23 novembre 2008

Les vélos, les parapluies

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 10:32

Mme Yamada est énervée.
Elle est même
franchement en
colère.
Là, dans la rue
elle aimerait
bien que quelqu’un
lui cause un
petit tort
pour pouvoir
se laisser aller
et crier
tout fort
comme une
femme d’Osaka.

Parce que
trois fois
trois fois
c’est
trop

Depuis le
début
de l’année
ça
fait
trois fois
TROIS fois
que la
fourrière
lui embarque
son
vélo.

Et
puis là
elle se
retrouve
bête
comme un
mandjou
avec son sac
à commissions
parce qu’il
pleut
et
qu’évidemment
quelqu’un
lui a
piqué
son parapluie

son parapluie
qui tenait
bien
sur
son
vélo.

Alors
elle hèle
un
taxi
un vieux
monsieur
éteint
qui lui fait penser à son
cousin.
Qui
tente
d’initier
la conversation
par un
« samui ne »

Mme Yamada
est
tellement en colère
qu’elle a envie de répondre :
Samui ne ? Samui ne ?
Bien sûr qu’il fait froid
et puis ya quinze jours
c’était « Atsui ne » parce
qu’il faisait encore chaud
Et puis quoi encore :
burekingu niouzu,
breaking news,
la pluie mouille ?

Si elle était son
amie
d’Osaka
Mme Yamada
se ferait plaisir
de lâcher fort sa
voix
dans le
palais
et les aigus
à en avoir la gorge
chaude
et les yeux qui sortent
un peu vers le
haut
elle lâcherait sa
voix
sur la fourrière
et les
parapluies
avec le chauffeur
qui
commenterait
poliment mais fermement
sur le fait
que la fourrière
c’est des pourris
commissionnés par
la mairie qui ne
sait pas
ce qu’elle veut
sur le Protocole
de Kyôto
la pollution et les
gros nuages noirs
des bus
et que
blablabla
pechakucha

Mais

Mme Yamada
est tellement
en colère
tellement
kyotoïte
qu’elle
répond
« ne »
sagement
et s’enfonce
dans son
siège
recouvert
de
son drap
blanc
immaculé
amidonné
en décidant
qu’elle ne
mettra pas
sa
ceinture
de sécurité

Des
parapluies
et des
vélos
Mme Yamada
elle en
a
eu
beaucoup
Plusieurs
dizaines
Plusieurs
centaines.
Si.

Elle se
souvient
avec
émotion
de
son parapluie
qui a vécu
deux
ans

Depuis
elle
n’achète
plus que des
parapluies
transparents
au
100 yens shop
et elle pique
les mêmes
que ceux
qu’on lui
pique
quand vraiment
vraiment
elle ne peut
pas
faire
autrement.

Mme Yamada
est énervée
parce que
depuis que
c’est interdit
elle ne va
plus pouvoir
en trouver
des supports
à parapluie
qu’on fixe
sur le
guidon
et qui permettent
de pédaler
doucement
bien droit
avec le parapluie
ouvert
au dessus de
soi
en faisant
attention
comme dans un ballet
de danse classique en grands
tutus roses
attention
de ne pas
toucher
le tutu parapluie
des autres vélos
à
parapluie
transparent
qu’on ne voit pas dans le
gris blanc
du ciel
quand il fait
« samui ne »

Parce que ça,
c’est
sûr,
elle n’ira
pas à la
fourrière
même si ils
lui écrivent
trois fois
vu que
tous les vélos
sont
immatriculés
et que le policier
du kôban
de son quartier
viendra la voir

D’abord
parce que la
fourrière
c’est plus cher
qu’un vélo
neuf
maintenant
qu’elle n’achète
plus que des
vélos qu’à
une vitesse
parce qu’à
force
ça coûte
trop cher
les vélos
plus chers

Elle n’ira pas
parce que
l’année
dernière
elle est sûre
que c’est un
des gars de la
fourrière
qui lui a piqué
la batterie
de son
vélo
électrique et
c’est là
qu’elle s’est
dit :
plus jamais
plus jamais

Mme Yamada
pose
sa tasse de
thé
la grosse grise
qu’elle aime
bien et qui
réchauffe bien
les
mains
s’asseoit
près du chauffage
électrique
à résistance
qu’elle vient
d’allumer
et
pense à la
vie

Mme Yamada
rêve
d’une
vie

personne
ne
perdrait
n’oublierait

personne
ne se
ferait
voler
son parapluie
une
vie sans
fourrière

quand il
pleut
on traverse
lentement
rapidement
lentement-rapidement
comme dans un film
muet
les
ponts
de Kyôto
le dos
bien
droit
sur son
vélo
avec un
parapluie
tutu
transparent
qui
protège
la
vie


 
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