Le savon, l’essence, le rien
Les copines se sont
fait
leur dimanche
de copines
Elles sont allées
à la fête
de l’école
où travaille
la sœur de
Ai
Elles y sont allées
en métro
avec leur
bento
La sœur de
Ai
elle travaille
à Yamashina
avec les handicapés
les trisomiques
Quand c’est la fête
du quartier
deux fois
par an
l’école fait
kermesse
pour profiter
du monde
attiré
par la
foire aux
puces
Il n’y a jamais
de puces
dans les
vêtements
repassés
vendus
gentiment
par les
familles
Les familles,
elles installent
leur petite
bâche
sur laquelle
on se met
en chausson
et puis exposent
leurs vêtements
leur service à thé reçu
comme contre-cadeau
lors du mariage d’un parent éloigné
qui ne viendra pas
leurs peluches
les jouets
et les petits
jouent encore
avec
en attendant
l’improbable client
La rue est bloquée
Tout est tranquille
comme d’habitude
mais plus
tranquille
encore
On prend le temps
de marcher
de regarder
ce que les
autres ne
veulent
plus
et qui ne vaut rien
que l’on veut
peut-être
mais sans doute
pas
on a déjà
tellement
mais c’est pas cher
Il y a peu d’hommes
ou des jeunes
en couple
ou de ceux
qui font plaisir à leur
femme
ou de ceux qui
obéissent
à leur femme
Ca ne pue
pas
le graillon
comme dans les
matsuri
ici
personne n’est pro
ou peut-être si
mais comme
tout petit
petit
petit
complément
Un retraité
a bricolé
un appareil
à riz soufflé
en forme
de loco
à vapeur
Le moteur
est alimenté
par une
batterie
de voiture
Avec une pince
croco rouge
Avec une pince
croco noire
à côté du réchaud
pour faire le caramel
blond
qui donnera
le bon goût
au riz
qui éclate
tout chaud
et cela sent
bon autour
et cela fait
rire les mamies
qui repensent
au temps
où leur
père
leur offrait
du riz
soufflé
Les trois filles en achètent
un gros sac
Et y plongent avec
gourmandise.
C’est la touche
sucrée
qui conclut
leur concours
de
bento
Comme
toujours
c’est
Etsuko qui a le plus beau
des bento
Comme toujours
c’est Ai
la gourmande
qui travaille
à mi-temps
dans une
station
service
qui a le
meilleur
des bento
Comme toujours
c’est Nami
la femme d’Akira
qui a un
Bento
comme
il en existe
des cents
comme
il en existe
des mille.
Les bento
de Nami
sont toujours
parfaits.
Parfaitement
prévisibles.
Les filles
sont copines
depuis le
lycée
Elles se sentent
bien
ensemble
à se voir
vieillir
en se mordant
les lèvres
parce que
leur rêve
ne viendra
sûrement
pas
Etsuko
leur dit
souvent
que c’est parce qu’
elles
n’ont pas eu
les bons
rêves
et qu’il est désormais
trop
tard
pour en changer
de rêve.
Nami-chan
Elle a le sentiment
de ne jamais
en avoir
eu
de
rêve
Nami-chan
Elle se demande
toujours
pourquoi
on s’intéresse à
elle
pourquoi
ses copines
sont ses
copines
pourquoi
on lui adresse
la parole
Nami-chan
elle
se sent comme
une
vitre
Nami se dit
presque
parfois
qu’elle aurait
aimé
être
trisomique
pour être différente
pour être
quelqu’un
Nami se reprend
tout de suite
parce qu’elle
sait les tourments
des
familles
Et qu’elle voit
bien
à la kermesse
que les
trisomiques
ont,
même joyeux,
ce regard
triste
affolé
à l’idée
de commettre
encore une
autre
bourde
ne pas
encore
suffisamment
bien faire
La soeur d’Ai
s’est fâchée
tout rouge
et c’était
rare
de
l’entendre
crier
quand elle a découvert
qu’un des ados
avait
entraîné
les autres
à un jeu
qui les faisait
beaucoup
rire.
A tour de
rôle
au carrefour
près de
l’école
pendant que les
parents occupés
s’occupaient
des
stands,
ils levaient
le bras
bien droit
très haut dans le ciel
la main à plat
en montant
sur la
pointe des
pieds
pour héler
un taxi
Les taxis
noirs en gants
blancs
ouvraient,
la bouche
ouverte
surpris
par les
héleurs,
la porte arrière
gauche
de leur taxi
en se disant
mince
j’espère que je vais
le comprendre
ou bien
la famille
va l’accompagner
elle doit être
derrière le
carrefour
Mais une fois la porte ouverte
le groupe des
copains trisomiques
s’enfuyait en
courant
en courant
en riant
en riant
en riant
la main
devant la bouche
Ils ont
moins
rigolé
quand la
sœur de
Ai
s’est fâchée
tout rouge
Et les plus
petits
se sont mis à
pleurer
quand les
parents
sont arrivés
pour voir
ce qui s’était
passé
Etsuko, Ai et Nami
ça les a
fait
rire
cette blague
Etsuko
a dit
« pourquoi les
engueuler,
nous, c’est
bien ce qu’on fait
aux
hommes »
Ai et Nami
ont rigolé
très fort
en se disant
qu’il n’y avait
qu’Etsuko
qui faisait
cela
aux
hommes
Ai et Nami
savent
pour
Etsuko
pour le
soap
land
Elles savaient
avant
qu’Etsuko
ne leur
dise
Elles ne jugent
pas
Ai trouve cela
un peu sale
plus sale
que ses doigts
noircis
par la station
service
Nami
voudrait juste
être
quelqu’un
Quand elle
leur a dit
Etsuko
pour le
Soapland
elle a fait
une blague
qui est
devenue
leur blague
Et entre elles
pour se faire
rire
elles se
reniflent
doucement
l’air de rien
le dessus
de la
main
Parce qu’Etsuko
quand elle leur
a dit
pour le
Soapland
elle a dit :
nous sommes
le groupe des
trois
senteurs
Toi, Ai, tu as
beau te laver les mains
tu sens
toujours
l’essence
le regular
ou le vieux
pneu
Toi, Nami,
on sait bien
qu’Akira
ne t’emmène
plus au
Love Hotel
parce qu’il
préfère économiser
pour ses
gadgets
qui ne sentent
tellement rien
que tu sens le
mu
Et moi,
eh bien
j’ai beau
me laver
je n’y peux rien
je sens…
je sens
le
savon
Et elles ont ri
Et elles ont ri
Et elles ont ri
comme quand
on fait mouche
avec une vérité
qui fait
très
mal
Le savon, l’essence, le rien
Nami, Ai, Etsuko
elles voudraient
savoir
elles voudraient
bien savoir
ce que c’est
que de sentir
ce que c’est que de sentir
la vie,
la vie


