日本-men
It’s a classic depiction of good versus evil. Notice the square jaw of Slayer – common in most comic book heroes. And the slightly disproportionate size of Jaguaro’s body to his head. This again is common, but only in villains… The thing to notice about this piece… The thing that makes it very, very special… is its realistic depiction of its figures. When the characters eventually made it into the magazine they were exaggerated… as always happens. (Shyamalan, Unbreakable)
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Au premier étage du bâtiment principal des studios de la Toei, plusieurs salles consacrées aux séries de super héros de la télévision japonaise produites par la société : les Tokusatsu (特撮 : effets spéciaux) dont le genre le plus prolifique est le Super Sentai (戦隊 : escadron de combat).
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San Ku Kaï – « c’est la bataille, c’est la bataille« , X-Or – « le shérif de l’espace » (sans lequel nous n’aurions pas eu Robocop), Bioman 1 et Bioman 2 puis la sabanisation américaine du genre en Power Rangers, ont marqué – en France et dans le monde – plusieurs générations.
Pour ma part, je me suis arrêté à San Ku Kaï et je n’y trouvais mon compte que parce que les vaisseaux et les batailles spatiales étaient magnifiques. Dès qu’apparaissait la moindre image de pseudo-karaté de trapézistes en bas résille de mariée, casques de mob et collants fluos, contre des monstres mal démoulés aux voix angineuses et au goût monomaniaque pour la même et unique carrière désaffectée, j’étais stupéfait, révulsé devant tant de bêtise et tant de laideur.
Ces séries sont le pôle opposé, l’inverse absolu de la beauté, de l’intelligence et de la culture du Japon que j’aime. Pourtant, on ressent indéniablement qu’elles expriment un archétype identitaire profond. Et pas simplement celui, spécifique, du Japon seventies-nineties. Leur succès mondial témoigne de ce qu’elles sont entrées en écho avec une structure humaine transculturelle.
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Un otaku spécialiste des Sentai serait capable de rédiger une thèse d’histoire sur la généalogie et la filiation du genre. Il y serait question de Godzilla (les dinosaures géants post-nucléaires), de Marvel (Spiderman), de Bruce Lee et des Ninjas (Arts martiaux), de Méchas (Goldorak), de marionnettes (Thunderbird), de Star Wars (les vaisseaux spatiaux).
Il y serait surtout question d’une logique économique centrée sur les bénéfices des produits dérivés, notamment les jouets figurines (Bandai), ainsi que sur le processus accummulatif darwinien induit par cette logique marketing de variation-évolution ultra-rapide : chaque série annuelle d’une cinquantaine d’épisodes se devant de proposer du nouveau sans toucher à la structure – tout en reprenant les petits détails qui fonctionnaient les années précédentes.
Je ne m’arrêterai, dans ce qui suit, que sur les détails sémiologiques qui me font froncer ou lever les sourcils.
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Le premier point le plus étrange tant il ne fait pas japonais, c’est l’aspect cheap, amateur, chinois, du bugdet et de la réalisation. Au pays de l’excellence du détail, de la précellence minutieuse de l’apparence, on ne peut être que stupéfait devant des productions dont on se dit qu’elles ont été bricolées par un club de lycée professionnel ayant trouvé dans une décharge un stock de fumigènes colorés périmés. Peut-être est-ce d’ailleurs l’une des raisons du succès : la possibilité pour les enfants de reproduire, de « voir » l’univers des Super Sentai dans leur environnement.
Star Wars : il faut fermer les yeux et rêver pour devenir un jedi imaginaire.
Super Sentai : quelques faux mouvements de karaté (comme des sourds parlant en langage des signes à des débiles), la prononciation à voix haute des formules gimmicks de transformation des personnages dans sa cour de banlieue industrielle pauvre, et vous vous sentez un shérif de l’espace – pour de vrai.
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Au pays de la beauté élégante et raffinée des palais, des temples et des kimonos, on pourrait imaginer du cheap de bon goût. Mon incompréhension absolue est toujours venue du fait que la totalité des décors et des costumes de ces séries est moche et ridicule. Mais d’un moche et d’un ridicule dont l’intensité est telle que j’en ai mal.
La seule explication plausible pour justifier cette laideur est d’en faire un gallo-romanisme : la tentative de copier une culture étrangère sans en comprendre le modèle, sans en saisir les critères de cohérence interne.
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Comme un couscous « marocain » cuisiné pour la première fois par une ménagère de Düsseldorf, sans recette, avec des ingrédients achetés chez Liddl.
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Si le strass et le fluo des justaucorps de fitness gay des Super Sentai sont appréhendés comme copies cheap de costumes de mauvais super héros américains, on peut alors commencer non à pardonner mais à déceler un début de logique. Une logique du pire et du grotesque. Celle des macédoines mayonnaise en boîte qui font vomir à la cantine.
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Deuxième explication : la laideur organisée, exhibitionniste des Super Sentai est volontairement conçue à partir d’une représentation caricaturale de la cible commerciale : des garçons de 6-12 ans dont on se dit qu’ils formeront les Gamma, Delta et Epsilon de notre meilleur des mondes.
Si vous deviez créer à pas cher une charte graphique, chorégraphique et scénaristique pour enthousiasmer des petits garçons aux QI moyennés sur 80, vous produiriez probablement un résultat très similaire…
C’est le point qui, sociologiquement, politiquement, me fait peur dans ces séries. Leur force de confirmation, de reproduction sociale; d’abrutissement maintenu par le « divertissement ». Comme si le Japon et tous les pays où ces séries ont rencontré un succès pouvaient se contenter, se satisfaire d’êtres humains dont les modèles identificatoires sont des débiles pré-pubères.
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Sur ce registre politique, on pourra également noter l’uniformité typiquement non occidentale du groupe homogène.
Des groupes hétérogènes, on en trouve dans les séries américaines : Mission Impossible, l’Agence Tout-Risque, Drôle de Dames, ainsi que dans les comics transposés en films : X-men. Ces groupes sont caractérisés par le fait que chacun de leurs membres a une personnalité, des traits, une fonction différente de celle des autres.
Pas dans les Super Sentai où les personnages sont des quasi-clones dont les différences minimes – moins des différences, d’ailleurs, que des variations – n’ont pour but que d’éviter leur indistinction. Et ceci vaut également pour l’identité sexuelle : garçons et filles sont, dans leur costume, indiscernables si on coupe le son – à une microjupette près dont il faut connaître le code pour la repérer comme telle.
Cette indistinction justifie le mécanisme de fusion : fusion des vaisseaux dans un vaisseau plus grand, fusion des personnages dans un personnage plus grand ou plus fort. Tous ne sont que des membres, des organes d’un seul et même corps.
Les Super Sentai, dont l’imaginaire fondateur est celui de la section de combat (Predator est l’un de mes films cultes), sont la représentation de la fourmilière comme modèle social.
L’interchangeabilité de ces GI (galvanized iron) nippons est repérable au fait stupéfiant, angoissant, qu’ils n’ont pas de visage. Même pas un regard. Juste un casque sans yeux. Pas besoin d’avoir lu Lévinas pour ressentir ce profond sentiment de malaise, d’horreur, quand on propose comme idéal de vie aux enfants de devenir des mannequins de crash test.
La société comme système multi-agents dont la fonction d’agent prime sur l’individualité parce que l’entité groupale est plus importante que le quidam est une dimension capitale ici. J’ai la chance de ne pas avoir à interagir avec cette modalité puisque que je ne suis pas en relation de « travail » avec les japonais. Je suis donc quasi-aveugle à cet aspect que je ne repère, de loin, que comme client gaijin dans la vie au quotidien.
Pour l’occidental biberonné au mythe du héros individuel, à la religion du messie, au culte du sauveur, ce holisme confucéen fout les j’tons.
Bien sûr parce que cette modalité s’oppose à notre modèle.
Mais peut-être plus profondément, plus inconsciemment encore, parce qu’il révèle que mon modèle de vie, mon modèle du grand homme, n’est qu’une autre programmation possible d’un système arbitraire qui, de toute façon, reste multi-agents.
L’Occident, un système multi-agents qui fait croire à ses agents qu’ils n’en sont pas.
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L’être humain est un schtroumpf.
Telle est la révélation anthropologique profonde des Super Sentai.
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Un autre aspect qui trouble l’occidental – en le magnétisant secrètement – est celui de la banalisation de la transe. Les personnages de Super Sentai deviennent super héros en passant, sans transition, instantanément et sans effort dans une autre dimension du réel.
Pour un occidental, le réel ne connaît qu’une seule et unique dimension ou, tout du moins, une seule et unique dimension accessible en tant que vivant. Au plus, le réel a trois couches – moralistes : l’enfer où l’on est puni, le réel où l’on fait ses preuves, le paradis où l’on est récompensé.
Pour une culture shinto-bouddhiste, ces strates sont quasi-infinies. Les Super Sentai nous montrent juste celle où l’on se bat et dont les règles sont, comme dans Matrix ou La Beuze, légèrement différentes de celles du « réel ».
Cette autre dimension est caractérisée notamment par : la fumée colorée, une gravité amoindrie donnant à chaque individu des déplacements de cosmonautes ou de trempolinistes, un temps accéléré, un éclairage de plateau de jeu télévisé indien, des monstres énergétisés, la manifestation de pouvoirs psychiques/magiques et notamment la téléportation et les boules/rayons de force, une musique d’after sur un dance floor décadent d’Ibiza.
Les Super Sentai, c’est l’expérience d’état modifié de conscience – sévère.
Et non chimique.
Non pas une transe suspecte vers des dimensions démoniaques.
Mais la valorisation du voyage hypnotique comme sain, héroïque, témoignage d’un don.
Seule une culture aux racines shaman encore maintenues pouvait mettre en scène cet imaginaire. Et c’est la nostalgie de ce shamanisme perdu, valorisé et non diabolisé, qui fascine sans doute en partie les occidentaux.
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Ce que nous ne comprenons pas en revanche, c’est l’imaginaire visuel du monstre et de l’horreur qui est proposé sans filtre aux jeunes enfants. Parce que les bestioles et les méchants de ces séries font visuellement peur. En Europe, ils auraient leur place dans des trains fantômes de fête foraine interdits aux moins de treize ans. Pas comme programmes télévisés pour enfants d’école primaire.
Je me souviens avoir fait des cauchemars alimentés par les images des stressos (notamment Khomenor et ses boules de geisha), les méchants de San Ku Kaï, par l’idée que des filles peuvent être de vraies vilaines méchantes sadiques, et par les monstres qui, quoique ridicules parce que mous comme les jouets pour chien qui font du bruit, étaient malgré tout répugnants, un brin gore sur le registre acharien, reptilien, tératologique ou entomologique.
Cette banalisation de l’horreur, du monstrueux, du terrifiant est franchement pas rassurante. C’est une vieille tradition ici. Si, après quelques mois de vie japonaise, je peux un peu mieux comprendre le goût nippon pour les insectes parce qu’il y en a de gros, de très gros, de très très très gros qui circulent dans les maisons, je n’arrive toujours pas à mettre du sens, à attribuer une fonction autre que sadique – émergence de violence trop contenue ? – à cet imaginaire de l’effroi qui plonge ses racines dans les dieux shinto-bouddiques courroucés. Je reviendrai donc forcément plus tard sur cette question.
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Pourquoi les japonais aiment-ils les japonaises ? Les motos, j’veux dire.
Est-ce comme pour les cowboys américains sur leur Harley, par fascination pour leurs ancêtres montant à cheval ? Si quelqu’un a des pistes d’explications, je suis preneur. Car ce goût pour les motos qui transparaît massivement dans les Super Sentai (les casques, les tenues, les engins eux-même) m’a toujours paru bizarre. Y-a-t-il eu un financement des séries par l’industrie de la moto ? Etait-ce un moyen de soutenir une production nationale et qui a conduit les cycles de Kawasaki et Yamaha à être convoités partout sur la planète ? Pour l’instant, mystère.
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Ce qui pourrait être moins mystérieux en revanche, c’est la transformation, l’occidentalisation de l’art traditionnel du obi et des netsuke en boucle de ceinture sur le costume des héros de ces séries. C’est en touchant leur boucle personnalisée qu’en général, ils se transforment dans un grand flash de lumière et des bruitages de synthé qui font touloulou.
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Une autre signature intéressante, typiquement japonaise se trouve dans le fait que dans les combats des héros avec les monstres, la lutte est toujours équilibrée. Je ne parle pas de la déroute préliminaire des nuées de sous-fifres mais du round final. L’issue se détermine toujours, comme au go japonais, à la fin, par un léger, très léger avantage. Le Monstre disparaît mais il n’y a pas ce sentiment de violence anéantissante comme dans les combats d’équivalents occidentaux.
Je ne crois pas qu’il s’agisse simplement là d’une logique bushido de respect pour l’adversaire. J’y ressens comme une leçon de catéchisme : comme si le mal ne pouvait qu’un instant disparaître mais qu’il faisait de toute façon partie de la cosmologie alors que la morale chrétienne voit dans les émanations maléfiques des items qui doivent et peuvent être éradiqués.
On ne vit pas sa vie personnelle, on ne vit pas la politique de la même façon avec l’une ou l’autre de ces visions.
Et franchement, l’hypomanie neocon inquisitrice, éradicatrice de l’Occident apparaît dès lors bien naïve, et comme une simple tentative de justifier, de rationaliser a priori son propre sadisme.
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J’avoue ne pas avoir eu le courage, pour rédiger ce texte, de regarder à nouveau des Super Sentai. Je me suis uniquement appuyé sur mes souvenirs d’enfants et sur ma visite du musée de la Toei. J’ai donc dû laisser passer de nombreux points sémiologiques à creuser davantage.
Mais je ne voulais pas terminer sans mentionner un aspect littéralement génial de ces séries et qu’il faut d’ailleurs attribuer le plus souvent aux adaptateurs occidentaux.
Les musiques et les génériques des Super Sentai sont d’authentiques chefs d’oeuvre. La preuve en est qu’ils sont ancrés si fort en soi qu’on ne cesse de les chantonner toute sa vie avec un immense sourire et l’envie difficilement répressible de faire de faux gestes de karaté.
« San Ku Kaï, San Ku Kaï, c’est la bataille, c’est la bataille… »
