9 décembre 2008

La capote, le kami et l’aiguille

Filed under: Texte,Ume — Stéphane Barbery @ 11:08

Matsujirô se souvient d’abord de l’hiver
dernier
avec
colère et
tout d’un coup
plus de colère

Pendant deux
longs
mois
il avait cru avoir
trouvé sa
princesse de
Kyôto
et son
cœur et
son
corps
s’étaient mis
en mode
amoureux

Il lui écrivait
des
poèmes
tout allait
plus vite
plus clair
tout allait
plus
fluide
comme un
tanka
écrit en
sosho,
l’herbe folle,
d’une seule
traite
sans
relever
son crayon-pinceau
avec
chargeur d’encre
intégré

Matsujirô
était comme tout
japonais
une midinette
romantique.
Il se demandait
si c’était
un effet
post-Meiji
cet impact du
romantisme
allemand.
Mais contrairement
aux japonais
de son
âge,
parce qu’il avait
vécu à
l’étranger,
Matsujirô,
en se faisant une immense
violence :
osait.

Il avait osé
croire
que la beauté
du
Soapland
était
pour lui
Il avait osé
la
courtiser

Il ne savait pas
d’où ça
lui
venait
cette excitation
à sauver
la
prostituée

Peut-être à l’idée de ne pas
payer
Peut-être à l’idée d’avoir à soi
un objet sexuel
qui ne pourra rien
dire
puisqu’on l’a sauvée
peut-être une haine
aussi
et il ne savait pas trop de
quoi
et Matsu était
fin pour repérer
ces ambivalences
en
lui

Mais il voyait
d’abord en
Etsuko
la
grâce
sa beauté
qui
surclassait
celle des
autres
japonaises
qu’il pouvait
croiser dans
la
rue

Et c’était cette
vibration

qui l’avait
fixé
ébloui
et il s’était
dit
je veux vivre
dans
cette
lumière

Parce qu’il
osait
et qu’il était
fin
la rencontrer
hors du
Soapland
n’avait pas été si
difficile

Il avait appliqué
la
technique universelle
d’influence :
dire à l’autre
combien
on
l’apprécie
directement
sans excès
sans pression
et à force
de dire
allo-allo
je t’aime – je t’aime
l’autre
répond
allo

Etsuko
avait
toujours les
mains
froides
et ses pupilles
noires
aussi
semblaient
froides

Ils passaient
au combini
acheter
des chaufferettes
et Matsu aimait
ouvrir les petits
sacs
rouges en plastique,
secouer les chaufferettes
pour activer
la chimie
et les mettre dans les
poches
d’Etsuko
ou lui
souffler sur les
doigts

Après deux
semaines
à se
fréquenter
elle lui
avait dit
qu’elle
arrêtait le
Soapland
et il ne savait pas
si c’était
vrai

Le temps
qu’il
passait
ensemble
il le
passait à
Kyôto
et il avait
beaucoup
neigé
cet hiver

Etsuko
avait de
belles
bottes
jaunes
en mouton retourné
Pocahontas
princesse indienne
et cela lui allait
bien

Tout lui
allait
bien
et Matsu
son coeur battait
son coeur battait
quand ils marchaient
dans Kyôto
qu’il la prenait par la
main,
dans ses bras comme dans
les affiches
des Pachinko
avec un héros de série
télé qui ressemblait à
un Harry Potter de vingt ans,
qu’il l’embrassait
doucement
dans les
sanctuaires
et Etsusko
aimait
que Matsu ne se comporte
pas en
japonais

Après avoir
marché
ils allaient
dans des pâtisseries
françaises
et Matsu
lui faisait
découvrir
pourquoi le mou
ce n’était pas si bon
et qu’il manquait encore
au Japon
l’art de la strate du
croustillant

Etsuko écoutait
goûtait
mangeait peu
toujours très peu
et c’était aussi
pour ça
qu’elle avait
froid
toujours très
froid
mais ce n’était pas
que pour
ça

Il lui
faisait des cadeaux
et elle, des portraits photo
sur son mobile
qu’elle imprimait
chez elle
et elle dessinait dessus
parce que c’était
une
artiste et
Matsujirô
avait été
stupéfait de
son
talent
et il l’aimait
encore
plus

Quand il lui
avait offert
son premier
cadeau
elle l’avait
regardé
droit
dans les yeux
en lui demandant
si c’était un sac
Vuiton.
Il avait répondu
non
alors elle avait
ouvert le
paquet.

Elle lui avait expliqué
que souvent
les hommes offraient
des
sacs
Vuiton
pour obtenir des
prestations sexuelles
inhabituelles et
qu’elle pensait
que tous ces
sacs
sentaient
toujours
un peu
la
merde

Matsujirô
se souvient
que ce jour

ils avaient passé
de longues
heures à se demander
si vraiment
tous les
flocons
sont différents
et Etsuko
avait dessiné
des flocons
qui devenaient
de plus en plus
érotiques
et ils avaient
fait l’amour
dans un
Love Hotel
avaient
visité
un temple
puis
étaient revenus
dans le
Love Hotel

Le meilleur
souvenir
de Matsujirô
c’était quand
il l’avait
amenée
au
petit
sanctuaire
Inari de
Yoshida
au début de
décembre

Matsujirô se
faisait la remarque
qu’il n’y en avait pas
tant que ça
des sanctuaires
Shinto
à
Kyôto

Des temples
bouddhistes
oui et à l’intérieur
il y avait toujours
un
p’tit autel
Shinto
mais des sanctuaires
pas tant que
ça
Yavait les
officiels
et ils n’étaient pas
très
beaux.
Il y avait
bien sûr
Fushimi
mais c’était à
l’extérieur de la
ville.
Et puis il y avait
Yoshida

Yoshida comme un
grain de
beauté
une colline
allongée
en pleine
ville
la
forêt
dont les
arbres ne sont
pas
pareils que sur les
monts
et quand
l’hiver est là
ils restent
jaunes oranges
plus longtemps
à cause du
micro-climat
ou
peut-être des
kami

Parmi les
arbres
et des places de
parking louées
par le temple
pour faire vivre
le prêtre,
vers le sommet,
une allée de
100 m
de torii
comme à
Fushimi
mais en plus
espacé mais on
s’y croit un
peu quand même

Et là, un tout
petit
sanctuaire.
L’autel principal
doit faire
3
tsubo
au plus

6 mémés
2 pépés
Une maman en tailleur noir
Un officiant et un
jeune prêtre pas
très sûr de lui
dans sa voix
et dans ses
gestes
célébraient le kami
du temple
qui est la vraie
raison d’être
de
Kyôto
du petit temple
rouge
qui est la
palpitation
de la
ville
et Matsu
pensait
que si ce
temple
disparaissait,
Kyôto
disparaitrait
et son kami
lui avait
dit
oui

Depuis qu’il avait
fait la connaissance
avec son
kami
Matsujirô n’était
plus le
même
quand il
entrait dans un
sanctuaire
Shinto
Etsuko lui
avait dit qu’il
devenait
comme un
lampion
rouge

Il faisait les
gestes
mieux que les
prêtres
mieux que les
vieux
et le claquement de
ses mains
faisait
sursauter tout
le
monde
parce que le son
était bizarrement
différent
pas seulement plus
fort
mais différent
quand il frappait
deux fois
dans
ses
mains

Ils avaient célébré
avec les
vieux
lu les
deux
prières
et Matsu les
savait par
cœur et il ne se
souvenait
pas les avoir
jamais
apprises

Etsuko
et
Matsu
étaient allés
ensemble
déposer
leur tamagushi,
la branche de
sakaki toujours verte
tressée de papier
en zig
zag
un washi
plus
blanc que la
neige
et Etusko
cette couleur
lui
faisait
mal
tout au long
des 4
temps du
dépôt
sur le
plateau de
bois clair :
branche à droite
branche vers soi
branche levée puis reportée vers soi
branche tournée vers l’autel

Etsuko
avait frissonné
quand
elle s’était
baissée pour que le prêtre
les
purifie
avec
son harai gushi
son bâton de
papiers
tressés
et Etsuko
ne sait pas
si elle aime
le bruit
de vol de
corbeau
que fait
l’harai gushi
au dessus de sa
tête
feushhhhh, feusssshhh, feusshhhhh, feussshhhhh

Elle avait frissonné
surtout
parce qu’elle
avait
cru voir
comme du
soleil
dans les
yeux
de Matsu
sous ce
bruit
qu’il avait eu
un drôle de
sourire en
buvant le
miki,
et que ses dents
avaient fait un
bruit
sec
en croquant
le
riz
cru

Elle n’avait pas
reconnu
sa
voix
pendant la
prière

et quand il l’avait
embrassée
après la
cérémonie
face
au
Daimonji
elle s’était sentie
étrange
légère
aussi blanche que le
washi des
shide
comme lavée
purifiée
repassée
puis
repliée

Comme si un kami
lui avait fait le
coup du
Soapland
mais cela n’aurait
été
vraiment
que pour les
bulles blanches
du
savon

Elle sentait qu’une
part
d’elle avait été
restaurée
et elle regardait
Matsujirô
différemment
Elle se
demandait si
avec lui
elle pourrait
revoir un jour
les
couleurs

Les semaines passaient
vite.
Quand il lui avait
demandé
ce qu’elle désirait
le plus dans la
vie
elle avait répondu
un
enfant mais
elle ne lui avait
jamais
dit
pour son
avortement
ils n’avaient jamais
jamais
jamais
parlé de son
mari

Elle avait
appris au
Soapland
à se
taire
et puis au
Japon on ne
parle
pas de soi
à commencer avec
soi-même
ou alors
c’est silencieux
parce que ça
fait
mal

Lui, Matsujirô
il aimait
trop les
enfants
pour en
avoir
Il s’était fait
cette promesse
et il savait
qu’il la
tiendrait

Alors ce fut
très
brutal
très violent
quand il la vit
un soir
percer
ses capotes
avec une
aiguille

Elle avait un regard
de
folle et
Matsujirô avait
déjà vu
ce
regard
dans celui des
shamans
dans lesquels
descendaient
un kami
très
violent

C’était toujours
des kamis
cassés
à qui il
manquait une partie
du
corps
et ils avaient la
rage
et il fallait
des shamans
très
forts pour contenir
cette
rage et l’utiliser
au service
des hommes
au service
des femmes
du clan

Souvent
ces shamans
mourraient
jeunes,
alcooliques,
ou bien ils ne devenaient
jamais
shaman

Les shamans
les plus
forts
capables
d’apaiser
ces kamis
on s’en
souvenaient
au
moins
200
ans
et personne
ne rigolait
avec
leur
souvenir

Matsujirô
vit tout de suite que
ce n’était pas
un kami violent
dans les yeux
d’Etsuko.
Mais quelque chose
de si
cassé
qu’il ne pourrait
jamais
le
réparer.
Et ce n’était même pas
la peine
d’essayer
lui avait hurlé
sur le coup
son
kami.

Ca avait calmé
sa
colère
d’un coup.

Ils ne se revirent jamais plus.


8 décembre 2008

Annonce de la sortie de deux livres

Filed under: Livres — Stéphane Barbery @ 13:51

J’ai le plaisir de vous annoncer la disponibilité de deux livres de photographies :

秋 2008 regroupe l’ensemble des photos d’arbres dans l’automne japonais de cette année accessibles sur cette page.

杲 Arbres.Soleil 2008, mon premier livre grand format et celui dont je suis le plus fier, regroupe l’ensemble des photos d’arbres dans le soleil japonais de cette année accessibles sur cette page.

Ces deux livres comme les quatre précédents (NZ, Ume-Sakura, Salah-Kyôto, Omaha) ne peuvent être pour l’instant commandés que sur le seul site de Blurb, l’éditeur suisse qui les imprime à l’unité, à la demande.

Si vous souhaitez les commander, cliquez ici.


Etre ce que l’on fait

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 7:52

Matsujirô ne roulait plus qu’à
40
sur son scooter
blanc
acheté d’occasion
avec un
faible kilométrage
mais un casque
neuf de
qualité
car il se
disait
qu’il n’avait que
cela
à
protéger

Matsu roulait
à
40 sur une
rue limitée
à 50
mais pas pour les
scooters,
les scooters
c’est
30
lui avait
rappelé
l’équipe de
police
qui se
dépêchait
de
faire du
chiffre
pour satisfaire
les objectifs
de
statistiques
et ils savaient
aussi que ça
pourrait
peut-être
sauver une
vie
et ça,
ça,
ça
valait de se
peler
même si on ne le
saurait
jamais

Matsujirô
avait remis
ses
sous-gants
sa
deuxième
paire de
chaussettes
son
surpantalon
son
cache-col indien
mais il laissait la visière
ouverte
pour sentir
ses yeux
pleurer de
froid
la peau de ses
pommettes
devenir comme un
sorbet à la
pêche

Il n’était pas
content
Matsujirô
pas content
de lui
de cette année
de ce qu’il
en
avait
fait

Quand il était
comme cela
pas content
il avait
besoin de s’apaiser
en
marchant
et il ne voulait pas
rater la lumière
de 11h.
De 7h à 11h c’était beau.
A 11h, très beau
Après, moins beau.
en hiver.

Il avait pris son
scooter pour être à
11h dans un endroit
très beau qui n’est pas
un endroit
mais
un envers

Matsujirô a un
ami
révérend d’un
petit temple
zen
au sein du
Myôshin-ji
Son ami
a fait des
études
aux
Etats-Unis
et lit les
mails postés sur
son
site directement sur son
mobile

Matsujirô aime
marcher
dans le
Myôshin-ji
car il n’y a
jamais
personne
C’est grand
pourtant
comme
ensemble de
temples
et l’on n’y
trouve rien
d’exceptionnellement
beau
ou alors
Matsu n’y a pas encore
accès

Matsu lui ne fait que
marcher dans les
petites ruelles
privées
qui relient chaque
sous-temple
en faisant le
grand tour
de la porte nord
près de laquelle il a
garé son scooter
à la porte sud
et
après
il faut revenir

Dans les portes
entrouvertes
barrées par un
gros
bambou
on peut
deviner des jardins,
parfois des
statues de
mauvais
goût
et derrière les
murs blancs
de grands
arbres
sur lesquels se
perchent des
grues
qui viennent faire
la sieste au soleil
de
11h
sur une
patte
et qui sortent leur
bec de leur
aisselle
gauche
pour voir
qui marche dans la
ruelle,
renfouissent leur
bec

Kyôto est une ville au ralenti
comme un scooter qui
roulerait à
15
mais au Myôshin-ji
tu marches sur le
scooter de ta
vie à
5
et sous le soleil de
11h
ce ralenti-là
te connecte
à
l’ici-maintenant
qui n’est pas une
vitesse
ni un
lieu
mais ce que tu
es

un homme qui marche
au soleil de
11h
dans les ruelles
vides
d’un temple
zen
vide

Et tu entends le
ting
aigu
d’un
p’tit bol à
prière

Matsu
marche à son
pas
en
regardant
les pins
jouer avec le
soleil

Il sent les pierres
inégales sous
ses pieds
et les sent
avec son nez
alors qu’elle
n’ont pas
d’odeur :
le froid
de ce
jour 1
de l’hiver
a l’odeur des pierres
inégales sur
lesquelles il
marche

Son regard
s’arrête sur une
tâche de sang
bordeau
avec des reflets
vermillons
sur la pierre
grise
inégale

C’est la
tête d’un
pigeon
des
plumes grises et
blanches
et le corps
au cou
bordeau
vermillon
un peu plus loin

Matsu n’a jamais vu de
chat
ici
ni de
pigeon
il comprend
mieux

Il imagine un chat
noir
ni gros
ni
maigre
et repense à
l’année
écoulée
qui lui semble
grise
vermillon
noire :

transparente


7 décembre 2008

Le français de Mme Yamada

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 8:27

Il avait fallu
une nuit
une pluie
pour que l’hiver
revienne

Mme Yamada
mit un
an
pour
retrouver
une vie
vivable

Les
plus grands
spécialistes
de la
planète
vinrent
la
voir
On se partageait
son dossier
avec
délectation
avec
excitation
comme quoi le
cerveau
c’est
incroyable

Des thésards
avaient des
rêves
mouillés
en pensant
à la
carrière
qu’ils pourraient
faire
sur son
cas

Mme Yamada
la
banale
Mme Yamada
de Kyôto
était
devenu le
cas Y

Une vie
vivable
pour
certains
est une vie

l’on
parle

« le shoyu s’il te plaît »
« il fait froid n’est-ce pas ? »
« à la gare, côté shinkansen, s’il vous plaît »
« Ramen, regular, bière pression, gyoza…. oui »
« je n’ai pas besoin du sac plastique »

On parle plus rarement
pour dire
l’inconvénient d’être né
le plus grand plaisir à jouir de cette façon
la honte
la haine
pour dire
« je ne t’aime pas »
pour dire
des mots qui changent la vie des autres
des mots qui
construisent
bercent
prennent le monde d’une poigne plus
ferme dans la
main

Mme Yamada
ne parle
plus
avec
sa
bouche

Peut-être cela reviendra un jour
et quand elle pose la question
les spécialistes
tordent la bouche
plutôt que de
l’ouvrir
ou alors ils
l’ouvrent
pour ne pas
parler
pour ne pas dire
qu’ils ne
savent pas
pour ne pas
influencer
désespérer
susciter de
l’espoir
pour
rien

Oh mais Mme Yamada
parle

par écrit

bizarrement

Mme Yamada
parle en
français
elle ne
comprend plus
le
japonais
Mme Yamada
n’a
jamais
parlé
français
C’était
juste sa
deuxième
langue
au
lycée

Elle était
douée
sa prof
était
bonne
et elles
avaient
lu
de la poésie
le
Petit Prince
et les
trois Contes
de
Flaubert

Mme Yamada
n’avait
plus
parlé
français
elle avait tout
oublié
et puis

elle ne parle plus
que
ça
par écrit
bizarrement

Quand elle
écrit
pour
parler
Mme Yamada
écrit
des petits
mots
du
haut
vers
le
bas

On dirait
du
japonais
ou du
chinois
ces
mots qui
tombent
vers le
bas
comme
la
pluie
et
parfois
on se
dit
qu’on
tombe
avec
eux
comme
une
pluie

A l’hôpital
c’est
Morita San,
Superwoman,
qui a
compris
le
coup de
l’écrit
et
le
français
parce qu’elle le
connaît
un peu
parce que son
fils
le parle
bien,
Matsujirô

Il est
gentil
Matsujirô
on ne sait
toujours pas
où il va
dans
sa
vie mais
il a été
très
gentil
et
utile
pour aider
Mme Yamada

Un mois
après son
accident
le fils
de
Mme Yamada
a
été muté
à
Hokkaidô
il ne pouvait
pas
refuser
et ça
ne
changeait
rien
ils ne se
sont
jamais vraiment
parlés
le fils de Mme Yamada
et
Mme Yamada.
Parfois,
ça
arrive,
on a
rien
à
dire à ses
enfants
comme si
une
grue
élève
un
tanuki
et l’on se dit
que quelqu’un
un
jour
ira en prison
à la
maternité
pour avoir
changé
les
berceaux
mais ce n’est pas
les
berceaux
c’est juste
qu’une
grue
qu’un
tanuki
ça ne vit
pas le
même monde
et que la
grue n’y
peut
rien
le tanuki
n’y
peut
rien
et ils sont
tristes
et ont
souvent
pleuré
de ne pas
avoir une
petite
grue
de ne pas
avoir une
maman
tanuki

Donc Mme
Yamada
était
seule
par
écrit
en
français
alors
Morita San
s’est
chargée
de tout
organiser
parce que
des
amis
ça
sert à
ça

Les voisines se
sont
occupées
du quotidien
et
Mme Yamada
a
été surprise
de voir
à quel
point
sa
grosse voisine
cuisine
bien

Matsujirô
passe
deux fois
par
semaine
et quand c’est
pressé
on lui envoie
sur son
mobile
une photo
de ce que
Mme Yamada
écrit
et il rappelle
et il
traduit

Une de ses
étudiantes
vient
aussi de
temps en
temps
et puis un
couple
de
français
qu’il
connaît et qui
vivent
à
Kyôto

Un AVC
Un accident
de
vie

Ca n’arrive
qu’aux
autres


6 décembre 2008

La pluie, l’hiver

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 17:07

Il avait suffit d’une seule nuit
d’une seule pluie
pour passer
du
rien
au
tout

dans les
deux
sens

Il avait plu
le
jeudi
Il avait fait
froid
le jeudi
et tous les
arbres
purulents
de
couleurs
horripilant
de
touffeur
s’étaient retrouvés
nus
x-rayed
calcinés

La ville ressentait
enfin
un grand
soulagement

Du orange restait sur les
monts
sur
Yoshida
et l’on
voyait
enfin
les grosses
oranges
dans les petits
jardins
privés
près du
Ginkakuji

Mais partout
où le rouge
le jaune
le vert
étaient

hier
partout ils étaient
remplacés
par le
vide
le transparent
le rien
le n’a-jamais-été
le vois-le-ciel

Matsumoto San
traverse la ville
et voit dans le
regard des touristes
un doute
« c’est cela le Kyôto pour lequel j’ai tant mis de côté ? »
« c’est cela le Kyôto des couleurs de
l’explosion des couleurs
comme si une usine
de gros
feux
d’artifice en Chine
sous-traitant les
pétards
aux écoles primaires
alentours pour payer les
fournitures
explosait la nuit le jour
et que tu vivais dans le
temps arrêté
de cette
explosion mais ce ne serait
pas
chinois
mais
japonais
et ce ne serait pas
du feu
mais du
vivant
de
l’arbre
des feuilles
de l’eau
du
sec
et des
corbeaux noirs ? »

« C’est cela le Kyôto comme une fille qui
jouirait
trop et tu
voudrais lui
dire
bon ben ça suffit
maintenant
parce que
quelle plus
grande
injustice pour les
hommes
s’était dit
Matsumoto San
il y a
très
longtemps
très très très
longtemps
quand il était
jeune
et qu’il pouvait jouir
plus de
deux
fois ? »

Une pluie
la
nuit
l’hiver
et le focus
des
idées claires

Kyôto sort de son
bokeh
l’oeil
pleure de
froid
de retrouver sa
profondeur
de
champ
et l’esprit
de
revoir la
structure

Matsumoto San
se met à penser
à du
Bach
joué par un
chœur et
des
musiciens de

et il frappe
un air
du clavier
bien
tempéré
livre
II
sur son
volant
et il
pense
aux
œuvres
qu’aurait créées
Bach
s’il avait
vu
Kyôto
avant la pluie
avant la nuit
et
aujourd’hui
qui est
sa
musique quand
elle est jouée
dans la
tête
de
Gould
et les marteaux
du piano
percutent
directement
ton
front
ton
coeur
et tes yeux
changent
d’ouverture
alors que la nuit tombe à
4h et tu
comprends mieux
les anciens
qui trouillaient
pour savoir
si
l’équinoxe
changerait
bien
le cours des
choses

Il avait suffit d’une
pluie
d’une
nuit
Et les feuilles
étaient
à
Terre
et parfois
nulle
part

Il y avait quelque
part
sous
Yoshida
un temple
secret
où les camions
entraient
pour
déposer les
feuilles
tombées
Kyôto n’était peut-être
que
cela
un grand cimetière
de
feuilles
mortes
encore
vivantes d’être
mortes
des feuilles mortes
aux couleurs de jeunes
filles
tendres
et qui étaient peut-être
chacune comme une lettre
secrète
formant le discours
de
comptoir
des
kamis et des
bouddhas

On entendait un
grand
silence
dans la ville
et
Matsumoto San
savait qu’il n’y
aurait pas de
bouchon
aujourd’hui
samedi
et ce serait
la
première fois
depuis plus
d’un
mois

Matsumoto San
se
dandine
d’une
fesse
sur
l’autre
parce qu’il
l’aime
ce
silence
clair
qu’il a
appelé
de ses
voeux
froids
que ça
lui
manquait
de voir les
branches
noires
comme des éclairs
de
sens
sur un ciel
de
verre
et
pourtant une partie de
lui
est
triste
d’avoir vu
son
désir
exaucé
et de penser
aux kamis
des feuilles
qu’on ne voit
plus
et si lui les
verrait
l’année
prochaine

Il avait suffit
d’une pluie
d’une nuit


 
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