Avatars du caca mitochondrial
Matsujirô
continue de
penser aux
mois
passés
en jouant au
« Transformer
français »
sur son
vélo
dans les rues
de Kyôto
Matsu revient
du
Bic Camera
de la
gare
où il a testé
les
nouveaux
modèles
de
boîtiers
sortis
cette fin
d’année
et qu’il ne pourra
pas s’offrir
désormais avant
très
longtemps
Le « Transformer
français »
c’est quand tu
roules en vélo sur la
route
presque à la vitesse
maximale
autorisée par
un
scooter
puis, quand un
feu
rouge
se présente
hop
instantanément
et avec
beaucoup
d’innocence
tu redeviens
piéton
se trouvant
par le plus
grand des
hasards sur deux
roues
qui font quand même de toi
un chevalier piéton
ou un handicapé piéton
et donc c’est normal d’exiger
du vulgus piéton à pied
qu’il te laisse la priorité,
et suffisamment
d’espace,
sur le
carrefour
que tu empruntes
et qui est
vert
pour le
piéton
que tu
n’as jamais
en fait cessé d’être
et puis hop
instantanément
et avec beaucoup
d’innocence,
le carrefour
étant
derrière toi,
la rotation
achilienne
de tes chevilles
s’empare de
ton être et te
retransforme
en scooter
bio
que la machine
métallique que
tu chevauches
aspire à
être
Matsujirô
repense à
l’année passée
parce qu’il
ne fait plus
chaud
et que le
frais réactive
des processus
d’introspection
dans le
mochi fondu,
par les mois chauds,
de son
cerveau
D’ailleurs
à Bic Camera
il a oublié
de
regarder les
chauffages
car
celui trouvé au
Recycle Shop
est sur le
point de
rendre l’âme
et Matsu
n’aime pas
trop
avoir à mettre
son bonnet
sur la
tête
la
nuit
ou quand il
travaille
chez lui
Cette année
aurait
pu
vraiment
être
faste
Professionnellement
d’ailleurs
il ne savait pas
trop quoi
en
penser
Au printemps,
Le prof titulaire
en ethno des religions
de son département
a reçu par surprise
les crédits pour une
mission immédiate
de terrain
de
6 mois
aux
Etats-Unis.
Quand un ethnologue
va aujourd’hui
aux
Etats-Unis
étudier les
religions
il a le
frisson
la peau de
poulet
d’excitation
qu’avaient
les premiers
ethnologues
quand ils
s’enfonçaient
dans la
brousse
africaine
dans les forêts
indonésiennes.
On se dit
on se dit
« comme c’est étrange »
« ohhh »
« comme c’est curieux »
et l’on prend des
notes pour tenter
d’assigner
un sens
une structure
aux comportements
et aux
discours
qui figent la
stupéfaction
Ce prof titulaire
c’est le
chef hiérarchique
de
Matsujirô
qui n’est que
contractuel
pour des cours
aux première année
mais c’est déjà
bien
vu son
âge et la
concurrence
Son chef lui a dit
« Matsujirô San
je pars
6 mois
tu me
remplaces »
Le visage de Matsu
est resté
impassible.
Il pensait
à son
copain français
qui aurait probablement
dit à voix
haute
« Waa putain la classe
mais ça va être un taf
de l’enfer
j’y connais rien à tes
sujets »
parce qu’en France
comme on a fait la
révolution
et quand on est intello
c’est-à-dire
votant
pas-pour-cette-gauche-indigne-mais-contre-la-droite
on tutoie ses
collègues
Matsujirô
lui, à Kyôto,
est resté
impassible
s’est incliné pour
remercier
avec un
« arigatogozaimasssse »
prononcé avec la même
intonation basse, virile, qu’un
« gambarimassse »
de service militaire
Son chef poursuit :
« je sais que tu vas faire de ton mieux
mais si acceptes de me remplacer
tu dois aussi me remplacer chez
Sato Sensei
qui est à Paris jusqu’en septembre ».
Sato Sensei
Tout le monde le
connaît à
Kyodai.
Il dirige
le département de
biochimie depuis
trente ans
et sa famille
a fait
construire au
moins
trois des
bâtiments de
l’Université
C’est un gentil
vieux monsieur
donc un
tyran
célibataire
obsessionnel
tout à fait
vieux Kyôto
qui a beaucoup
de
pouvoir.
Tous les
doctorants
ambitieux
ne rêvent
que de
bénéficier
de sa
protection
qui te fait
gagner
10 à 15 ans
dans
ta
carrière
« Matsujirô San,
tu es célibataire
n’est-ce pas ? »
lui demanda son chef
qui était un vieux
célibataire.
Matsujirô s’inclina
pour répondre
oui et il
serra ses
dents
en repensant à
Etsuko
Sato San
avait accepté
de passer
un an
avec d’autres
seniors internationaux
dans le
labo « Chimie des processus biologique »
du Collège de France
pour augmenter les
chances de plusieurs
de ses
collègues japonais
dans les tractations
pour les prochains prix
Nobel
Cet argument du pouvoir,
réel, puissant,
engageant l’honneur
du Soleil Levant
avait seul pu le
faire renoncer
douze longs
mois
à son
Kyôto
Il avait donc laissé
la
garde de sa
maison
au chef de Matsujirô
qui lui en confiait
la garde
à son
tour
La garde, c’était de
vivre et dormir
dans la maison
pour
s’occuper
du
chien
Le chien
c’était un
vieux
petit
bâtard
qui puait
ne voyait
plus très
bien,
calme
gentil
mais
très
con
La spécialité
de
Sato San
c’était
la chimie
des
mitochondries.
Il avait donc
appelé
le chien,
castré,
ミト,
Mito
Une vieille femme
venait
entretenir un
peu
la
maison
gigantesque
qui tombait
en
ruine
mais il fallait
tous les jours
sortir
deux fois
le
chien
et s’en
occuper
pour ne pas
qu’il
déprime
et Sato San
avait
été
formel
sur
ce point
La maison
japonaise
de
Sato San
possédait
un très grand
jardin
surplombant la
ville
et l’engawa
entourant
la pièce
principale
de 15
tatamis
était
un vrai
bonheur.
Un vrai bonheur
jauni
qui sentait
le vieux
dont les
murs
tombaient en
ruine
mais qui
était au printemps
et en été
un paradis
Matsujirô
s’installa
et commença
à travailler
comme un
fou
pour préparer
les cours
qu’il donnait
à la place de
son chef
Il se sentait bien
dans la maison
et tout se
passait bien
avec le
chien
qui était
calme
mais
puait
et qui faisait
beng
en se
cognant aux
cloisons
des pièces
obscures
Et puis
Et puis
survint
l’incident
Sato San
à sa manière
était un
génie
qui avait ses
lubies
Sato San
s’était
intéressé
à la chimie
de la
crotte de
chien
Il pensait
décupler
centupler
la fortune
familiale
en trouvant
des bonbons
pour chien
qui les
feraient
faire des
crottes
agréables à
ramasser
Il s’était lancé
dans une
expérimentation
sauvage avec son
chien
mais
minutieuse.
Matsujirô était
tombé sur le
carnet et la
boîte à
20 tiroirs
contenant
des bonbons
différemment
dosés
ayant des
effets sur
différents
paramètres :
la texture
la couleur
l’odeur
la rapidité de séchage de la surface externe à l’air libre
le volume
la consistance
Mito
le chien
aimait bien
ses
bonbons
Quand Matsujirô
avait manipulé la
boîte
il était venu d’un
pas
de vendeur japonais
allant cherchant un item
pour un client qu’il ne faut
pas faire attendre :
un pas trotté rebondissant inefficace
Il s’était assis devant
Matsujirô
avait penché sa tête
sur le côté
droit
et avait remué la
queue
qui faisait un
bruit rigolo
sur le
tatami
(parce que
oui,
Sato San
laissait son chien
se promener
sur les
tatamis
de la maison
mais il fallait,
dans le
genkan,
lui essuyer
consciencieusement
les pattes
après
chaque
balade)
La grande boîte
contenait
vraiment
beaucoup
de
dragées
et était
étiquetée
de façon
très
précise
Matsujirô
se dit
que
Sato San
ne se rendrait
pas compte
s’il
essayait
une fois
pour
voir
Il sortit
une dragée
du casier
étiqueté
« Pinku »
Que Mito
goba
avec un
évident
plaisir
et en
léchant
ensuite
la paume
et les
doigts
de
Matsu
Le lendemain
matin
Matsujirô
sortit plus
tôt que
d’habitude
pour être
sûr de ne
croiser
personne
avec dans la
main droite
la laisse
de Mito
et dans la main
gauche
son petit
sac à
caca
contenant la
petite bouteille
d’eau
pour diluer
les
pipi
giclés
ici et là
par le
chien
Matsu
avait
appris
à doser
la dilution
du pipi
pour que la
petite
bouteille
tienne
toute
la
balade
Matsu
s’était dit
« ce n’est pas
possible
ça ne pourra pas
être
rose »
En effet
ce ne fut
pas rose
mais
Sakura
un éblouissant
rose pâle
pas du tout
un framboise
chimique
mais un
éblouissant
rose
pâle
« Waaaa, sugoi ! »
fit Matsujirô
en ramassant
la crotte
dont il
nota que la
consistance était
juste un peu
plus
collante
Matsu
ne pu résister
à la
tentation.
Tous les jours
il essayait
une
nouvelle
dragée
et
Mito l’aimait
tous les
jours davantage
Matsu avait
donc
découvert
les cacas
fluos dans la nuit
ceux qui sentaient
le
kinmokusei
ceux qui
séchaient très très très
vite
et Mito
n’avait pas eu
l’air
heureux ce jour-là
et il avait fermé
les yeux
puis les avait ouvert
en grand
et puis avait ouvert
en grand la gueule
de soulagement
une fois la mission
accomplie
et Matsu lui avait dit
« gomen, Mito, gomen »
Il y avait eu aussi des
cacas
inramassables
et la tentative
de
Matsu de les diluer
avec la bouteille
pour les
pipi
n’avaient pas eu
beaucoup
d’effet.
Heureusement il
avait plu
mais le
lendemain
Matsu remarqua
quand même
que le trottoir
gardait une
coloration
sombre
qui ne partit
d’ailleurs
jamais
Matsu avait
bien aimé
la dragée
qui faisait
faire au
chien
des cacas
uniformément
sphériques
de la taille
d’une
balle de
ping-pong
C’était rigolo
à
ramasser
Mais.
Mais un jour
deux mois
avant le retour
de son chef
un jour
où il avait
vraiment trop
travaillé
Matsujirô s’était
endormi
sur la table
basse
et la
boîte à
dragées
était tombée
en s’ouvrant sans
faire de
bruit
sur un
zafu
Ce qui
suivit
n’aurait
jamais
dû
arriver
car le
cahier
précisait en
gros qu’il
ne fallait en
aucun
cas
mélanger
les dragées
ni dépasser
certaines
doses
Mito ne
savait
pas lire
et de toute
façon ne
voyait
plus très
bien
Il dégusta
avec délectation
de
nombreuses
nombreuses
dragées
puis se
coucha
sur le
flanc
Matsu ne remarqua
pas la
boîte à
dragées
sur le zafu
et sortit
donner
ses cours
pour rentrer
tard
après avoir
mangé dans un
yakitori
avec des
doctorantes
avenantes
et bien
disposées
dont il pensait
qu’elles avaient
toutes
des aiguilles
dans leur
portefeuille
Il rentra
donc
seul
chez
Sato San
et fut
surpris
que
Mito ne l’attende
pas dans
le
genkan
il se déchaussa
chaussa
ses sleepers
et appela
Mito
en se
dirigeant
vers la
belle grande
pièce du
fond de la
maison
Non le
chien
n’était
pas
mort
Il était
juste
affreusement
déshydraté
Matsujirô
se demande
encore
comment
autant de
matière
avait pu
sortir
d’un
aussi
petit
corps
La
totalité
des
beaux et
anciens
tatamis
était
barbouillée
d’une
substance
rose
visqueuse
mais dont la
partie qui
s’était incrustée
semblait
pour
toujours
incrustée
et la pièce
sentait
un mélange
horrible
de cocktail
de fruits
multivitamines
et de
chiasse
verte
une odeur
de
gastro
amazonienne.
A la
mangue.
Matsujirô
commença
par dire
« oh non, oh non, oh non »
tomba à genoux
mit ses paumes
devant ses lunettes
regarda à travers
un instant
se prit
la
tête dans les mains
en tirant ses cheveux
tappa
trois fois
ses poings
sur une partie
non rose
du
tatami
et commença
à penser
vite
très très très
vite
sa vie
se jouait
peut-être
sur ces
tapis
barbouillés
de
caca
rose
Première urgence
sauver le
chien
la clinique
vétérinaire
lui
factura
un mois
de
salaire
Deuxième urgence
acheter
le silence
de la
vieille dame
qui entretenait
un peu
la maison
cela lui
coûta
trois mois
de salaire
car elle avait
besoin de
refaire sa
salle de
bain
et il dût
longtemps
pleurer
devant
elle
avant qu’elle ne
lui
tape
3 fois
doucement
sur l’épaule
Là où il
continuait
à avoir
mal
c’était pour
le
prix
de la
réfection
des
tatamis
6 mois de
salaire
pour les refaire
en leur
donnant un
sentiment
de vieux
jauni
et encore
heureux qu’il
ait eu un ami
dont le père
travaillait dans
le
secteur
Il aurait
payé
40%
de plus sinon
et puis ils n’auraient
pas pu sortir
puis
entrer
silencieusement
les tatami
à trois
heures
du
matin
pour que
les
voisins ne
posent pas de
questions
Matsu
n’avait jamais été
vraiment
riche
mais là
il était
carrément
endetté.
Endetté
épuisé
et inquiet
Matsujirô
avait la haine
la haine du
caca sakura
