Tx = Bx + Ox + …. Nx
Mon ami Olivier m’écrit peu.
Sauf pour me reprocher le fait que ce que je publie est trop intello, que mes photos, ce n’est pas de la photo parce qu’elles ne dupliquent pas le réel, qu’au fond « chacun ses goûts » suffit comme élaboration esthétique, et qu’il n’y a pas besoin d’aller au Japon pour savoir que Bach, c’est plat.
Je lui pardonne parce qu’il nous a transmis, il y a plusieurs années, le secret de la bonne cuisson des frites : le double-bain.
Et je le remercie car sa réaction au début de mon texte sur le jazz où j’expliquais que nous ne pouvions plus, actuellement et à notre grande stupeur, apprécier ici la musique qui, en France, ravissait notre cœur, me permet de préciser ma position et de répondre par anticipation aux reproches du type : « encore un occidental qui dénigre sa culture en ignorant le génie de son histoire ».
*
Donc écrivons-le noir sur blanc :
1) Le modèle B1 qui synthétise ce pourquoi je ressens la beauté japonaise comme plus intense que la beauté occidentale n’est pas japonais et n’implique en aucune façon une supériorité artistique du Japon sur l’Occident. Le jazz, qui porte B1 au plus haut, est une parfaite illustration de la transculturalité des critères formels du Beau.
*
2) Le modèle B1 n’est pas le modèle d’une beauté absolue, totale. La spécificité de B1 implique une cosmologie, un rapport au monde incompatibles avec d’autres critères de beauté produits par d’autres cultures aux Weltanschauung différentes.
Un pâtissier ne pourra pas évaluer/goûter adéquatement les productions d’un charcutier-traiteur. Et inversement. Ce qui ne veut pas dire qu’un jambonneau est moins bon qu’un macaron. Le macaron sera moins bon si vous vous attendiez à manger du salé et vous recracherez le jambonneau si vous étiez en session de dégustation à l’aveugle de desserts.
Écrire qu’après quelques mois de Japon, Bach apparait plat sur une autoroute nippone ne veut donc absolument pas dire que Bach est plat per se. Il est peut être plat sur le registre axialisme/anaxialisme mais n’a perdu en aucune façon sa valeur et sa capacité à produire des émotions abyssales dans un univers sollicitant le contrepoint monothéiste.
Il s’agissait juste pour moi de pointer qu’une œuvre d’art s’apprécie dans un contexte impliquant des anticipations structurées (le sucré en général à la fin du repas – si on propose du sucré dans un repas, comme ce n’est quasiment jamais le cas le midi au Japon). Il s’agissait juste de reconnaître, avec surprise, que la constitution du contexte d’appréhension se fait malgré soi, à partir de la totalité des stimulations de l’environnement quotidien et notamment celles qui n’ont aucun rapport avec les productions qu’arbitrairement on qualifie d’artistiques.
La quête de la beauté absolue est le projet non pas d’une fusion food gloubi-boulguisant le sucré au salé mais de la création d’un festin aux mets produisant les sensations les plus fines, les plus intenses – des mets compatibles entre eux et harmonieusement adaptés à l’humeur des convives.
La beauté absolue implique un wa-和 absolu.
*
3) J’adore le mot « weltanschauung » qui, en français, roule dans la bouche comme un marron trop chaud, dégorge de prétention comme un gros dindon glougloutant et ferait une parfaite onomatopée pour un éternuement allergique.
Si donc des weltanschauung différentes produisent des critères du beau incompatibles qu’il serait absurde de tenter de fusionner (ou de hiérarchiser), il convient pourtant en esthète curieux et créateur de tenter de marier des saveurs qui ont certes émergé dans des cultures différentes mais qui peuvent être associées pour parfaire l’intensité émotionnelle, artistique.
Valider l’hétérogénéité de certains critères ne veut pas dire renoncer à la compatibilité complémentaire d’autres critères; ne veut pas dire isoler, éloigner, figer.
*
Le projet à long terme est donc de proposer une liste exhaustive de modèles pour des beautés aux weltanschauung incompatibles et, simultanément, de repérer les critères qui, au sein de ces modèles non gloubi-boulgables, peuvent être réunis au sein d’un modèle de prédilection visant l’intensité artistique la plus grande.
Autrement dit : quel est l’équivalent du modèle B1 pour l’art « occidental » et pour tous les autres arts et quels sont les critères de ces modèles qui peuvent être associés à ceux de l’actuel modèle B1 pour produire un modèle Tx (T pour total, x pour le versioning) dont l’intensité émotionnelle sera plus forte encore que celle de B1 ?
Ou encore : créer le plus beau buffet de plats du monde et simultanément créer le met ultime capable, si cela est requis, d’utiliser tous les produits et toutes les techniques disponibles pour produire la jouissance absolue.
*
Appelons modèle O1α le premier draft listant les « règles » structurant, organisant, l’art occidental.
O pour Occident, Ouest, Ouranos mais aussi pour le cercle dont la lettre « o » est l’image et le symbole.
Quatre signatures le caractérisent pour moi à l’instant où j’écris : axialisme, lumière, conatus, inspiration.
*
AXIALISME : ce n’est pas simplement l’inverse de l’anaxialisme, c’est une obsession du centre, c’est l’Etre, leibnizien, conçu comme centre du cercle (et ce, même dans la multiplicitée décentrée/projetée d’autres monades – le contenu de cette parenthèse constituant une spéciale dédicace pour mon ami Olivier).
L’anaxialisme, c’est beau. Très beau. Mais ça fatigue. Au bout d’un moment, plutôt que de tenir l’équilibre instable du medecine ball, on préfère poser ses pieds bien à plat sur la terre ferme.
La beauté asiatique, ça vous foutrait presque le mal de mer, le mal de l’espace.
*
La lourdeur, la « platitude » de l’art occidental, c’est la tranquillité d’un pacte de stabilité.
Les jardins de Versailles, c’est cela : le geste sourd du poing d’un maçon – qui ne connaîtra jamais dans sa vie de tremblement de terre – sur le mur de la maison qu’il vous construit pour vous montrer que vous pouvez dormir tranquille rapport à votre emprunt, votre pavillon est là pour durer.
La beauté occidentale pour les japonais, ça doit faire l’effet d’un sento : un délassement, un repos, un ahhhhhh de relâchement des tensions dans un lieu sécurisé, « cleared » par le secret service de la Maison Blanche et protégé par trois contrats d’assurance.
Dans l’euclidianité de la beauté occidentale, de la tension, il y en a pourtant beaucoup. Il n’y a même que cela. Car pour tenir les axes, il faut l’équerre et le compas.
La tension occidentale, c’est celle de chaque point de chaque ligne qui n’a strictement aucune liberté de dévier du chemin imposé par la règle-équerre, de l’arc imposé par le compas.
Ca donne à notre art un aspect « balai dans le cul » plus important encore que celui imposé par le port du kimono – qui n’est pourtant pas un balai bien souple.
*
Axialisme et anaxialisme sont cosmologiquement incompatibles. Je me demande pourtant s’il n’est pas possible de les associer – et pas simplement d’en jouir par alternance. La villa Katsura, le joyau de Kyôto, n’est-ce pas l’alliance d’une certaine forme légère d’axialisme architectural avec l’anaxialisme idéal d’un jardin japonais ? Les chambres occidentales dans les maisons japonaises avec leur lit à sommier, leur table, leur chaise, leur confort reposant, n’est-ce pas le signe d’une possibilité de cohabitation intime de weltanschauungs ?
*
Une conséquence de l’axialisme est la délinéation : pour illustrer ce sous-critère, je pense à la fois aux dessins de Michel-Ange et au collectionnisme gravissime de Drowning by Numbers. L’art occidental classe en délimitant.
C’est donc un art de la ligne-trait-frontière et de la case-nomenclature.
L’Occident : civilisation du périmètre.
La délinéation est une conséquence de l’axialisme car le scanner-axial du regard occidental, pour identifier les centres, a besoin d’isoler des formes, d’évaluer leur taille, leur importance, pour, ensuite, recentrer le cosmos en y intégrant les nouvelles formes dûment « centralisées », pondérées.
Les occidentaux sont tous des centraliens.
*
Une conséquence de la délinéation, c’est le cartésianisme : les repères orthonormés (ie. ramenés à un centre), l’algébrisation de la géométrie et la « centralisation » de tout ce qui apparaît anaxialiste dans l’environnement autrement dit : le contrôle technique d’une nature dont on n’imagine pas qu’elle soit autre que linéaire.
*
LUMIÈRE. Quand je pense à l’art occidental, je vois le ciel bleu clair de la peinture renaissante italienne.
Le monothéisme et un chouia plotinisé (anaxialisme ! N’est-ce pas Olivier ?) de platonisme nous ont conduits à garder cette posture du petit enfant levant la tête pour chercher le regard des adultes.
*
La projection vers le haut du cercle, ça crée des colonnes.
*
Les colonnes en marbre des temples occidentaux pointent, lourdes, vers le d’ssus, en te faisant rêver d’une communication avec le céleste qui ne viendra jamais.
Les colonnes en bois – de simples troncs – des temples japonais pointent, légères, vers la terre, en te faisant immédiatement entrer en communication avec ce qui t’entoure.
*
Le japonais regarde le chemin pierreux, ombreux, tanizakien, de la montagne, trois mètres devant lui.
L’occidental, le ciel bleu clair, ensoleillé, 10 km au dessus de lui, en rêvant d’envol.
*
Si les brumes sur les monts qui entourent la ville sont magnifiques, les cieux de Kyôto sont moches, quelconques, sans intérêt. En neuf mois de présence ici, je ne me suis arrêté qu’une fois, le nez en l’air. Alors que ça m’arrivait presque tous les jours, même par mauvais temps, même par temps gris, en Normandie, en Bourgogne, à Paris, dans les Alpes.
Quand je pense à la France, je vois la lumière d’un beau ciel.
Une lumière douce et maternelle comme celle d’un Raphael.
Je sais qu’il s’agit d’un ciel mythologique qui n’est pas celui de la météo. Mais c’est celui que forme mon souvenir de l’étranger. Et ajoutons que c’est un ciel bien moins beau que celui de la Nouvelle Zélande.
*
J’aimerais beaucoup connaître l’avis d’un géographe sur le sujet : peut-on expliquer objectivement cette sensation de cieux plus chouettes et de lumière plus claire en Europe, ou bien n’est-ce qu’une projection personnelle et/ou culturelle ?
*
J’intuitionne que ce critère de lumière est une conséquence de la délinéation axialiste qui requiert un éclairage lumineux pour délimiter les formes, orthonormer le perçu. Et que cette dimension visuelle est étroitement, cynesthésiquement liée à la politique.
L’axialisme requiert de gros spots publics pour s’accorder sur les centres, les repérer, pour que chacun fine-tune sa micro-cosmologie sur eux.
Dans la culture de l’ombre de l’anaxialisme, le vrai pouvoir n’est jamais immédiatement visible. On vous présentera un centre de façade mais les décisions seront prises ailleurs dans un lieu frustrant, inquiétant de ne pas être assignable.
La lumière occidentale, c’est le bleu soleil de l’agora athénienne.
L’ombre japonaise, une pièce sans fenêtre du palais du Shogun.
*
CONATUS. La liberté spinoziste ce n’est pas le libre-arbitre mais la conscience des causes, des contraintes, des déterminants. Le conatus, c’est l’élan de progression du cercle.
En Occident, l’art, même le plus sombre, est joyeux car il sert à accroître son lexique sémantique, sa capacité à nommer le monde et notamment son monde intérieur.
Le langage est bien trop pauvre pour signifier le réel. L’art sert à capturer dans une oeuvre-signifiant un signifié qui n’avait pas été jusqu’à présent isolé et qui peut, après sa capture, être partagé, dans la sensation chaleureuse de la communion, avec les autres.
La lumière athénienne de O1α est peut-être aussi un effet de la sensation que l’on a d’accroître son pouvoir d’appréhension, son emprise sur le monde. Sur le monde et sur soi-même. Et de pouvoir la partager.
L’art comme lanterne vive. Que l’on partage avec ceux avec qui l’on chemine.
*
La sensation de libération vient de ce « oui, c’est exactement ça » que l’on éprouve quand une œuvre résume, exprime un bouquet d’intuitions pré-réflexives qui nous démangeaient de ne pouvoir être nommé.
Sensation de soulagement qu’a l’enfant qui ne parle pas encore et qui trouve enfin un moyen de se faire comprendre.
*
Cette dimension donne un aspect bavard, pédagogique, dictionnaire et maîtresse d’école à O1.
Cela lui donne également une dynamique d’expansion. Les artistes sont sommés de se différentier de leur prédecesseurs. Ils seront méprisés s’ils ne font qu’optimiser, simplement améliorer un « vocabulaire » déjà formulé, même à gros trait, par un aïeul.
Cette logique s’est emballée au dernier siècle pour produire les crétineries vides de l’avant-garde.
Toute production qui a besoin d’une explication de texte pour se justifier démontre son inaptitude à accroître par sa forme seule notre conscience du monde. Ce critère explique définitivement pourquoi la quasi-totalité des productions contemporaines ne sont pas de l’art.
*
Cette dimension libératoire, cognitive, joyeuse de O1α est totalement absente de B1. Cette absence de conatus donne le sentiment aux occidentaux que les œuvres qui en sont dénuées ne sont pas de l’art mais d’intéressantes productions ethnologiques, des variations dans la répétition d’un vocabulaire pauvre et figé.
Leur quête du signifiant nouveau les rend aveugle à la quête de la perfection de signifiant existant.
Que vaut-il mieux ? Produire un brouillon de forme nouvelle mais médiocre ou bien optimiser à la perfection une forme créée par un prédécesseur ? L’Orient et l’Occident s’opposent sur la réponse à cette question.
*
INSPIRATION. Je ne parle pas de la transe de l’artiste au moment où il crée mais des suggestions qu’un créateur incorpore dans son œuvre à destination de ses récepteurs.
L’œuvre comme destinée à rendre meilleurs ceux qui la reçoivent. Pas simplement à les libérer conatiquement en augmentant leur lexique de signes mais à les inspirer, entretenir soigneusement, précautionneusement, chaleureusement leur flamme de vie pour la rendre plus forte, plus brillante.
*
Il s’agit d’un critère ericksonien. Les chroniques d’Alvin le Faiseur d’Orson Scott Card sont un modèle du genre. Les meilleurs albums de Taniguchi, et notamment le Sommet des Dieux, également.
Au passage, notons que la conjonction du trait « délinéé » de Taniguchi et de ce critère d’inspiration explique pourquoi il résonne si fortement dans les pays où la BD n’est pas un simple divertissement pour ado mais une forme d’art à part entière.
*
L’inspiration incite quelqu’un à faire quelque chose de sa vie, c’est aussi un témoignage de la conscience de la mort et de l’oubli. Laisser une trace. L’obsession de l’éternité, de ce qui dure (la solidité matérielle des oeuvres venant rajouter une couche à la lourdeur axialiste des formes) dresse le portrait d’un individu qui n’est pas dans le cycle du karma mais qui n’a que le projet d’être une virgule. Une anthropologie de la solitude, une cosmologie où la vie de l’être humain est une épreuve sans filet. L’inspiration naît de la nuit noire. Elle est chaleureuse parce qu’il fait froid.
B1 apparaît bien plus doux, moins angoissé, moins violent qu’O1α.
*
A y réfléchir, l’inspiration n’est après tout qu’une forme existentielle du conatus.
O1α pourrait être ramené ainsi à un critère unique, l’axialisme conatique, d’où découlerait : la délinéation, la lumière, le conatus sémantique et celui, existentiel, de l’inspiration.
O1 = axco
*
Où l’on retrouve l’essentiel du si profond tableau de Leonard Koren.
