22 décembre 2008

La cascade

Classé dans : Ume — Stéphane Barbery @ 7:15

Le troisième épisode
qui a pourri l’année
qui a grillé
Matsujirô
c’est la
cascade

Parce qu’immédiatement
en sortant
du magasin
de
vélo
Matsujirô
s’est rendu
chez ses
parents

l’attendait
sa mère
inquiète

C’est rare
quand il la voit
inquiète

En général
Elle est toujours
ce bloc
positivement
impassible
comme un
brise-glace
nucléaire
soviétique
mais
modèle
féminin
et
japonais

Là, elle
avait le
regard
inquiet

Elle était
inquiète
très
inquiète
pour
Tochan
le fils
aîné
de sa
fille
aînée

Depuis
plusieurs
jours
son
comportement
avait
changé

Tochan
était
un peu
rond
pour un
garçon de
6 ans
et tout
le monde
l’appelait
le
petit
sumotori

Il aimait
surtout
les
gâteaux
et le
sucré
et depuis qu’il
était petit
il était
capable de
piquer des
crises
hystériques
dans les
magasins
quand
sa
mère
ne lui
achetait
pas
le paquet
qu’il voulait

Mais

le problème
était
différent

On l’avait retrouvé
allongé
sur le sol
presque
inconscient
au limite
du
vomissement
alors
qu’il avait demandé
à la
maîtresse de
sortir pour
faire pipi

Au lieu
d’aller
aux
toilettes
il avait
ouvert
les boites à
bento
de tout
le monde
et avait
avalé
tout le
riz
et
exclusivement
le
riz
des bento
de toute
la
classe

La veille
sa
mère
l’avait
surpris
à tenter
de
voler
8
onigiri
dans un
combini

et les jours
précédents
il
avait
mangé
la
totalité
du
riz,
quatre grosses
parts
d’adulte,
directement
dans le cuiseur
à
riz
avant
le
repas
du soir

Quand on lui
demandait
pourquoi
il faisait
cela
il ne répondait
pas
les yeux
vides
et une
fois
en
pleurant
il avait
dit
« je ne sais
pas »

Bien
sûr
le problème
n’était
pas
médical

On avait
immédiatement
pris
rendez-vous avec
un psychologue
ne serait-ce
que pour ne
pas
avoir
trop honte
avec les autres
mamans
de
l’école
qui regardaient
désormais
la soeur de
Matsujirô
d’un œil
bizarre

Le rendez-vous
est pour dans
quinze
jours

Au
fur et
à
mesure
que
sa mère
lui
raconte
les
détails
de la
situation
Matsujirô
se dit
「non
non
je
n’y
crois
pas
elle
ne
va
pas
me
demander
ça」

Si
Elle
lui
demanda
directement

les yeux,
pour la
première
fois depuis
très
longtemps,
directement
fixés dans
ses yeux
et il
repense
à la bêtise
qu’il avait
faite
la dernière
fois
où elle
l’avait
regardé
comme
cela
et
c’était
une
bêtise
qui
aurait
pu
être
très
grave
il
avait
dix
ans


il
faut
que
tu
ailles
à
la
cascade

Matsujirô
n’avait
jamais
parlé
de
ses travaux
de sa
recherche
avec sa
famille

C’était un
peu
tabou

Tout le monde
savait
que
l’arrière
grand
mère
était
guérisseuse
chaman
et que
son
kami
était
lié
à une
cascade
dans
Fushimi
Inari

Tout le
monde
savait
inconsciemment
que
normalement
la
mère
de Matsujirô
aurait

être
guérisseuse
car
en
général
ce
talent
se repose
au
moins
pendant
une
génération
avant
de
se
resurgir

Mais sans
doute un
kami
plus
puissant
avant décidé
autrement
pour la
vie
de sa
mère,
la
protégeait
et
fournissait
l’énergie
infinie
du
brise-glace
nucléaire
soviétique

Pourtant
les
kamis
n’abandonnent
pas
si
facilement
une
porte
clanique
qu’ils
ont une
fois
ouverte
pour
goûter
les
larmes
salées
du monde

Ils ont
besoin
de
temps en
temps
de
sortir
de
prendre
l’air
de se
changer
les
idées
et les
humains
c’est
rigolo
pour
cela


Matsujirô
je
pense
que ce
qui
arrive à
Tochan
est une
histoire
de
kami
et tu
es le
seul
que je
connaisse
en qui
j’ai
confiance
pour
aller à la
cascade

Elle n’en
dit
pas
plus

Et il
lui
était
impossible
de
refuser

Il ne pouvait
pas
dire
「bah tout cela c’est de la
systémie familiale
ma sœur s’est encore
disputée avec son
mari
ou alors
Tochan les a surpris
en train de faire
l’amour et ça
l’a perturbé」

Et face à sa
mère
au regard
de
brise glace
nucléaire
soviétique
sans frein
il ne pouvait
pas dire
「les kamis
ça n’existe pas
je suis ethnologue
c’est du folklore
structuraliste
et tu veux pas
non plus que je prédise
le prochain vainqueur
de Keirin ?」

Il ne pouvait
pas
lui
dire
car depuis
l’Inde
et les plantes qui ne
devaient pas
être que des
plantes
il le
sentait
bien
son
gros
kami
rigolard
en lui
autour de
lui
près de
lui

Mais jamais
il n’avait
pensé
qu’on
lui
demanderait
d’aller à
la
cascade

Jamais
qu’il
devrait
demander
l’aide
des
kamis
pour
ses
proches


- Quand ?
- Cette nuit, ça ne peut plus durer
- Cette nuit !?

Il n’avait
assisté
que
trois
fois
à la cérémonie
de la cascade
par son
arrière
grand
mère
qu’il aimait
beaucoup
et qui
était morte
quand il
avait
huit
ans

Dans la
colline
de
Fushimi
Inari
en bifurquant
avant
le grand tour
des torii
il y avait
une
petite vallée
avec
une succession
de
petites
cascades.

Ce que
l’on
appelait
cascade
c’était en
fait
un mince
filet
d’eau
presque
un
goutte à
goutte
qui était
artificiellement
dirigé
par des
tuyaux
mais l’eau
était
de
source

Chaque
guérisseur
shaman
dai
la
majorité
des
femmes
aveugles
ou
presque
de la région
étaient
connectés
à
une ou
des
cascades

Leur kami
ne pouvait
descendre
qu’ici
et
jamais

La cascade de
la
grand
mère
c’était
Aoki

Matsu
n’avait
jamais
tenté
de
« faire descendre »
son
kami
après
l’épisode
en
Inde
Il avait
eu
un peu
peur

En fait non
il avait
eu
très
peur
Il avait
ressenti
une
immense
confiance
dans le
rire de
son
kami
qui était
un
bon
kami
par un
kami
cruel
avec
les
hommes
mais
l’intello
qu’il
était
devenu
avait eu
peur
de
s’être
trompé
toute
sa
vie

Depuis
Matsujirô
ne choisissait
pas
ni de
croire
ni
d’intellectualiser
il vivait
dans cet
entre-deux
suspendu
en
remettant
à
plus tard
et puis
après
tout
qui
savait
il n’avait
de compte
à
rendre à
personne

Mais là
si
Il avait des
comptes à rendre
à
son
clan
au passé
de
sa
famille
de sa
lignée
maternelle

Pour la
première
fois
il devrait
non
pas
voir des
rituels
mais
faire
des rituels
pas simplement
pour
voir
mais pour
aider.
Et
aider un
proche

Il eut
envie de
chier
et sentit
son
scrotum
se
resserrer
pour devenir
de la taille d’une
umeboshi

Et puis
envie de
vomir
aussi
il détestait
la famille
les contraintes
et cette année
pourrie
alors
il la
ferait
cette
cérémonie
de la
cascade
mais en
ethnologue
comme ça
en
singeant
et comme
ça
tout le
monde
serait content
dans la
systémie
familiale
et tout ça
ce n’est que
du
post-structuralisme
et il
en
écrirait un
papier

Matsujirô
sa soeur
et sa
mère
se rendirent
donc
à
Fushimi

Le petit
avait
encore mangé
tout le
riz
le soir
et il faisait
froid
la
nuit

Matsu devait
faire
trois fois
le grand
tour
avant de se
mettre
sous la
cascade
Aoki

Même en
marchant
très
vite
et en
comptant
des pauses
il en
avait
au moins
pour
deux heures
et
demie

Les femmes décidèrent
de l’attendre
à la
cascade en
y préparant
l’autel

Cela faisait
longtemps
qu’elles n’étaient
plus venues
à la cascade
car le petit
temple où
elles se
recueillaient
parfois se
trouvait sur
le
grand
tour des
torii
pas sur le
chemin
des
cascades

Elles suivirent
leur
pas
et croisèrent
quelques
vieilles
femmes
guidées
par de
plus
jeunes
éclairées
par de
vieilles
lampes de
poche
de
100 yens
shop

Et puis elles
appelèrent
Matsujirô
sur son
mobile
qui venait d’arriver au
deuxième
petit
sommet
parce qu’il y
avait un
problème

Aucune
eau
ne
coulait
de la
cascade
Aoki

Plusieurs
vieilles
qui
ruminaient
des
mantras
étaient
passées
sans répondre
à leur
question
sans
les
voir
car elles
étaient
déjà
parties
très
loin

Une plus
jeune
s’était
arrêtée
et
avait
ri
avait
vraiment
beaucoup
ri
d’un
rire
fatigué
et
vivant
de celle qui en a beaucoup
vu

Depuis la
construction
de l’autoroute
à quelques
kilomètres
de la
colline
presque
toutes
les
sources
de
Fushimi
s’étaient
taries

Les pétitions
les menaces
des vieilles
femmes de malédiction
sur les familles des
constructeurs
les tentatives
de bétonner et rerouter
des cours
d’eau
souterrains
rien n’y
avait
fait
l’eau n’arrivait presque
plus

Certaines vieilles
avaient
essayé
avec des
cascades
alimentées
au
robinet
mais
évidemment
ça ne
marchait
pas

Il n’en
restait
que très
peu
qui
gouttaient
plic ploc
et il
y avait
souvent la
queue
parce que
les
vieilles
s’étaient rendu
compte
que les kamis
avaient
déménagé
leur porte
ici et là
sur les
quelques
plic ploc
utilisables
et qu’ils
voulaient
bien
descendre
par

La vieille encore jeune
leur dit
Ceux d’Aoki
vont

mais parfois là
et puis là
aussi parfois
et puis parfois
ça descend
plus
à Fushimi

Elles expliquèrent donc
à
Matsujirô par
téléphone
où il devait
se rendre
après
ses
trois
tours
et il
jura en
français

Fushimi
la
nuit
Ce n’est pas
comme
Fushimi
le
jour

Déjà
le jour
même
avec les
touristes
et les
familles
et le
rouge
des torii
c’est un
peu
inquiétant

La nuit
Entouré
des pierres
qui ressemblent
à des
tombes
sous les
torii
de bois
dont la base
est parfois
pourrie
quand il fait
froid
mais que tu
as chaud
à transpirer
à grosses
gouttes
qui deviennent
vite
froides
de monter
les marches
et qu’après
le premier tour
tu te dis
mes
cuisses
vont-elles
tenir
la nuit
Fushimi
peut
faire
peur

Les animaux de
la
forêt
font leurs
bruits
les branches
la nuit
font leurs
bruits
et tes
pas un
drôle
d’écho
mat
sur les
pierres
des marches
inégales

La mère
de Matsujirô
lui avait préparé
un thermos
d’otcha
chaud
et à chaque
fois qu’il
s’arrêtait
pour une
pause
il était content
d’entendre
le
petit
poc du
bouchon
de sentir
la chaleur
du thermos dans
ses
paumes
et du goût
amer
du thé
vert
dans
sa
bouche
la sensation
dans
sa trachée
dans son
estomac

Il
retrouva
sa
mère
et sa
soeur
parce qu’ils
connaissaient
tous les
trois
très bien
Fushimi
et parce que
les
mobiles
c’est pratique
pour organiser
une
descente de
kami
dans un
lieu
sacré
qui a
perdu ses
plic ploc

En un
sens
ils
avaient de la
chance
que
Matsujirô
soit
jeune
car les
autres
vieilles
mettraient
plus de
temps
à finir
leurs
grands
tours

Matsu s’était dit
je vais
faire
comme si
comme je me
souviens
et puis
basta
elles seront
rassurées
de voir que je
n’y peux
rien

Il fit donc
ce que
faisait
l’arrière
grand-mère

Il récita
une
première fois les 262 caractères du
Hanna Shingyô
et il s’épata
à nouveau de sa
capacité
à se souvenir
d’un texte qu’il
n’avait jamais
eu le
sentiment
d’avoir
appris par coeur
et qui n’avait
rien
de shinto et que c’était
amusant
au fond
ce mélange
syncrétique
shinto-bouddhique
au Japon

Il offrit
l’encens
le sake
les fruits
et les
onigiri
aux renards
du petit
temple
à côté de la cascade
claqua des mains
en décalant
légèrement
ses paumes
pour faire
un clac
plus
sonore
comme il avait
vu le
faire les
prêtres
shinto

il se mit en
fundoshi
et
bizarrement
il ne sentait
plus le
froid

Il traça de la
main dans l’air
en direction
du plic
ploc
de
l’eau
la grille de
5 lignes et de
4 colonnes,
le kuji,
les 9 caractères
et il s’étonna
un peu loin
au fond
de lui-même
que les
gouttes
du plic
ploc
se soient
bizarrement
écartées
et que
c’était peut-être
l’effet du
vent et de
toute façon
on n’y voyait
rien

Il mit
mentalement
devant
lui
l’image de
Tochan
et s’engagea
sous le
plic
ploc
pendant que
sa mère et
sa
sœur
récitaient en
boucle le
hannah shingyô
les mains
jointes
sur leur
chapelet

Ca partit
tout
seul
et
tout de suite

Son kami
descendit
d’un
coup

Il se mit à
rigoler
d’une très très très très
grosse voix
qui fit s’arrêter plusieurs
vieilles dans le grand tour
au loin
et
elles
sourirent
en claquant deux fois
leurs doigts
clic, clic

Il commença
à faire des bruits
incompréhensibles
avec sa
bouche
comme des
engueulades
de fou
et d’animal
qui ne contrôlerait
pas
sa bouche
et parfois un
mot sortait
clair
et sinon du
charabia
de toutes les
langues
mais pas
tonales

Il vit
Tochan
comme dans un film
venir à
Fushimi
avec sa mère
il y a
quinze
jours
et il vit
Tochan
pendant que
sa
mère
parlait à
d’autres personnes
il vit Tochan
prendre
et
manger
un Onigiri
qu’ils avaient
déposé
sur l’autel
pour le
kami de la
famille

Ah ben ça
le kami
ça lui a
pas plu
qu’on lui
prenne
son
onigiri
Déjà que
c’est pas
marrant
d’être kami
tous les
jours alors si en
plus on vous pique
ce qu’on vous
offre
ça va plus du
tout

Déjà que
les corbeaux
et les tanukis
et
les autres animaux
et les clochards
ne se
privent
pas pour
piquer
le sake
et la
nourriture
alors si en
plus
un petit du
clan se
met à piquer
le riz du
kami du
clan
alors là
ça ne va plus
du
tout

Le kami de la
famille
il est plutôt
old school
et du
genre
rigide
il décida
donc que
tant que le
tort ne
serait pas
réparé
le petit
allait
savoir ce qu’il
en
était
vraiment
de prendre
le riz
des
autres

Le kami de la
famille
fit dire
au
kami de
Matsujirô
que la solution
était
simple :
100 nigiri
préparés
par la
famille
déposés
sur
son
autel
et il
lèverait
le mauvais
sort

Matsu
eut un
gros râle
un
immense éclat
de
rire
et les vieilles au
loin
claquèrent
deux fois
leurs
doigts
clic, clic

Il sortit
de la
cascade
et ne
s’effondra
pas

Il avait
l’esprit
clair
on ne peut
plus
clair
vraiment
franchement
très
clair
il se
sentait
nettoyé

et
grillé


18 décembre 2008

Cicatrice

Classé dans : Ume — Stéphane Barbery @ 6:36

Mme Yamada sent
son
chapeau
de
paille
gratter sa
cicatrice

Elle la sent
toujours sa
cicatrice
sur sa
tempe
sous ses
cheveux
Et parfois
elle
la touche
avec
effroi
fascinée
comme si
elle allait
s’ouvrir
et
son
cerveau
se
répandre
dans la
douche
quand elle
se
lave
les
cheveux

Mme Yamada
marche
avec les
autres
elle défile
dans la
ville
et les
enfants
regardent
avec
des
yeux
ronds
à travers
sa
mousseline

Il ne fait pas
trop
froid
et elle
n’est pas
derrière
les
étudiants
qui
ramassent
les
crottins

Le responsable
de la
matsuri
lui a
demandé
si elle
ne voulait
pas
être à
cheval

Elle a
hésité
parce
que le
cheval
qu’on lui
proposait
était
tenu par un
beau
monsieur
dont la
barbe
avait la
couleur
de son
cheval
dont le cheval
avait
la
couleur de
sa
barbe :
sel

Mais Mme Yamada
avait peur
de
tomber
d’avoir envie
de
faire
pipi
d’avoir mal
aux fesses
donc elle
exprima
qu’elle
préférait
marcher

Elle marche
elle ne
sait plus
pourquoi
les enfants
sont
contents
les petits
qui ne disent
rien
les mamans
qui
nomment
« tiens, voilà les
guerriers »

Et Mme Yamada
marche
pour faire
cesser la pluie
pour le
riz et ne pas
avoir
faim
elle marche
comme on a
toujours
marché
et elle
sait que
ça ne
sert à
rien
parce que
la vraie
matsuri
est
secrète

Défiler
c’est bon pour la
télé
mais la
vraie
matsuri
est
secrète
la nuit
la nuit quand il fait
froid
et ceux
qui
savent
vraiment
sont là

il
faut
et les
musiciens
de

jouent
toute la
nuit
et personne
ne marche
mais
une femme
en
blanc et
rouge
danse
et elle
tourne comme
personne
ne
tourne
sur une
scène de

elle tourne
comme on tourne
depuis
mille ans
deux mille ans
depuis
toujours
quand on
appelle
les
dieux
et l’on sent
que ça monte
en
elle
et les
percussions
des
tambours qui
blessent
les
doigts
sont
masquées
par les
appels
par les
cris
de
ventre
qui sont
des chants
qu’on ne
comprend
plus
et ça
tourne
tout le
monde
tourne
même assis
et l’on a le
tournis
les murs
de bois
les cloisons
de papier
du
temple
tournent
l’espace
devient une
toupie
et chacun
est une toupie
dans la
toupie
à ne plus
savoir où
en
être

Mme Yamada
respire
vite
elle
s’empresse
de ranger
des affaires
dans
sa première
maison pour
chercher
des
amis
qui
viennent
en
avion
et il y a
beaucoup de
monde dans
sa
maison
où elle est en
retard
alors elle
se
presse
en
courant
dans
les
pièces
quand
quelqu’un

l’appelle

La
toupie
ralentit
elle est
dans sa
pièce
préférée
et,
rentre
d’un pas
pressé
de
chat qui a
faim
son
chat

son premier
chat

Il est
un peu
plus
vieux
un peu
maigre
comme s’il avait fait un
long
voyage
il a une
cicatrice
sur le
côté
mais il vient
vers elle
comme
s’il n’était
jamais
parti
lui
lèche les
doigts
se couche
en demi-cercle
sur
le flanc
se lèche
le ventre
avec des coups
de
tête et de
langue
énergiques
menace
de la
mordre
quand elle
veut lui
caresser
le
ventre
fait un
bond
sur ses
genoux
puis
grimpe
sur
ses
épaules
et
elle sent
sa
chaleur
contre
son
cou
la
vibration

la vibration
douce
de
l’amour
de
l’amitié

de la

fidélité

La certitude
de ne
jamais
être
trahie

Mme Yamada
se
réveille

il est
trois
heures
du
matin

Elle a un
peu
froid et
trop
chaud
dans son
futon

Et la
vibration
de
son
chat
qui ne l’aurait
jamais
trahie
lui
manque
lui
manque
lui
manque
lui
manque
lui
manque

autour
de
sa
nuque


14 décembre 2008

Le bruit de l’enjoliveur métallique

Classé dans : Ume — Stéphane Barbery @ 9:59

Le troisième
épisode qui
avait
fini
d’achever
l’année
de
Matsujirô
concernait
son
neveu
Tochan

Et désormais
il
était
grillé

Il se
souvenait
exactement

il
était
quand
sa
mère
l’avait
appelé

La mère
de
Matsujirô
n’appelle
jamais
son fils

Il fallait que
ce
soit
grave
et en un
sens
la situation
était
grave

Matsujirô
était
au magasin
de
vélo
pour
échanger
celui
électrique
qu’il
avait gagné
contre
un vélo
très léger
avec
beaucoup de
vitesses

Il trouvait qu’il
avait pris
du poids
ces
derniers mois
sur son
scooter
et à
manger des
gâteaux

Le vélo
électrique
il était
content de la
façon
dont il l’avait
gagné.

Dans le club
de
go
près de chez
lui
venait
depuis
quelques
mois
une institutrice
célibataire
récemment à la
retraite
insupportable
C’est typiquement
la
Mme Je-sais-tout
Qui connaît tout
Qui sait faire
Qui commente et
donne des
conseils d’un ton
de
maîtresse d’école
à tout le
monde.

Elle n’est pas
spécialement
bête
elle est
même
5ème
kyu
Elle se prend
juste pour
une joueuse
professionnelle
comme celles
à la télé
le dimanche
qui sont
jeunes
jolies
et
humbles
mais elle, elle,
elle s’est toujours
attachée à s’enlaidir
et ne se rend pas
compte
qu’elle n’est pas
humble et qu’elle
énerve
tout le
monde

Que ce
soit la
faute de
son
père ou de
sa
mère
qui voulaient
un
fils
qui auraient
voulu faire
des
études
et qui
ont fait
comprendre à
l’enfant que
c’était ça
ou
crève
et l’enfant
s’est mis
en
sur-régime
angoissé
pour se
conformer
à cette demande
qui ne correspond
pas à ce
qu’elle
est,
tout cela n’y change rien :
elle est
insupportable

Matsujirô en
a
marre de
croiser
des personnes
angoissées
en
sur-régime
tellement dans la
peur de
décevoir
un parent
imaginaire
qu’ils ne
cessent
d’humilier
les vivants
qu’ils ne cessent
de se
faire
haïr
leur vie
durant

Matsujirô
rêve
parfois
d’une société
idéale
où un badge
selon le
contexte et
l’activité
afficherait
en temps réel
son grade
sur une
échelle de
1 à
10
et chacun pourrait
voir le
grade de
l’autre
et lui
devrait le
respect
qui
s’impose
et ce besoin
du respect
dû au
grade on ne
pourra pas
jamais le
changer
tout primate
que
l’on est

Au go,
le grade c’est
facile :
on connaît son
niveau.

L’instit
retraitée
elle vit
tellement
dans
son stress
elle n’est plus elle-même
depuis
tellement longtemps
d’ailleurs elle n’a sans
doute
jamais pu être
elle-même
qu’elle ne cesse
d’oublier
les grades
le respect
de se taire
même au
go

Ces
personnes

Matsu ne les
supporte
plus

Le pire du
pire
c’est quand
elles sont
prises
en
faute

A ce moment

elles passent en
mode
survie
car le parent
imaginaire qui
les tyrannise
dans leur
tête
pourrait
les manger
les abandonner
les
tuer
alors
elles préféreront
tuer
les témoins
être violentes
au dernier des
degrés
plutôt
que de
reconnaître
leur
erreur
l’erreur de n’avoir jamais
vécu
de toute
leur
vie

Prises en faute
leur première
stratégie
consiste
à
nier

Non, le réel n’a jamais eu
lieu

Pour Matsujirô quand un
être humain
fait
cela
il ressent une
telle
violence
qu’il est
content de ne pas
porter de
katana,
qu’il est content
de rester
humain

Confronté
à
l’évidence et
ne
pouvant plus
nier
ce type de personnes
passent alors au
stade 2 de leur ignominie :
minimiser
justifier
impliquer
l’autre

« c’est pas moi »
« c’est pas grave »
« c’est ta faute aussi si… »

Stade 3 : l’oubli.
Il ne s’est rien passé.
« Quoi ? Il s’est passé quelque chose ?
Non »
« Qu’est-ce que tu peux être
mesquin »
« Tu crois que c’est important de se
souvenir de ces
choses là ? »
« Tu ne dois pas être heureux pour te
crisper sur
ces détails. Pense à tous ceux qui souffrent et combien tu es heureux »
« Si cela peut te faire plaisir, je m’excuse, même si je n’y suis pour
rien et si en plus tout cela n’est vraiment que des broutilles »

Stade 4 : le grand jeu de l’étonnement
le grand jeu du grand seigneur
« Je ne comprends pas pourquoi tu m’en veux
encore et c’est bien de ta faute
si cela se
passe comme
cela, je me suis excusé, non »
« Tu dois vraiment avoir des
problèmes
pour te
comporter de cette façon »
« Mais ce n’est pas grave
je te pardonne
sache que je serai
toujours là pour toi
et que je
t’aime quand
même »

A ce stade là
Matsujirô
avait
une terrible
profonde
irrésistible
envie de
vomir

Il s’imaginait
vomir
à flot
continu
une substance
verte
de la consistance
du weetabix mou
ou du zenzai
agrémenté
de résidus
de décharges
automobiles
qui sentirait
l’ail et
ferait
tomber les
mouches.

Il s’imaginait
vomir deux bons
mètres cube
de cela
sur ces
personnes

Puis roter un très gros brrooo-ah,
se taper du poing gauche
sur le sternum en disant :
« ahhh, ça fait du bien »
en écoutant le bruit
sonore
d’un enjoliveur
métallique
dévalant
le Fujisan
de
vomi
vert

L’instit’
faisait
donc suer
tout le
monde en donnant
des conseils
à son adversaire qui
avait eu
la gentillesse
d’accepter
de jouer
avec elle
en lui
donnant
trois pierres.

Elle gagnait
de
beaucoup.
Et toute
fière
d’elle
elle dit :
« je parie
mon vélo
que
personne
ici
ne peut
renverser
la
partie,
pas
même
Matsujirô San »

Matsu
se retint
de lui
vomir
dessus.
Il
se
leva
et
analysa
la
situation
sur le
goban

C’était
en
effet
quasi
impossible
quasi
impossible
quasi
impossible

Pour gagner
il
faudrait
jouer de
façon
exclusivement
agressive
et ici
dans ce
club
à Kyôto
personne
ne prenait
plaisir
à
cela

Pour gagner
il faudrait
jouer
deux
niveaux
au dessus
de
son
niveau
calculer
chaque
coup
à l’épuisement
sans faire
la
moindre
erreur

Il regarda
le
vieux
qui se leva
les
yeux
brillants
d’excitation
et
s’assit

« Ahahaha
Matsujirô San
Si je gagne
vous me donnerez les
beaux goke,
ceux de votre grand-père
dont vous nous avez
parlé, d’accord ? »

Matsu ne dit
rien
et fit
claquer
sa pierre

L’instit n’avait
jamais entendu
claquer une
pierre
aussi fort
elle sursauta
figée
puis se reprit
et continua
« ahahaa »
comme si elle
n’avait pas eu
peur

Matsujirô
respira
trois fois
longuement
d’une respiration
lente de
prânâyâma

Il se
mit en
transe
pour utiliser
toutes les
ressources
pré-réflexives
de son
cerveau
pas pour appeler
son
kami
qui ne savait
pas
jouer
au go
qui s’en foutait
et qui lui
dit
« tu préfères pas
lui
mettre une
tarte ? »

Il tua
le groupe
le plus
faible
de l’instit
Mais il
était
toujours
en
retard

L’instit commença
à
devenir
fébrile
elle ne parlait
plus
jouait au
meilleur
de son
niveau
en puisant
des
ressources
dans
sa haine
sa haine des hommes
sa haine des autres
sa haine d’elle-même

Au début
du
Yose
Matsujirô
sortit de
sa
transe
pour regarder le
goban
comme s’il n’avait
jamais
vu
la partie

Il n’aimait pas
compter
Il compta

Il lui manquait
trois
points
Et il n’y
avait que
quatre
points
à retourner
dans
cette
fin
de
partie

Il la
regarda
dans les
yeux
Elle était
toute
entière dans
sa
folie
inaccessible
comme l’avait
été pour
elle
le réel

Il sourit.
Il lui sourit
à la japonaise.
d’un quart de
demi
millimètre
du pli
gauche
des
lèvres

Gagna
trois
points.

« bravo, égalité ! » exulta-t-elle
« non. Vous oubliez le komi.
un demi-point.
Arigatogozaimashita ».

Elle resta silencieuse
et ne s’inclina pas.


12 décembre 2008

Apprendre le japonais en geek (round 4)

Classé dans : Apprendre le japonais — Stéphane Barbery @ 22:02

[Ce texte poursuit le témoignage débuté : ici, ici, et ]

Ce matin, Mnemosyne installé sur mon mini tablet PC (Loox U50) a affiché dans la catégorie Maniette : 2064
Scheduled : 0
Not memorised : 0

C’était donc possible. C’est possible. A ceux d’entre vous qui veulent assimiler les 2000 premiers kanji rapidement, ludiquement, sans avoir le sentiment de se faire violence, j’en témoigne : c’est possible !

En juin dernier, je m’étais fixé deux objectifs pour cette fin d’année en japonais :
- Terminer le Maniette
- Obtenir le niveau JLPT3

J’ai dû sacrifier le deuxième objectif pour réussir le premier. Le JLPT4 aurait été aisément possible. Mais pas le 3. Il aurait fallu pour cela que je consacre deux fois plus de temps tous les jours au japonais. Et pas seulement du temps. Une énergie qui m’aurait manqué pour créer, écrire, photographier.

Pourtant, tenir mon objectif principal a été, en vivant au Japon, ces derniers mois, frustrant. Car il signifiait au quotidien en rester à un vocabulaire et une syntaxe d’enfant de trois ans. Mais je ressens profondément combien ce choix est judicieux. L’apprentissage du sens et de l’écriture des kanji qui constitue souvent le mur qui arrête la progression des plus motivés est désormais derrière moi. A partir d’aujourd’hui, toutes les petites boîtes mentales créées lors de la mémorisation des caractères vont se remplir aisément de leurs lectures on et kun, du vocabulaire, des structures grammaticales.
Je n’aurai pas en lisant un texte la sensation de buter sur des trous, des vides, de l’inconnu radical.
Le texte écrit japonais n’est plus désormais terre étrangère mais paysage complice. Obscur mais complice

Soyons très clair : l’étape d’aujourd’hui n’est qu’un camp de base très limité.
J’ai appris ces neuf derniers mois à tracer à la main un caractère quand Mnemosyne me proposait son sens en français.
Ma familiarité avec les kanji s’est donc construite pour l’instant uniquement dans le sens du thème. La connexion se fait par ailleurs lentement car elle repose sur une succession d’étapes (retrait d’un indice, puis de tous les indices, visualisation et mise en ordre des composants) qui ne sont pas encore automatisées.
Cela signifie que lorsque je croise aujourd’hui dans la rue des kanji, je mets un temps fou à renverser l’opération, à passer à la version et leur assigner une signification française.
A cela, il faut ajouter que l’essentiel du vocabulaire japonais est composé de la combinaison de deux kanji, le sens du binôme étant parfois très éloigné du sens combiné de chacun d’entre eux.
Là encore : frustration. Mais souriante : je reconnais les éléments. Je ne vois plus des gribouillis mais des formes amies.
Pour ne pas mentionner la beauté des caractères, la façon dont ils ouvrent l’âme et les yeux de façon non conceptuelle, la façon dont ils exigent de ressentir le ni trop, le ni trop-peu, le bon espacement, l’harmonie des traits qui dansent.

Je suis fier de cette étape.
Je n’étais pas sûr d’en être capable. Pas aussi aisément.

Je ne remercierai jamais assez James Heisig pour avoir créé cette méthode si futée, si chouette, si jubilatoire. Jamais assez Yves Maniette pour l’avoir traduite.
Jamais assez les personnes qui ont témoigné sur le net de son efficacité.

Je souhaite partager à mon tour mon ressenti sur les éléments qui ont été cruciaux dans cet apprentissage :

1) Mnemosyne (cela aurait pu être Anki ou tout autre logiciel de répétition espacée). Ce type de logiciels transforme la répétition nécessairement requise pour la mémorisation en quizz ludique et fin : les items proposés tous les jours sont ceux que l’on a besoin de réviser. On n’a pas le sentiment de perdre du temps mais au contraire de passer juste ce qu’il faut sur les items qu’il faut. L’effet est paradoxal, on en vient à aimer ses erreurs car on sait qu’elles se transforment en acquisition profonde. A titre de témoignage, mon taux de réussite quotidien sur Mnemosyne est d’environ 80%. Ce taux n’est pas représentatif de ma connaissance de l’ensemble des items car Mnemosyne ne questionne que sur ce que l’on n’a pas encore suffisamment acquis…

2) Mnemosyne exige une discipline, la mise en place d’une routine de vie. Depuis que je me suis sérieusement lancé dans ce projet en avril, je m’y suis consacré tous les jours. Tous les jours. Même fiévreux, même en voyage, même chez des amis, même à passer pour un rustre. Tous les jours. Sine Die sine Kanji. Mnemosyne est vraiment bien dosé car il ne m’a jamais proposé un nombre d’items trop important. Ces deux derniers mois, j’étais quizzé tous les jours sur une centaine d’items, soit entre 30 et 60 mn de révision. Parce que là est la clé : je n’ai jamais passé plus d’une heure et demie par jour à cet apprentissage. La moyenne sur neuf mois doit être inférieure à une heure. C’est cela qui est complètement stupéfiant : il faut à la grosse louche 300 heures pour finir le Maniette. Je suis le premier étonné, moi qui ait tant sué pendant toute ma scolarité sur l’apprentissage de vocabulaire en langues étrangères avec des résultats si médiocres…
La clé majeure, principale, LE TRUC, c’est cela : chaque jour. Chaque jour. Chaque jour. Tous les jours. Chaque jour. Et avancer. En se faisant confiance. Mon rythme personnel consistait à avancer par bond d’une vingtaine d’items. Souvent en un jour. Le plus souvent en deux ou trois : je les lisais le soir avant de dormir, les écrivais une fois sur papier le lendemain, les entrais dans Mnemosyne le jour même ou le surlendemain. Il y a eu bien sûr des passages où j’ai tiré la langue. Où je restais bloqué une semaine sans pouvoir avancer davantage. Mais cela passe. Parce qu’on sait que c’est possible. Que d’autres l’ont fait.
J’en témoigne 2064 kanji, 9 mois, 1h par jour : c’est possible.

3) Le geek en moi est satisfait car mon mini tablet PC (600g, tient dans la paume, abordable) a véritablement été d’une aide précieuse. Il n’a jamais été un simple gadget, un jouet. Ce n’est pas un outil indispensable mais il a été précieux pour gagner tous les jours plusieurs minutes – ce qui compte à la fin. Pour apprendre, au lit, sans avoir besoin d’une table avec cahier, livre, crayon, support. Le tracé des caractères sur l’écran, leur reconnaissance et leur affichage immédiat dans une police calligraphique qui conduit implicitement à améliorer ses tracés, est un vrai plus, qui participe également de l’aspect ludique du processus.

Pour résumer :
- La méthode Heisig traduite par Maniette marche.
- Il faut la compléter par un logiciel SRS comme Mnemosyne ou Anki (tous les deux gratuits).
- S’y consacrer sérieusement exige de sanctuariser, de ritualiser du temps pour cela, tous les jours, tous les jours sans exception. En avançant.

Grand sourire chaleureux à ceux qui sont en cours, ceux qui s’y mettent, ceux d’entre vous qui vont s’y mettre.


11 décembre 2008

Avatars du caca mitochondrial

Classé dans : Ume — Stéphane Barbery @ 12:49

Matsujirô
continue de
penser aux
mois
passés
en jouant au
« Transformer
français »
sur son
vélo
dans les rues
de Kyôto

Matsu revient
du
Bic Camera
de la
gare
où il a testé
les
nouveaux
modèles
de
boîtiers
sortis
cette fin
d’année
et qu’il ne pourra
pas s’offrir
désormais avant
très
longtemps

Le « Transformer
français »
c’est quand tu
roules en vélo sur la
route
presque à la vitesse
maximale
autorisée par
un
scooter
puis, quand un
feu
rouge
se présente
hop
instantanément
et avec
beaucoup
d’innocence
tu redeviens
piéton
se trouvant
par le plus
grand des
hasards sur deux
roues
qui font quand même de toi
un chevalier piéton
ou un handicapé piéton
et donc c’est normal d’exiger
du vulgus piéton à pied
qu’il te laisse la priorité,
et suffisamment
d’espace,
sur le
carrefour
que tu empruntes
et qui est
vert
pour le
piéton
que tu
n’as jamais
en fait cessé d’être
et puis hop
instantanément
et avec beaucoup
d’innocence,
le carrefour
étant
derrière toi,
la rotation
achilienne
de tes chevilles
s’empare de
ton être et te
retransforme
en scooter
bio
que la machine
métallique que
tu chevauches
aspire à
être

Matsujirô
repense à
l’année passée
parce qu’il
ne fait plus
chaud
et que le
frais réactive
des processus
d’introspection
dans le
mochi fondu,
par les mois chauds,
de son
cerveau

D’ailleurs
à Bic Camera
il a oublié
de
regarder les
chauffages
car
celui trouvé au
Recycle Shop
est sur le
point de
rendre l’âme
et Matsu
n’aime pas
trop
avoir à mettre
son bonnet
sur la
tête
la
nuit
ou quand il
travaille
chez lui

Cette année
aurait
pu
vraiment
être
faste

Professionnellement
d’ailleurs
il ne savait pas
trop quoi
en
penser

Au printemps,
Le prof titulaire
en ethno des religions
de son département
a reçu par surprise
les crédits pour une
mission immédiate
de terrain
de
6 mois
aux
Etats-Unis.
Quand un ethnologue
va aujourd’hui
aux
Etats-Unis
étudier les
religions
il a le
frisson
la peau de
poulet
d’excitation
qu’avaient
les premiers
ethnologues
quand ils
s’enfonçaient
dans la
brousse
africaine
dans les forêts
indonésiennes.
On se dit
on se dit
« comme c’est étrange »
« ohhh »
« comme c’est curieux »
et l’on prend des
notes pour tenter
d’assigner
un sens
une structure
aux comportements
et aux
discours
qui figent la
stupéfaction

Ce prof titulaire
c’est le
chef hiérarchique
de
Matsujirô
qui n’est que
contractuel
pour des cours
aux première année
mais c’est déjà
bien
vu son
âge et la
concurrence

Son chef lui a dit
« Matsujirô San
je pars
6 mois
tu me
remplaces »

Le visage de Matsu
est resté
impassible.
Il pensait
à son
copain français
qui aurait probablement
dit à voix
haute
« Waa putain la classe
mais ça va être un taf
de l’enfer
j’y connais rien à tes
sujets »
parce qu’en France
comme on a fait la
révolution
et quand on est intello
c’est-à-dire
votant
pas-pour-cette-gauche-indigne-mais-contre-la-droite
on tutoie ses
collègues

Matsujirô
lui, à Kyôto,
est resté
impassible
s’est incliné pour
remercier
avec un
« arigatogozaimasssse »
prononcé avec la même
intonation basse, virile, qu’un
« gambarimassse »
de service militaire

Son chef poursuit :
« je sais que tu vas faire de ton mieux
mais si acceptes de me remplacer
tu dois aussi me remplacer chez
Sato Sensei
qui est à Paris jusqu’en septembre ».

Sato Sensei
Tout le monde le
connaît à
Kyodai.
Il dirige
le département de
biochimie depuis
trente ans
et sa famille
a fait
construire au
moins
trois des
bâtiments de
l’Université

C’est un gentil
vieux monsieur
donc un
tyran
célibataire
obsessionnel
tout à fait
vieux Kyôto
qui a beaucoup
de
pouvoir.
Tous les
doctorants
ambitieux
ne rêvent
que de
bénéficier
de sa
protection
qui te fait
gagner
10 à 15 ans
dans
ta
carrière

« Matsujirô San,
tu es célibataire
n’est-ce pas ? »
lui demanda son chef
qui était un vieux
célibataire.

Matsujirô s’inclina
pour répondre
oui et il
serra ses
dents
en repensant à
Etsuko

Sato San
avait accepté
de passer
un an
avec d’autres
seniors internationaux
dans le
labo « Chimie des processus biologique »
du Collège de France
pour augmenter les
chances de plusieurs
de ses
collègues japonais
dans les tractations
pour les prochains prix
Nobel
Cet argument du pouvoir,
réel, puissant,
engageant l’honneur
du Soleil Levant
avait seul pu le
faire renoncer
douze longs
mois
à son
Kyôto

Il avait donc laissé
la
garde de sa
maison
au chef de Matsujirô
qui lui en confiait
la garde
à son
tour

La garde, c’était de
vivre et dormir
dans la maison
pour
s’occuper
du
chien

Le chien
c’était un
vieux
petit
bâtard
qui puait
ne voyait
plus très
bien,
calme
gentil
mais
très
con

La spécialité
de
Sato San
c’était
la chimie
des
mitochondries.
Il avait donc
appelé
le chien,
castré,
ミト,
Mito

Une vieille femme
venait
entretenir un
peu
la
maison
gigantesque
qui tombait
en
ruine
mais il fallait
tous les jours
sortir
deux fois
le
chien
et s’en
occuper
pour ne pas
qu’il
déprime
et Sato San
avait
été
formel
sur
ce point

La maison
japonaise
de
Sato San
possédait
un très grand
jardin
surplombant la
ville
et l’engawa
entourant
la pièce
principale
de 15
tatamis
était
un vrai
bonheur.

Un vrai bonheur
jauni
qui sentait
le vieux
dont les
murs
tombaient en
ruine
mais qui
était au printemps
et en été
un paradis

Matsujirô
s’installa
et commença
à travailler
comme un
fou
pour préparer
les cours
qu’il donnait
à la place de
son chef

Il se sentait bien
dans la maison
et tout se
passait bien
avec le
chien
qui était
calme
mais
puait
et qui faisait
beng
en se
cognant aux
cloisons
des pièces
obscures

Et puis
Et puis
survint
l’incident

Sato San
à sa manière
était un
génie
qui avait ses
lubies

Sato San
s’était
intéressé
à la chimie
de la
crotte de
chien

Il pensait
décupler
centupler
la fortune
familiale
en trouvant
des bonbons
pour chien
qui les
feraient
faire des
crottes
agréables à
ramasser

Il s’était lancé
dans une
expérimentation
sauvage avec son
chien
mais
minutieuse.

Matsujirô était
tombé sur le
carnet et la
boîte à
20 tiroirs
contenant
des bonbons
différemment
dosés
ayant des
effets sur
différents
paramètres :
la texture
la couleur
l’odeur
la rapidité de séchage de la surface externe à l’air libre
le volume
la consistance

Mito
le chien
aimait bien
ses
bonbons

Quand Matsujirô
avait manipulé la
boîte
il était venu d’un
pas
de vendeur japonais
allant cherchant un item
pour un client qu’il ne faut
pas faire attendre :
un pas trotté rebondissant inefficace

Il s’était assis devant
Matsujirô
avait penché sa tête
sur le côté
droit
et avait remué la
queue
qui faisait un
bruit rigolo
sur le
tatami
(parce que
oui,
Sato San
laissait son chien
se promener
sur les
tatamis
de la maison
mais il fallait,
dans le
genkan,
lui essuyer
consciencieusement
les pattes
après
chaque
balade)

La grande boîte
contenait
vraiment
beaucoup
de
dragées
et était
étiquetée
de façon
très
précise

Matsujirô
se dit
que
Sato San
ne se rendrait
pas compte
s’il
essayait
une fois
pour
voir

Il sortit
une dragée
du casier
étiqueté
« Pinku »

Que Mito
goba
avec un
évident
plaisir
et en
léchant
ensuite
la paume
et les
doigts
de
Matsu

Le lendemain
matin
Matsujirô
sortit plus
tôt que
d’habitude
pour être
sûr de ne
croiser
personne
avec dans la
main droite
la laisse
de Mito
et dans la main
gauche
son petit
sac à
caca
contenant la
petite bouteille
d’eau
pour diluer
les
pipi
giclés
ici et là
par le
chien

Matsu
avait
appris
à doser
la dilution
du pipi
pour que la
petite
bouteille
tienne
toute
la
balade

Matsu
s’était dit
« ce n’est pas
possible
ça ne pourra pas
être
rose »

En effet
ce ne fut
pas rose
mais
Sakura
un éblouissant
rose pâle
pas du tout
un framboise
chimique
mais un
éblouissant
rose
pâle

« Waaaa, sugoi ! »
fit Matsujirô
en ramassant
la crotte
dont il
nota que la
consistance était
juste un peu
plus
collante

Matsu
ne pu résister
à la
tentation.

Tous les jours
il essayait
une
nouvelle
dragée
et
Mito l’aimait
tous les
jours davantage

Matsu avait
donc
découvert
les cacas
fluos dans la nuit
ceux qui sentaient
le
kinmokusei
ceux qui
séchaient très très très
vite
et Mito
n’avait pas eu
l’air
heureux ce jour-là
et il avait fermé
les yeux
puis les avait ouvert
en grand
et puis avait ouvert
en grand la gueule
de soulagement
une fois la mission
accomplie
et Matsu lui avait dit
« gomen, Mito, gomen »

Il y avait eu aussi des
cacas
inramassables
et la tentative
de
Matsu de les diluer
avec la bouteille
pour les
pipi
n’avaient pas eu
beaucoup
d’effet.

Heureusement il
avait plu
mais le
lendemain
Matsu remarqua
quand même
que le trottoir
gardait une
coloration
sombre
qui ne partit
d’ailleurs
jamais

Matsu avait
bien aimé
la dragée
qui faisait
faire au
chien
des cacas
uniformément
sphériques
de la taille
d’une
balle de
ping-pong

C’était rigolo
à
ramasser

Mais.

Mais un jour
deux mois
avant le retour
de son chef
un jour
où il avait
vraiment trop
travaillé
Matsujirô s’était
endormi
sur la table
basse
et la
boîte à
dragées
était tombée
en s’ouvrant sans
faire de
bruit
sur un
zafu

Ce qui
suivit
n’aurait
jamais

arriver
car le
cahier
précisait en
gros qu’il
ne fallait en
aucun
cas
mélanger
les dragées
ni dépasser
certaines
doses

Mito ne
savait
pas lire
et de toute
façon ne
voyait
plus très
bien

Il dégusta
avec délectation
de
nombreuses
nombreuses
dragées
puis se
coucha
sur le
flanc

Matsu ne remarqua
pas la
boîte à
dragées
sur le zafu
et sortit
donner
ses cours
pour rentrer
tard
après avoir
mangé dans un
yakitori
avec des
doctorantes
avenantes
et bien
disposées
dont il pensait
qu’elles avaient
toutes
des aiguilles
dans leur
portefeuille

Il rentra
donc
seul
chez
Sato San
et fut
surpris
que
Mito ne l’attende
pas dans
le
genkan

il se déchaussa
chaussa
ses sleepers
et appela
Mito
en se
dirigeant
vers la
belle grande
pièce du
fond de la
maison

Non le
chien
n’était
pas
mort

Il était
juste
affreusement
déshydraté

Matsujirô
se demande
encore
comment
autant de
matière
avait pu
sortir
d’un
aussi
petit
corps

La
totalité
des
beaux et
anciens
tatamis
était
barbouillée
d’une
substance
rose
visqueuse
mais dont la
partie qui
s’était incrustée
semblait
pour
toujours
incrustée
et la pièce
sentait
un mélange
horrible
de cocktail
de fruits
multivitamines
et de
chiasse
verte
une odeur
de
gastro
amazonienne.
A la
mangue.

Matsujirô
commença
par dire
« oh non, oh non, oh non »
tomba à genoux
mit ses paumes
devant ses lunettes
regarda à travers
un instant
se prit
la
tête dans les mains
en tirant ses cheveux
tappa
trois fois
ses poings
sur une partie
non rose
du
tatami
et commença
à penser
vite
très très très
vite
sa vie
se jouait
peut-être
sur ces
tapis
barbouillés
de
caca
rose

Première urgence
sauver le
chien
la clinique
vétérinaire
lui
factura
un mois
de
salaire

Deuxième urgence
acheter
le silence
de la
vieille dame
qui entretenait
un peu
la maison
cela lui
coûta
trois mois
de salaire
car elle avait
besoin de
refaire sa
salle de
bain
et il dût
longtemps
pleurer
devant
elle
avant qu’elle ne
lui
tape
3 fois
doucement
sur l’épaule

Là où il
continuait
à avoir
mal
c’était pour
le
prix
de la
réfection
des
tatamis
6 mois de
salaire
pour les refaire
en leur
donnant un
sentiment
de vieux
jauni
et encore
heureux qu’il
ait eu un ami
dont le père
travaillait dans
le
secteur

Il aurait
payé
40%
de plus sinon
et puis ils n’auraient
pas pu sortir
puis
entrer
silencieusement
les tatami
à trois
heures
du
matin
pour que
les
voisins ne
posent pas de
questions

Matsu
n’avait jamais été
vraiment
riche
mais là
il était
carrément
endetté.
Endetté
épuisé
et inquiet

Matsujirô
avait la haine

la haine du

caca sakura


 
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