22 décembre 2008

La cascade

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 7:15

Le troisième épisode
qui a pourri l’année
qui a grillé
Matsujirô
c’est la
cascade

Parce qu’immédiatement
en sortant
du magasin
de
vélo
Matsujirô
s’est rendu
chez ses
parents

l’attendait
sa mère
inquiète

C’est rare
quand il la voit
inquiète

En général
Elle est toujours
ce bloc
positivement
impassible
comme un
brise-glace
nucléaire
soviétique
mais
modèle
féminin
et
japonais

Là, elle
avait le
regard
inquiet

Elle était
inquiète
très
inquiète
pour
Tochan
le fils
aîné
de sa
fille
aînée

Depuis
plusieurs
jours
son
comportement
avait
changé

Tochan
était
un peu
rond
pour un
garçon de
6 ans
et tout
le monde
l’appelait
le
petit
sumotori

Il aimait
surtout
les
gâteaux
et le
sucré
et depuis qu’il
était petit
il était
capable de
piquer des
crises
hystériques
dans les
magasins
quand
sa
mère
ne lui
achetait
pas
le paquet
qu’il voulait

Mais

le problème
était
différent

On l’avait retrouvé
allongé
sur le sol
presque
inconscient
au limite
du
vomissement
alors
qu’il avait demandé
à la
maîtresse de
sortir pour
faire pipi

Au lieu
d’aller
aux
toilettes
il avait
ouvert
les boites à
bento
de tout
le monde
et avait
avalé
tout le
riz
et
exclusivement
le
riz
des bento
de toute
la
classe

La veille
sa
mère
l’avait
surpris
à tenter
de
voler
8
onigiri
dans un
combini

et les jours
précédents
il
avait
mangé
la
totalité
du
riz,
quatre grosses
parts
d’adulte,
directement
dans le cuiseur
à
riz
avant
le
repas
du soir

Quand on lui
demandait
pourquoi
il faisait
cela
il ne répondait
pas
les yeux
vides
et une
fois
en
pleurant
il avait
dit
« je ne sais
pas »

Bien
sûr
le problème
n’était
pas
médical

On avait
immédiatement
pris
rendez-vous avec
un psychologue
ne serait-ce
que pour ne
pas
avoir
trop honte
avec les autres
mamans
de
l’école
qui regardaient
désormais
la soeur de
Matsujirô
d’un œil
bizarre

Le rendez-vous
est pour dans
quinze
jours

Au
fur et
à
mesure
que
sa mère
lui
raconte
les
détails
de la
situation
Matsujirô
se dit
「non
non
je
n’y
crois
pas
elle
ne
va
pas
me
demander
ça」

Si
Elle
lui
demanda
directement

les yeux,
pour la
première
fois depuis
très
longtemps,
directement
fixés dans
ses yeux
et il
repense
à la bêtise
qu’il avait
faite
la dernière
fois
où elle
l’avait
regardé
comme
cela
et
c’était
une
bêtise
qui
aurait
pu
être
très
grave
il
avait
dix
ans


il
faut
que
tu
ailles
à
la
cascade

Matsujirô
n’avait
jamais
parlé
de
ses travaux
de sa
recherche
avec sa
famille

C’était un
peu
tabou

Tout le monde
savait
que
l’arrière
grand
mère
était
guérisseuse
chaman
et que
son
kami
était
lié
à une
cascade
dans
Fushimi
Inari

Tout le
monde
savait
inconsciemment
que
normalement
la
mère
de Matsujirô
aurait

être
guérisseuse
car
en
général
ce
talent
se repose
au
moins
pendant
une
génération
avant
de
se
resurgir

Mais sans
doute un
kami
plus
puissant
avant décidé
autrement
pour la
vie
de sa
mère,
la
protégeait
et
fournissait
l’énergie
infinie
du
brise-glace
nucléaire
soviétique

Pourtant
les
kamis
n’abandonnent
pas
si
facilement
une
porte
clanique
qu’ils
ont une
fois
ouverte
pour
goûter
les
larmes
salées
du monde

Ils ont
besoin
de
temps en
temps
de
sortir
de
prendre
l’air
de se
changer
les
idées
et les
humains
c’est
rigolo
pour
cela


Matsujirô
je
pense
que ce
qui
arrive à
Tochan
est une
histoire
de
kami
et tu
es le
seul
que je
connaisse
en qui
j’ai
confiance
pour
aller à la
cascade

Elle n’en
dit
pas
plus

Et il
lui
était
impossible
de
refuser

Il ne pouvait
pas
dire
「bah tout cela c’est de la
systémie familiale
ma sœur s’est encore
disputée avec son
mari
ou alors
Tochan les a surpris
en train de faire
l’amour et ça
l’a perturbé」

Et face à sa
mère
au regard
de
brise glace
nucléaire
soviétique
sans frein
il ne pouvait
pas dire
「les kamis
ça n’existe pas
je suis ethnologue
c’est du folklore
structuraliste
et tu veux pas
non plus que je prédise
le prochain vainqueur
de Keirin ?」

Il ne pouvait
pas
lui
dire
car depuis
l’Inde
et les plantes qui ne
devaient pas
être que des
plantes
il le
sentait
bien
son
gros
kami
rigolard
en lui
autour de
lui
près de
lui

Mais jamais
il n’avait
pensé
qu’on
lui
demanderait
d’aller à
la
cascade

Jamais
qu’il
devrait
demander
l’aide
des
kamis
pour
ses
proches


- Quand ?
- Cette nuit, ça ne peut plus durer
- Cette nuit !?

Il n’avait
assisté
que
trois
fois
à la cérémonie
de la cascade
par son
arrière
grand
mère
qu’il aimait
beaucoup
et qui
était morte
quand il
avait
huit
ans

Dans la
colline
de
Fushimi
Inari
en bifurquant
avant
le grand tour
des torii
il y avait
une
petite vallée
avec
une succession
de
petites
cascades.

Ce que
l’on
appelait
cascade
c’était en
fait
un mince
filet
d’eau
presque
un
goutte à
goutte
qui était
artificiellement
dirigé
par des
tuyaux
mais l’eau
était
de
source

Chaque
guérisseur
shaman
dai
la
majorité
des
femmes
aveugles
ou
presque
de la région
étaient
connectés
à
une ou
des
cascades

Leur kami
ne pouvait
descendre
qu’ici
et
jamais

La cascade de
la
grand
mère
c’était
Aoki

Matsu
n’avait
jamais
tenté
de
« faire descendre »
son
kami
après
l’épisode
en
Inde
Il avait
eu
un peu
peur

En fait non
il avait
eu
très
peur
Il avait
ressenti
une
immense
confiance
dans le
rire de
son
kami
qui était
un
bon
kami
par un
kami
cruel
avec
les
hommes
mais
l’intello
qu’il
était
devenu
avait eu
peur
de
s’être
trompé
toute
sa
vie

Depuis
Matsujirô
ne choisissait
pas
ni de
croire
ni
d’intellectualiser
il vivait
dans cet
entre-deux
suspendu
en
remettant
à
plus tard
et puis
après
tout
qui
savait
il n’avait
de compte
à
rendre à
personne

Mais là
si
Il avait des
comptes à rendre
à
son
clan
au passé
de
sa
famille
de sa
lignée
maternelle

Pour la
première
fois
il devrait
non
pas
voir des
rituels
mais
faire
des rituels
pas simplement
pour
voir
mais pour
aider.
Et
aider un
proche

Il eut
envie de
chier
et sentit
son
scrotum
se
resserrer
pour devenir
de la taille d’une
umeboshi

Et puis
envie de
vomir
aussi
il détestait
la famille
les contraintes
et cette année
pourrie
alors
il la
ferait
cette
cérémonie
de la
cascade
mais en
ethnologue
comme ça
en
singeant
et comme
ça
tout le
monde
serait content
dans la
systémie
familiale
et tout ça
ce n’est que
du
post-structuralisme
et il
en
écrirait un
papier

Matsujirô
sa soeur
et sa
mère
se rendirent
donc
à
Fushimi

Le petit
avait
encore mangé
tout le
riz
le soir
et il faisait
froid
la
nuit

Matsu devait
faire
trois fois
le grand
tour
avant de se
mettre
sous la
cascade
Aoki

Même en
marchant
très
vite
et en
comptant
des pauses
il en
avait
au moins
pour
deux heures
et
demie

Les femmes décidèrent
de l’attendre
à la
cascade en
y préparant
l’autel

Cela faisait
longtemps
qu’elles n’étaient
plus venues
à la cascade
car le petit
temple où
elles se
recueillaient
parfois se
trouvait sur
le
grand
tour des
torii
pas sur le
chemin
des
cascades

Elles suivirent
leur
pas
et croisèrent
quelques
vieilles
femmes
guidées
par de
plus
jeunes
éclairées
par de
vieilles
lampes de
poche
de
100 yens
shop

Et puis elles
appelèrent
Matsujirô
sur son
mobile
qui venait d’arriver au
deuxième
petit
sommet
parce qu’il y
avait un
problème

Aucune
eau
ne
coulait
de la
cascade
Aoki

Plusieurs
vieilles
qui
ruminaient
des
mantras
étaient
passées
sans répondre
à leur
question
sans
les
voir
car elles
étaient
déjà
parties
très
loin

Une plus
jeune
s’était
arrêtée
et
avait
ri
avait
vraiment
beaucoup
ri
d’un
rire
fatigué
et
vivant
de celle qui en a beaucoup
vu

Depuis la
construction
de l’autoroute
à quelques
kilomètres
de la
colline
presque
toutes
les
sources
de
Fushimi
s’étaient
taries

Les pétitions
les menaces
des vieilles
femmes de malédiction
sur les familles des
constructeurs
les tentatives
de bétonner et rerouter
des cours
d’eau
souterrains
rien n’y
avait
fait
l’eau n’arrivait presque
plus

Certaines vieilles
avaient
essayé
avec des
cascades
alimentées
au
robinet
mais
évidemment
ça ne
marchait
pas

Il n’en
restait
que très
peu
qui
gouttaient
plic ploc
et il
y avait
souvent la
queue
parce que
les
vieilles
s’étaient rendu
compte
que les kamis
avaient
déménagé
leur porte
ici et là
sur les
quelques
plic ploc
utilisables
et qu’ils
voulaient
bien
descendre
par

La vieille encore jeune
leur dit
Ceux d’Aoki
vont

mais parfois là
et puis là
aussi parfois
et puis parfois
ça descend
plus
à Fushimi

Elles expliquèrent donc
à
Matsujirô par
téléphone
où il devait
se rendre
après
ses
trois
tours
et il
jura en
français

Fushimi
la
nuit
Ce n’est pas
comme
Fushimi
le
jour

Déjà
le jour
même
avec les
touristes
et les
familles
et le
rouge
des torii
c’est un
peu
inquiétant

La nuit
Entouré
des pierres
qui ressemblent
à des
tombes
sous les
torii
de bois
dont la base
est parfois
pourrie
quand il fait
froid
mais que tu
as chaud
à transpirer
à grosses
gouttes
qui deviennent
vite
froides
de monter
les marches
et qu’après
le premier tour
tu te dis
mes
cuisses
vont-elles
tenir
la nuit
Fushimi
peut
faire
peur

Les animaux de
la
forêt
font leurs
bruits
les branches
la nuit
font leurs
bruits
et tes
pas un
drôle
d’écho
mat
sur les
pierres
des marches
inégales

La mère
de Matsujirô
lui avait préparé
un thermos
d’otcha
chaud
et à chaque
fois qu’il
s’arrêtait
pour une
pause
il était content
d’entendre
le
petit
poc du
bouchon
de sentir
la chaleur
du thermos dans
ses
paumes
et du goût
amer
du thé
vert
dans
sa
bouche
la sensation
dans
sa trachée
dans son
estomac

Il
retrouva
sa
mère
et sa
soeur
parce qu’ils
connaissaient
tous les
trois
très bien
Fushimi
et parce que
les
mobiles
c’est pratique
pour organiser
une
descente de
kami
dans un
lieu
sacré
qui a
perdu ses
plic ploc

En un
sens
ils
avaient de la
chance
que
Matsujirô
soit
jeune
car les
autres
vieilles
mettraient
plus de
temps
à finir
leurs
grands
tours

Matsu s’était dit
je vais
faire
comme si
comme je me
souviens
et puis
basta
elles seront
rassurées
de voir que je
n’y peux
rien

Il fit donc
ce que
faisait
l’arrière
grand-mère

Il récita
une
première fois les 262 caractères du
Hanna Shingyô
et il s’épata
à nouveau de sa
capacité
à se souvenir
d’un texte qu’il
n’avait jamais
eu le
sentiment
d’avoir
appris par coeur
et qui n’avait
rien
de shinto et que c’était
amusant
au fond
ce mélange
syncrétique
shinto-bouddhique
au Japon

Il offrit
l’encens
le sake
les fruits
et les
onigiri
aux renards
du petit
temple
à côté de la cascade
claqua des mains
en décalant
légèrement
ses paumes
pour faire
un clac
plus
sonore
comme il avait
vu le
faire les
prêtres
shinto

il se mit en
fundoshi
et
bizarrement
il ne sentait
plus le
froid

Il traça de la
main dans l’air
en direction
du plic
ploc
de
l’eau
la grille de
5 lignes et de
4 colonnes,
le kuji,
les 9 caractères
et il s’étonna
un peu loin
au fond
de lui-même
que les
gouttes
du plic
ploc
se soient
bizarrement
écartées
et que
c’était peut-être
l’effet du
vent et de
toute façon
on n’y voyait
rien

Il mit
mentalement
devant
lui
l’image de
Tochan
et s’engagea
sous le
plic
ploc
pendant que
sa mère et
sa
sœur
récitaient en
boucle le
hannah shingyô
les mains
jointes
sur leur
chapelet

Ca partit
tout
seul
et
tout de suite

Son kami
descendit
d’un
coup

Il se mit à
rigoler
d’une très très très très
grosse voix
qui fit s’arrêter plusieurs
vieilles dans le grand tour
au loin
et
elles
sourirent
en claquant deux fois
leurs doigts
clic, clic

Il commença
à faire des bruits
incompréhensibles
avec sa
bouche
comme des
engueulades
de fou
et d’animal
qui ne contrôlerait
pas
sa bouche
et parfois un
mot sortait
clair
et sinon du
charabia
de toutes les
langues
mais pas
tonales

Il vit
Tochan
comme dans un film
venir à
Fushimi
avec sa mère
il y a
quinze
jours
et il vit
Tochan
pendant que
sa
mère
parlait à
d’autres personnes
il vit Tochan
prendre
et
manger
un Onigiri
qu’ils avaient
déposé
sur l’autel
pour le
kami de la
famille

Ah ben ça
le kami
ça lui a
pas plu
qu’on lui
prenne
son
onigiri
Déjà que
c’est pas
marrant
d’être kami
tous les
jours alors si en
plus on vous pique
ce qu’on vous
offre
ça va plus du
tout

Déjà que
les corbeaux
et les tanukis
et
les autres animaux
et les clochards
ne se
privent
pas pour
piquer
le sake
et la
nourriture
alors si en
plus
un petit du
clan se
met à piquer
le riz du
kami du
clan
alors là
ça ne va plus
du
tout

Le kami de la
famille
il est plutôt
old school
et du
genre
rigide
il décida
donc que
tant que le
tort ne
serait pas
réparé
le petit
allait
savoir ce qu’il
en
était
vraiment
de prendre
le riz
des
autres

Le kami de la
famille
fit dire
au
kami de
Matsujirô
que la solution
était
simple :
100 nigiri
préparés
par la
famille
déposés
sur
son
autel
et il
lèverait
le mauvais
sort

Matsu
eut un
gros râle
un
immense éclat
de
rire
et les vieilles au
loin
claquèrent
deux fois
leurs
doigts
clic, clic

Il sortit
de la
cascade
et ne
s’effondra
pas

Il avait
l’esprit
clair
on ne peut
plus
clair
vraiment
franchement
très
clair
il se
sentait
nettoyé

et
grillé


 
Articles récents :