26 novembre 2008

Les kakis

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 16:54

« Et ton voyage dans ta maison de Kagoshima,
tu nous as ramené des kakis ?

Non

Les singes et les oiseaux ont tout bouffé ?

Non
Quelqu’un m’a volé mes kakis

C’est p’têtre ton voisin, le vieux
Celui qui était une terreur quand il était petit, il va bien ?

Oui, il a tenté de se
suicider
Il est allé à l’hôpital
psychiatrique
maintenant il est
dans une maison de
retraite
il mange bien
Il a juste cassé sa voiture
à cause des médicaments
mais lui n’a
rien eu
Donc
ça va
c’est pas lui
Plutôt que de parler tu f’rais mieux de te concentrer sur la
partie
 »

Matsujirô, c’est le genre de
conversation qu’il entend
quand il va
dans ce club de go
près de la gare de
Kyôto

On paie à la partie
le prix d’un curry
on a le droit à un thé
et à la fumée
des papys
qui fument comme des cowboys
virils
mais
qui se sont faits virer
de chez eux
parce que leur obâsan ne les
supporte plus depuis qu’ils sont à la
retraite

Matsujirô il aime bien les
kakis
les arbres noirs sans
feuilles
remplis de grosses tomates
oranges comme des
boules de Noël
couleur
citrouille
et qu’on laisse
mûrir
sucrir
et qui parfois sont exquises
et parfois
shibui

L’astringence du kaki
pas mûr
Matsujirô l’aime
parce que cette
sensation qui rend
muet, la bouche
sèche comme en crise
mycologique
farineuse avec un goût de
rien
c’est elle qui nomme
l’âpreté
celle qu’il aime dans
l’art
japonais :
shibui :
simple, modeste
implicite, tranquille
naturel, sain
rustique

Shibui,
se reconnecter avec la
sensation
rigolotement désagréable
shibui
c’est comme si
l’on buvait un alcool trop
fort
qui fait ouvrir la bouche
et les yeux
sauf que là
ce n’est pas de l’alcool
c’est de l’art
c’est l’art
c’est les arbres noirs
aux branches nues
aux branches noires
qui portent ces
boules oranges
couleur d’automne
âme d’automne
comme un excès d’enfant
une éructation
joyeuse
d’avant
l’hiver
quand il n’y aura
plus que le
noir
quand les arbres ne seront
plus que
noirs
noirs
et toujours aussi
beaux

Matsujirô
il se dit ça
en se faisant
battre et ça
l’énerve

Matsu il passe
de temps en temps
dans ce club
surtout quand
il
revient
du
Soapland
d’Osaka

Matsu il est
fort au go
3ème
dan
Et là ça l’énerve
parce qu’il se
fait battre
par une fille
moche
mariée
qu’il voit pour la première
fois
avec un accent pas possible
et habillé sans le
moindre goût
ce qui lui semble improbable
au
Japon

Il est d’autant
plus en
colère qu’il se fait
battre
élégamment
sans avoir le sentiment
de mal
jouer
en prenant
plaisir à la partie qui
n’est
ni agressive
ni molle
ni convenue
ni suprenante
ni décisive et stressante
sur un seul
groupe
mais juste
aérienne
comme si l’on
jouait
avec
lui

Il sent que quelque
part en
lui
son gros kami
rigole fort
en se moquant de
lui
et ça l’énerve
davantage
comme si on lui
volait les
kakis
de son
arbre

Alors il abandonne
en regardant la fille
droit dans les
yeux


 
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