faire transgresser toutes les règles qui avaient été distinctement et longuement édictées en japonais et en anglais avant le concert : il intima l’ordre au public assis de se lever et d’agiter les mains en l’air, il décida de faire danser tout le public.

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Il y eut trois secondes de blanc qui semblèrent comme une éternité de douleur, de trahison et de châtiment sur le visage du staff le plus proche que j’observais observant la transformation de son monde organisé en bordel chaotique de bidonville dans un pays en guerre civile. Un passage du « oh la la, oh la la, oh la la la » au « oh non oh non oh non » au « arhhhhhhhhhhhhh » au « nonnnnnnnnn » au « sobbbbbbb » au « ………… ». En trois secondes.

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Les japonais sont polis. Ils s’amusèrent à se trémousser pendant trois morceaux.
Il y avait quelque chose de joyeux dans ce sentiment de transgression collective – mais légitime car autorisée, requise par le maître de cérémonie – par ailleurs un gaijin sud-américain.

Les trois morceaux suivants ils firent honneur à leur hôte avec la même énergie mais sans entrain.

Ce n’est que quand ils comprirent qu’ils devraient maintenir la station debout trémoussante pendant la totalité du concert qu’ils exprimèrent avec cette subtilité si fine leur désapprobation. Personne ne dit ou ne fit rien. Il ne fallait pas vexer l’orchestre invité ou mettre mal à l’aise les 20% du public qui prenaient du plaisir à cette occasion unique : de jeunes et de moins jeunes japonaises ondulantes s’hydratant au gobelet plastique rempli de bière, pour ne pas mentionner les jeunes westerners qui se sentaient chez eux de pouvoir déployer tous les comportements débiles du script d’un concert de rock alternatif.
Mais ce qui se dégageait de la foule en direction des brésiliens sur scène, c’était un reproche muet, diffus, de ne pas respecter leur fatigue, leur script de divertissement, l’organisation régulée de leur cosmos.

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Nous envisagions sérieusement de partir mais le programme mentionnait la participation de Kodo.
Cette participation dura cinq minutes. Sur les deux heures du concert.
Mais ces cinq minutes valaient l’exposition à l’agression sonore, à la vulgarité de ce groupe brésilien sans talent, massacrant, au marteau piqueur des reprises bas de gamme.

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Parce que quand six percussionnistes de Kodo rentrent sur scène, avec le seul et unique son de leurs taikos, cela te permet d’appréhender ce qu’est le génie. Pas simplement la virtuosité : le génie. Du rythme, de la tenue, de la communion vraie, authentique.

Kodo ou le principe d’authenticité.

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Le jeu des différences avec la médiocrité brésilienne permet de mieux mettre en lumière les éléments à l’origine de leur valeur.

Les brésiliens proposent une communion immédiate, collective, la fusion dans la foule, dans un corps bruité, capturé par le geste répété, trépidant, la montée du corps, du cœur, du rythme en résistance. C’est bon et chaud cette fusion. Ca fait du bien. On se sent fort dans ce foyer doux, lumineux, intense, chaleureux, exhaltant.

Sauf que cette communion instantanée est inauthentique, fausse : un mensonge. Ou pire : le danger d’une abdication sur commande, l’expérience de l’aliénation assujettissante à la foule.

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La communion fusion, comme expérience ressourçante, lumineuse, humaine, n’est possible que si l’assemblée a passé – au préalable – un contrat social implicite.
L’achat d’un ticket n’est pas un contrat social. Acheter un billet de loto d’une même marque n’est pas le témoignage d’une collectivité qui se reconnaît dans des valeurs communes, qui possède une identité commune, un destin commun.

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Le gros bob bedonnant qui crée une foule instantanée comme vecteur et soutien de sa performance est le pire des politiques, un tyran potentiel. Et c’est intéressant de noter que l’organisation de son orchestre est une pyramide (exclusivement composée d’hommes) structurée pour le servir.

Parce que quand Kodo joue, il n’y a pas de chef. Il y a parfois des solistes mais qui s’empressent de céder leur place une fois la scansion requise par leur talent déployée.

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Une fusion authentique, respectueuse, saine. C’est ce que créa Kodo pendant les cinq minutes de leur prestation du deuxième soir. Bien sûr, tout le public était là pour eux. Le festival est leur festival, sur leur île du bout du monde. Mais retirez ces éléments et vous trouverez le seul génie qui était la raison principale de la fusion, du plaisir jubilatoire qu’ils surent, qu’ils savent créer.

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Faut-il en vouloir au groupe brésilien ? Ils ne sont pas responsables du fait que Kodo a eu le mauvais goût de les choisir. Ils ne sont pas responsables de leur histoire et de leur mythe qui les conduit à créer ce type de transe fusion dans la foule. On sent que cette fusion immédiate, chaude et bordélique, requiert de partager un passé douloureux, la misère, l’injustice sociale et un soleil trop chaud.
Le type d’ivresse que l’on recherche pour oublier le passé – ou, comme un enfant adopté, pour tenter d’oublier qu’on n’a pas accès à son passé – pour oublier le présent, un « j’m’en fous, j’profite, là maintenant », un carpe diem de traumatisé.

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Le gros bob blanc gueulait pour mettre des mots sur la bouffée d’énergie rageuse, forte mais abrutissante de son groupe : « Reggae ! Pensée positive ! ».
Et ça sonnait faux, tentative de dénégation du vide et de l’horreur. Pas une orientation vers le chouette. Juste un semblant.

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« Pensée positive ». Le japonais est trop lucide, trop autosacrificiel pour cette illusion.
L’orientation du japonais va vers la sérénité du détachement. L’orientation du japonais va vers l’excellence et le beau.
Et vers l’authentique. Car on ne triche pas. Jamais. Ce serait risqué d’être méprisable. Un humain qui se dégrade en se commettant au méprisable déchoit de son humanité.

Le Japon, un épicurisme bien compris ?

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Un épicurisme bien compris par Kodo, ce serait de ne pas tenter de jouer avec des médiocres. De créer, par bienveillance curieuse, une tentative de fusion qui les dégrade comme en attesta le concert du troisième soir.

En matière d’exigence requise par le beau, par le bon, le odaiko demande des jugements de conservateur.
Célébrer, c’est être intraitable avec l’inauthenticité. Toutes les inauthenticités. Celles du passé. Celles du présent. Car c’est la seule façon d’être bienveillant pour le futur.


20 août 2008

Les sept samouraïs sur écoute

Filed under: esthétique,sociologie — Stéphane Barbery @ 15:14

Nous regardions hier midi en mangeant des pousses de soja et du riz blanc parfumé à la sauce sésame le premier épisode de la troisième saison de The Wire, Sur écoute.
Et hier soir, avec les amis de notre club ciné, autour de friandises principalement à la cacahuète et de thé vert froid : Les Sept Samouraïs.

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Je me suis fait quatre ennemis en finissant dans le noir la boite d’amandes enrobées de chocolat (M&M’s style).

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On ne compare pas une très bonne série télé à un chef d’oeuvre immortel.

Mais un rapprochement narratologique s’est imposé de lui-même :

- Ces oeuvres fonctionnent parce qu’elles ne proposent pas simplement des histoires d’individus mais un conflit d’organes (d’entités sociologiques) au sein d’un même corps (social).

- Chaque organe est hiérarchisé en pyramide et l’on ressent avec force que la vie de chaque individu est la directe conséquence de l’arbitraire de son appartenance à sa tribu-organe.

- La hiérarchie des organes n’ôte pas l’identité de valeur entre des princes d’un organe et des princes d’un autre organe. N’ôte pas l’existence de héros éblouissants de lumière au sein de tribus mineures composées, comme toutes les tribus, par des individus à la distribution gaussienne, c’est-à-dire essentiellement de médiocres qui souffrent sans espoir, dans l’effort sacrificiel constant, en basculant régulièrement de ce fait dans la haine.

- Outre le devoir de tenir son rang, de s’élever dans sa hiérarchie et de contribuer à ce que l’organe auquel on appartient remplisse sa fonction, on ressent la communion tragique, dans l’arbitraire, de tous les individus composant la totalité du corps. Les organes survivent aux cellules qui n’en sont que les instruments.

- Une histoire fonctionne quand elle contraint des individus de deux organes différents à s’unir contre un troisième organe – lui-même fonction et produit du même corps.

- L’histoire voit, après le 18ème siècle, son intérêt terriblement réduit quand les organes acteurs sont parasites ou « de cour » (Heian, de Versailles). L’artiste doit utiliser une virtuosité formelle qui pourrait correspondre au goût et au traitement d’un sujet « de cour ». Mais en se centrant sur des tribus-organes du peuple.

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La vulgarité américaine viendrait-elle non pas de leur jeunesse historique mais de leur absence d’histoire de cour (privant ainsi chacun du rêve d’être roi) ?

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Hier, en regardant pour au moins la dixième fois le chef d’oeuvre de Kurosawa, j’ai pu enfin nommer une filiation artistique dont j’étais totalement ignorant jusqu’à présent : pour comprendre la gestuelle, la chorégraphie si spécifique, si étrange pour un occidental, des corps et des expressions du film, j’ai compris qu’il fallait avoir vu du Kabuki (Toshirô Mifune), du Kyôgen (Bokuzen Hidari), du Nô (Seiji Miyaguchi).


La lettre et l’ordre : neat, plausible and wrong ?

Filed under: esthétique,sociologie — Stéphane Barbery @ 9:32

Explanations exist: they have existed for all times, for there is always an easy solution to every problem — neat, plausible and wrong.
(Henry Louis Mencken)

Le vrai – le plus souvent non linéaire et dont le nombre de déterminants dépasse les possibilités matérielles de traitement de l’information de notre cerveau – pour ne pas parler des limites ridicules de notre mémoire de travail et de la pauvreté de nos outils langagiers – le vrai est moins séduisant que l’élégant.

Le simple peut être élégant. Pas toujours. Quand il sous-stimule notre machine à penser, nous le méprisons. Comme des pièces jaunes. Comme un manque de respect fait à notre rang. Une serpillière que l’on demanderait à un neurochirurgien de passer.

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L’élégance non-simple : une définition du génie japonais ?

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L’élégant, c’est l’optimisé, l’ergonomique pour les limites de notre appréhension. Des limites quantitatives, hardware. Et fonctionnelles : le cablage spécialisé, spécifique, de nos composants physiques est le résultat d’un long processus de sélection pour un écotope et un mode de vie que nous avons quittés depuis une fraction de seconde à l’échelle de notre espèce.

L’élégance – autrement dit le coeur de l’esthétique japonaise – , ce pourrait n’être essentiellement que cette contrainte absurde de donner ergonomiquement à mouliner mais pas trop.
Une diététique cognitive.
Une définition possible du design.

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Cette idée d’une proposition de modèle visant l’élégance mais foncièrement, vraisemblablement faux, s’applique à l’essentiel de ces Tropiques. Et particulièrement à l’hypothèse qui suit.

L’idée est pourtant belle : croiser, dans un sourire angélique au Dieu de l’improbable, Lacan (l’inconscient comme texte, le sujet cruciverbiste) et Erickson (les micro-suggestions de submodalités VAKOG influencent pré-réflexivement le comportement) pour proposer des pistes explicatives à de nombreux habitus japonais qu’un regard étranger repère.

Voici l’idée : certains comportements surprenants des japonais pourraient s’éclairer si on les perçoit comme mise en application, au pied de la lettre, de l’ordre, de l’injonction définitionnelle des éléments composant un kanji dont le sens est en rapport avec le contexte du comportement.

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Exemple 1 : 徒 – inexpérimenté, junior. Composants : aller / courir

Dans les magasins, les vendeurs (mais également, à un moindre degré, les préposés dans une administration), pour vous signifier qu’ils débutent ou pour témoigner comportementalement de leur empressement à vous servir (en justifiant de votre attente par leur incompétence de junior), se déplacent systématiquement en un mouvement ridicule singeant la course militaire au pas de gymnastique. Mais avec un déplacement vertical plus qu’horizontal et une augmentation de l’inertie du geste par l’envoi franc des coudes, près du corps, vers l’arrière. Ce qui aboutit à une vitesse de translation inférieure à celle d’une marche empressée.

Cette singerie est exaspérante d’inauthenticité.

Elle devient touchante si on la relie au kanji qui stipule qu’un junior se déplace en courant. Cette fausse course serait alors la mise en acte non-réflexive de la définition gestuelle contenue dans le kanji dont le champ sémantique est connecté au contexte de la scène.
Neat, plausible and probably wrong.
Puisqu’il me semble que ce kanji n’est pas utilisé dans le lexique de ce type d’interactions.

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Exemple 2 : 婦 – femme mariée. Composants : femme, balai et tablier.

Au Japon, dans les rues, on ne voit jamais de balayeur. Les rues sont pourtant impeccables. Souvent en foutoir avec des fils; des câbles électriques; des bouteilles plastique remplies d’eau (l’explication surréaliste qui en est donnée est : les animaux y voient leur reflet la nuit, ça les fait fuir, donc ils pissent pas là); de vieux vélos pliables rouillés; des protège-poubelles (contre les singes, les sangliers, les corbeaux) bricolés avec des grilles de récupération et des filets aux grosses mailles de nylon noir, jaune ou bleu pétrole; des journaux, des cartons ficelés non comme des déchets mais comme une marchandise noble pour le récupérateur au camion mégaphonant une rengaine exaspérante; du vieux matériel électroménager pour l’autre récupérateur (celui dont le camion mégaphone une autre boucle excédante).
La rue résidentielle japonaise, c’est le bazar. A l’opposé absolu de l’uniformité au carré d’une banlieue américaine. Mais propre. Pas une feuille par terre. Parce qu’avant sept heures (huit heures pour les flemmardes), les femmes mariées sortent de leur maison avec leur beau balai végétal. En cosplay de rigueur : le tablier. Et chacune de balayer devant sa porte.
婦 – femme mariée : femme, balai et tablier.
Neat, plausible and wrong.
Parce que le sens des composants donnés ci-dessus est celui, arbitraire, proposé par Heisig/Maniette dans la méthode impressionnante d’efficacité que j’utilise pour apprendre les kanjis. Pas l’étymologie exacte (femme, main, balai, pas tablier)…

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Exemple 3 : 祉 – bien être. Composants : autel / s’arrêter.

Ca impressionne les touristes. Ces japonais qui passent près d’un temple, y rentrent, envoient leur piécette dans l’immense tronc construit pour magnifier le bruit de la pièce qui tombe, s’inclinent deux fois, sonnent la grosse cloche, tapent deux fois dans leur main. S’arrêtent le temps d’un souffle. S’inclinent. Puis repartent. On se prend à regretter d’avoir perdu ce type de rituel qui perdure chez les catholiques de Méditerranée. En sans-culotte, on sourit de la superstition. Mais on rêve avec nostalgie de ses gestes qui calment, qui rassurent, qui orientent, qui concentrent.
祉 – bien être : s’arrêter à l’autel.
Neat, plausible and wrong.
Parce que le deuxième composant a probablement été choisi pour des raisons phonétiques afin d’exprimer la notion « d’accorder ».

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Exemple 4 : 社 – temple shinto, entreprise. Composants : Autel, sol.
Moins d’ailleurs un exemple du geste induit par les composants idéogrammatiques que par la conflagration kanjique du sens. Un exemple repris d’une remarque d’Yves Maniette.

Dans les années 80, le Japon était essentiellement perçu de l’étranger comme une nation-entreprise. Il l’est moins depuis l’éclatement de la bulle spéculative et depuis que la Chine, dans sa récente montée en puissance, a repris son rôle, démographiquement logique, d’incarnation du péril jaune.

A Kyôto, dans mon quotidien sans contact professionnel avec le secteur privé, ce n’est pas l’entreprise qui m’entoure mais le temple. Kyoto est un sol entourant une continuité de sanctuaires.
Une ville-autel.

L’entreprise, la religion. On dirait du Max Weber. Mais sans péché. Sans élection. Un protestantisme groupal. Humble mais ferme. Qui, en post-Heian, continue de mépriser les épiciers. Qui, en post-WWII, a investi, avec une fervence sérieuse incapable d’envisager moins que l’excellence, la solution de compromis proposée par le capitalisme globalisé.
社 : le sanctuaire, l’entreprise.

Neat, plausible. And true ?


17 août 2008

Le Daimonji est une femme qui jouit

Filed under: Dieux,Japonaise — Stéphane Barbery @ 10:22

Kyôto – une ville
Kyôto – une scène
Kyôto – une âme
Kyôto : femme

Qui t’embrasse en s’offrant
Qui jouit en s’embrasant

Dans l’écart de jambes
ouvertes à la petite mort des dieux


15 août 2008

暗 : du sombre au son-lumière

Filed under: Son — Stéphane Barbery @ 7:55

Le kanji 暗 qui renvoie à l’obscur, à l’ombreux, est composé de deux éléments : soleil – son.
Dans le sombre, le son : ta lumière.

Connaître, écrire, voir ce kanji me procure une émotion plus forte que les Correspondances de Baudelaire.


 
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