6 décembre 2008

Staff

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 7:47

- Patient suivant ?
- Yamada San
- Celle qui sourit tout le temps, n’est-ce pas ? La connaissance de Morita Sensei ?
- Hai
- Hummmm, c’est comme les autres, n’est-ce pas ? Je suppose qu’aucun d’entre nous ne peut dire ce qu’il en est, n’est-ce pas ? Son AVC était important quand elle est arrivée, n’est-ce pas ? Elle a eu de la chance qu’on ait eu une place pour l’accueillir parce que si elle avait dû faire le tour des hôpitaux comme le patient de ce matin, n’est-ce pas … J’ai dû lui enlever la semaine dernière un caillot de la taille d’une mikan, n’est-ce pas ? Aucun souci post-op, la cicatrice est bonne. Les clichés sont bons, n’est-ce pas ? Mais vu les zones, hummmmmmmm, pas sûr qu’elle puisse reparler un jour, n’est-ce pas ? Mais qui sait, n’est-ce pas ? On la garde encore quelques jours et puis on la transfère dans votre service, n’est-ce pas ? Patient suivant ?

*

Mme Yamada
ne pense pas
avec
des
mots

Même si
elle pouvait
elle serait
trop
fatiguée
pour cela

Mme Yamada se
sent comme
une
plage
de
sable
à marée basse
très tôt
le
matin
quand le
soleil ne chauffe
pas
et l’eau s’enfonce
loin
loin
profond
dans le sable
et elle sent l’eau
descendre
toujours
descendre
et goutter un
peu
d’un grain
à un
autre
et quand
c’est deux
grains
elle
vomit
et ça
lui fait
mal
si mal
à la
tête
là où
elle n’a
plus de
cheveux

Mme Yamada
sourit
moins
qu’avant
l’opération
mais elle
sourit
encore
quand la
marée
basse
lui
permet
d’ouvrir
les
yeux
et elle
l’entend
très très très
loin
le
schhhhh
de la
mer

A marée
basse
très
tôt
le soleil
donne
au
sable
qui ne chauffe
pas
une couleur
orange
bleutée
comme une
lame de
couteau
japonais
à
deux
faces
et
si tu
bouges
ça te tranche
et tu
meurs

Quand elle ouvre
les
yeux
Mme Yamada
ne sourit
plus
d’être bercée
dans le
front
d’Amida
Elle sourit
du
orange
qu’elle voit
du
côté de
son
corps
où elle a
encore
des
cheveux

Elle sourit
du
orange
qu’elle
voit dans les
arbres
qu’elle sent
comme un
cadeau
du
bouddha
Yakushi

Elle ne
sent pas
dans son
corps
le
orange
dans les
arbres
qui n’est
pas celui
des sushis
aux oeufs de
saumon
qui n’est
pas la
soupe
potiron
ni le parfum
kinmokusei

Mme Yamada
voit un
orange
qui n’est pas
le collant
sur les
doigts
des agrumes
un orange qui n’est pas celui
de l’orange
des mikan
et Mme Yamada
a très mal à la
tête
et sent l’eau
goutter de
deux grains
elle ferme
les
yeux
et quand
elle les
rouvre
une journée
a
passé
elle a
soif
et le soleil
chauffe
le orange
dans les arbres
et ce n’est pas
un
orange qui
fait
mal
mais un
beurre
qu’un moine
te pose sur
le
front
et l’on sent la
joie du monde
dans cette
couleur
qui n’est pas
une surface
mais un
volume
doux
comme une
éponge
de
mer
cachemire
comme une
laitance
sucrée
qui étincelle
dans la pupille
d’Amida
et Mme Yamada
pense que la
Terre pure
c’est ce orange
qui est plus
fort que sa
marée basse
et ça lui fait
mal de
sourire
mais elle sourit
à
l’orange
pour mieux
l’accueillir
en
elle


5 décembre 2008

Filed under: Texte,Ume — Stéphane Barbery @ 7:56

Une porte          entrouverte          et un rayon de soleil          qui passe dans l’espace          le trait blanc          jaune          chaud          blanc          du rayon          les grains de poussière          du rayon          comme si la lumière contenait la poussière          et tu vois les atomistes grecs          la farine          les quanta          et l’espace entre les grains          comme celui de la          porte          un shoji          alors que le kanji ressemble aux portes battantes d’un saloon          et tu ne veux pas voir de          cowboys          rentrés sans enlever leurs bottes          sur le plancher          et la plante de tes pieds prend plaisir à l’espace          qui sépare les planches          à l’espace qui          sépare les veines          les veines du bois qui disent un an          l’espace entre les saisons          et l’hiver est ce blanc qui rend les arbres noirs          et parfois ce n’est pas du plancher          mais de la paille de          riz          qui fait des vallées          des plis d’osier          et ta plante de          pied          aime quand ça          gratte          c’est comme tes poumons          qui se vident          s’arrêtent          se remplissent          et parfois il y a beaucoup d’air          et parfois très peu          très peu d’espace entre ta poitrine qui se          soulève          et quand tu es une femme          ça se voit plus          et les hommes te collent plus          et parfois simplement          du regard          et parfois tu voudrais qu’il n’y ait pas d’espace juste une main          et parfois la main ne pose pas le bon espace          c’est trop fort          parce que c’est celle d’un homme et les hommes aiment sentir le peu d’espace sur leur corps          et parfois la main est trop loin trop douce          alors que tu voudrais qu’elle te prenne le          cœur et qu’elle serre et tu ne dis rien          parce qu’il y a trop d’espace entre          vous          que tu ne veux pas le          froisser          dans sa virilité          parce qu’il va croire qu’il ne sait pas          faire          ou parce que ça ne se fait pas          et ça te frustre          et ça crée de l’espace          et tu t’éloignes          de celui qui ne sait pas          faire danser ton corps          en lui donnant le bon          volume          comme une eau de          douche d’hotel          que tu ne peux régler          à la température que tu          aimes          et les mots          sont comme les          poussières          dans la lumière          de la porte          et parfois tu          tousses car les          mots sont des          acariens          et parfois tu étouffes          car c’est l’oxygène qui te          manque et ton corps a faim          sait quand il est trop          vide          et là tu ne veux plus d’espace          tu ne veux plus être vide          tu veux ton corps rempli          tu ne veux plus de          trous dans ton corps          tu veux être          une          monade          close          pleine          et tu deviens rouge de ne plus          respirer          et ton cri est une distance          ta pensée est une distance avec cette          plénitude          et tu as horreur          de cet arrachement          quand l’autre se décolle                    quand il ne te prend plus          dans ses bras          qu’il se retourne          parce qu’il transpire          et que cela fait                    froid et tu revois          le petit          singe          collé à sa          mère          et il n’y a pas d’espace          et les enfants qui          jouent à           10 mètres de leur          mère et l’espace est rempli          du bruit de jeu          des enfants          et c’est le son de la          tranquillité          qui est le bon          espacement          et qui dit          la peur de la          perte          et l’histoire du vivant          des prédateurs          de la          chute          le loup          le chaperon          Pierre          et l’espace des animaux          ceux qui ne volent pas          ceux qui ont des mains          ceux qui ont des fusils          et ce n’est pas le          même espace          comme celui des gouttes          de pluie d’un          orage          la cendre d’un volcan          et tu aimes la couleur du magma          parce que tu ne vois pas l’espace          toi, tu n’aimes pas le mot          interstice          car il fait          laborantin          tu vois des cellules          pas toujours saines          colorées en          violet          comme la peau de l’imo          ou la paupière d’une vieille          nonagénaire qui n’en pourrait plus          de l’espace qui la sépare          des vivants          de l’espace qui la sépare de la          mort          et l’espace n’est plus le respect ce n’est plus qu’il y en a trop          c’est juste qu’il y en a          et tu as envie de          cracher au          visage du péteux de          physicien qui te dit qu’il y a          toujours de l’espace          entre les choses          et tu penses que si tout          est discret          qu’est-ce qu’il y a entre deux          p’tits points de temps          entre deux espacements d’espace          et rien n’est pas une réponse          qui répond          à l’espace de ta          faim ce serait comme un son continu          de silence et c’est pour cela que tu aimes les petites choses que tu manges          les petites choses qui sont des traces de          respect          et tu voudrais          t’envoler          comme une mousse sucrée          qui croustille          et tu voterais pour          éliminer les forces          parce que tu voudrais          être tout          et tranquille          et que tu          n’aimes pas          ce qui s’applique à toi          et tu n’as pas le choix          les forces          et le temps          et l’espace          pour qu’il n’y ait plus          qu’une chatouille          infinie


4 décembre 2008

Gniak & Cut

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 8:22

Matsujirô a la
gniak
Il aime
bien
l’aller-retour
à
Tôkyô
dans la
journée

Matsujirô
aime
bien le
Shinkansen
les eki-bento
qui puent dans
le train
dormir dans le
train
le Fujisan
voir les grands
gaijins
mal dormir
dans les petits
sièges
du
train blanc qui va vite
la voix douce des annonces
mais il aime pas la voix
de l’américaine qui est
toujours vulgaire
même quand elle veut faire
douce
ou quand une mamie
vient avec un enfant
qui parle
fort et la mamie
parle fort
parce qu’elle en peut plus du
bonheur d’être grand-mère
et tout le wagon l’entend
et ne dit rien
parce qu’on dort
on travaille et on
mange
en allant vite sur la
côte du Japon
où il n’y a jamais
un espace
vide
et toujours des maisons
de Kyôto à
Tôkyô
et tout le monde
dort
et mange
et ça va vite
avec la petite
musique
qui annonce
les messages
sol sol la fa-dièse sol

Matsu a la gniak
car il aime
bien le
séminaire de son
association
de chercheurs
sur le chamanisme
et
parce qu’il peut
traîner dans les
boutiques qu’il
aime
les boutiques
de
photo

Matsujirô
il est japonais
Matsujirô
il aime bien
la
photo
le kire
de
l’instant
l’objo
comme un
katana de
lumière
qui roulerait
un gros palot
avec la
langue qui serait les yeux
comme une bise
de Bouddha
qui sentirait
un instant
à nouveau
son
corps

En sortant du
train
Matsu doit
juste vider
sa vessie
des deux
bouteilles
d’otcha
(une chaude,
une froide)
qu’il a
bues
parce qu’il aime bien
voir sourire
la serveuse
et son petit chariot
qui salue
comme pour une
cérémonie du
thé
à l’entrée et la
sortie de
chaque wagon
Matsujirô
il aime
bien leur
chignon
aux petites
vendeuses
qui sont
toujours
jolies
dans le
train et il
imagine toujours
plein de
scénarios
et c’est bon
d’imaginer dans le
train
et un jour
il aimerait
bien
le tourner ce film
« l’orgie du shinkansen »
où il entre dans un
train blanc rapide
qui irait
lentement
où il n’y aurait
que des femmes
sans
bento
et lui serait
le seul
homme
et ça
finirait
bien
c’est-à-dire
nu
en
sueur
dans une piscine
de
seins
de chignons
libérés
en slow motion
et des dessous
froufroutants
qui
flotteraient comme
dans une station
spatiale

Il entre donc
dans les
toilettes
nickel
de la
sortie
sud
de la gare de
Tôkyô
pour se libérer la
vessie et marcher
l’esprit
libre vers les
magasins de
photo
et il se fait
la remarque
qu’en Europe
il n’y a pas
ça

En Europe
il ne croit pas
avoir vu
de toilettes
nickel
si, il en a vu
mais nickel avec
du marbre
noir
juste sous
la pissotière
et toujours
toujours
une
flaque
de
pipi
visible sur le
marbre noir
qui brille comme un
miroir

Attention, c’est pas quelques
gouttes
mais un bel
agglomérat
de
gouttes qui se réunissent
en une farandole
en une ronde
en un gros
maul de rugby
et l’on doit
toujours écarter
les jambes
pour ne pas
marcher
dedans

Matsu se dit
qu’il y a deux
options
peut-être
plus
la première c’est que les
japonais ne savent pas
viser
qu’ils sont distraits et pensent
trop aux
chignons des
serveuses du
Shinkansen
sauf que des flaques sur le
marbre il y en a
même loin
des gares
dans les hotels
chics
les bouibouis
les grands magasins
comme si le marbre noir
attirait
la
flaque
Le coup de la visée
c’est pas
idiot
car Matsu
depuis quelques temps
a vu
de nombreuses
pissotières
équipées d’un beau
motif de
cible
des ronds noirs
concentriques
sur l’émail blanc
et il pense
à ses stands de
parc de loisir américain
où il faut éclater un
ballon en le gonflant
en dirigeant son
pistolet à eau
sur une cible
et Matsu, face à une
pissotière avec
cible
imagine
toujours un compteur de
points qui ferait des bruits
de
casino
en contrôlant
son jet pour
maximiser
l’impact centré sur la
cible
« We have a winner here !!!! »

Deuxième hypothèse
la flaque
comme effet
d’un meilleur
égouttage
au soleil levant.

Plus de gouttes au
sol
ici
Plus de gouttes dans le
calcif
là-bas

Matsu pense
aussi que c’est
peut-être
juste un
effet
du marbre
noir
ou une
communion
implicite :
on fait pipi
commun pour
montrer qu’on est
tous
frères
Alors Matsu
décide
de communier
parce que
témoigner sa
passion pour
l’humain
ça ne se refuse pas
et il entame alors
un mouvement
vigoureux alterné
de l’index et du majeur
assorti d’une trépidation
du poignet
et d’une légère extension
flexion
des
genoux

Matsu
passe
deux heures dans
ses magasins
de photo.
à souffler.
à grimacer.
à trépigner.
comme s’il n’avait pas
communié.

Et puis descend au deuxième
sous-sol
d’un grand magasin
pour aller
manger un p’tit
set de
sushis
et il se dit que
c’est bon
d’être
japonais

A côté de lui
au comptoir
il y a une grosse
riche
moche
qui commande à la pièce
en
minaudant
en faisant sa
connaisseuse alors qu’elle veut juste
s’engloutir
des sushis
et le jeune qui fait les
sushis qui doit
retenir dans sa tête
la commande à la pièce de tous les
clients et il n’est pas beau
mais ce n’est pas grave
ça vengera la grosse riche moche
des affaires de son mari avec
des office lady
qui travaillent pour
lui et elle aime
bien le petit
poc qu’il fait avec la
main pour préparer le
sushi à la pièce et elle en est à son
quinzième et décide de passer au
maki en
minaudant
et elle fait vraiment
pitié
alors Matsu finit
vite en repensant au
pipi et à
l’orgie
et que la grosse moche
d’à côté elle serait
pas dans son
train

Matsujirô a deux heures
à
passer avant le début du
séminaire
il en passe un peu dans un jardin
moche et ça lui fait mal de voir autant de
laideur
dans un
jardin
lui qui connaît tous ceux de
Kyôto

Il flotte encore dans
l’air cette odeur
caractéristique
de
merde
de
vomi
du ginkgo aux si belles
feuilles
jaunes
maintenant

Au départ
Matsujirô pensait
que c’était le voisin
d’à côté
ou peut-être
un chien
comme en
France
mais il s’est dit que
non
ici c’est pas comme
en
France
quand on promène son
chien
on a toujours
un p’tit sac à
caca
et Matsu
ça lui coupe
l’envie
d’avoir un chien
l’idée de se
balader avec un
p’tit sac à
caca
et tout le monde
sait ce
qu’il y a
dedans
et
c’est pas des
mochi

Non
c’était pas le voisin
dont tous les sacs
étaient
rangés au
carré et qui
prenait le soleil
de
décembre
à travers les rares
feuilles de ginkgo
jaunes d’or
et son
odeur de
merde

Dans le parc
près de l’étang
où des carpes de
soixante
centimètres
font des mouvements de
sous-marins nucléaires
Matsu voit un gros
chat noir
un très gros
chat noir
gras
qui avance
lentement
comme un lion
en tortillant du
cul
et Matsu pense
aux kamis

Sur la banc du
clodo
il y a aussi
un chat
blanc et noir
qui dort
les pattes repliées
comme une
poule
et il est
beau avec un beau
poil
blanc et noir
et Matsu pense à son
premier chat
qui s’appelait
Ramius
et il regarde une
carpe
faire Octobre rouge
dans l’étang
du jardin
moche qui pue
trop
alors il se lève
en repensant
aux objectifs
hors de prix
qu’il a vu
ce matin

Sur le chemin du
séminaire
Matsujirô
passe devant un
1000 yens cut
et sort son
billet
ça dure 10mn
ça dure 10mn
ça coûte 1000 yens
pour te faire couper les
ch’veux

Matsu il aime
bien les
1000 yens cut
On te mouille pas les
ch’veux
ça fait cut cut
zip zip
et surtout
on te passe
l’aspirateur
Dans un
1000 yens cut
on ne sèche pas des
ch’veux secs
on aspire avec le
flexible d’un
aspiro
centralisé les cheveux
qui te
restent pour enlever
les p’tits
ch’veux
coupés qui grattent
sinon dans le
cou et qui font
bizarre sur la
joue
Matsu se
demande si c’est
un aspiro
sans
sac
et si on pourrait
faire quelque
chose pour le
bruit
il se dit que des
gaijins trouveraient
bizarre qu’on leur
passe l’aspiro
sur le
corps
mais lui aime
bien les
1000 yens cut et que
ça convient
à ses cheveux
noirs et fins
de japonais
qui bougent
pas

Matsu il aime
bien les 1000 yens cut
parce qu’il peut se payer un
10 000 yens cut
Et c’est pas pareil quand tu peux
et quand tu ne peux pas.

Matsu marche
tranquillement
vers son
séminaire et
pense au
pipi
à l’orgie
aux objos
1.2
à Ramius
aux kamis
et il se dit
qu’il n’aimerait

pas

que sa vie
soit comme
un

1000 yens cut


2 décembre 2008

Le beau, le risque, la chute

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 7:54

Ume
regarde les
feuilles
rouges
tomber
et n’est
pas
émue

Ume compte
les jours
tous les
jours

elle pourra
éviter
les
concerts
Ume économise
Ume provisionne

Ume n’est
pas
phobique
comme
Gould
son frère
Ume elle
touche
elle embrasse
elle intègre
les
couacs à son
jeu de
pianiste de
jazz

Mais Ume
déteste
les
concerts
les concerts
ce n’est pas
de la musique

Les concerts
c’est une
foule
qui jouit
d’être là
entre
eux
sans les
autres
et qui frissonne
à l’idée que
le
soliste se
plante
que la feuille
chute
que la
terre
tremble

Ume ne trouve pas
ça
juste
pour ceux qui ne sont pas

et à envie de gifler
ceux qui frissonnent
à l’anticipation
de
sa
chute

Le beau,
c’est pas le
risque
les vieilles qui frissonnent
parce qu’elles ne frissonnent plus
Ume, elle a envie d’aller leur dire de se
faire frissonner
ailleurs

La musique, pour Ume
c’est quand tu ne sais pas ce qui arrive
et que
c’est bon
de pas savoir
c’est bon de savoir
qu’on avait pas su
et d’écouter encore
encore encore
qu’on n’avait pas
su
et à chaque
écoute
on ne sait
toujours pas
ce qui
vient

C’est pas le
p’tit
pschitt pschitt
dans les reins
des
glandeurs
surrénaliens
de ceux
qui aiment
le concert
parce qu’ils s’ennuient
parce qu’ils sont seuls
et aiment fusionner
dans une foule
qui se prend
pour élue
d’être là
qui aiment le
concert
comme un
cirque

Ume veut faire le
plus beau
des
bols
En faire exploser
cent à la
cuisson
en jeter
mille
qui ne seraient
pas
shibui
Ume elle a
dans la tête
l’idée du plus
beau de
tous les
bols et
tous les
jours
elle le
cherche
sur son
piano

Un bol
d’or
dont on ne verrait
pas la couleur
d’or
et qui serait
comme un
puits
infini
mais sans le trou
noir
violent
creusé dans la
terre
comme un puit
source
d’une pierre qui serait un
bol qu’on pourrait tenir
dans la
main
et qui serait
chaud
tiède
froid
parfois
amer
ou sucré
et qui ferait
du bien
même dans les
larmes

Un bol
comme
cela
jamais
un
concert ne le
produira
les fans
sont là
pour
fêter
ceux qu’ils aiment
et pardonnent
le pire
en appelant
le
même

Avec eux
tu ne progresses
pas

Les claniques qui
sont juste
fiers
d’être là
au fond
ils se foutent
que ce
soit
toi
Ils jouissent
d’eux-mêmes
et de grouiller
dans leur
termitière
et Ume
ceux qui prennent
plaisir à
grouiller
les oreilles
bouchées par leur
clanisme
elle a envie
de les piétiner
comme les grains de
sable
d’un château
de sable
d’un
autre
qu’on trouve sur la
plage
et qui n’est qu’un
paquet de
grains

Ume a la
rage
en pensant
aux pianistes
talentueux
qui pour éviter
de consulter
leur dermato
aux produits
agressifs
parce qu’ils se grattent
trop
de peur
ne font plus que
semblant
de prendre
des
risques
Elle connaît des
copains
qui font la
feuille qui chute
comme des
cascadeurs
de
cinéma
Ils font la chute
cent
fois
mille
fois
et la
rattrapent
pour les claniques
les variqueux
les surrénaliens
et ils sont
célèbres
adulés
d’être des virtuoses
et personne ne
sait qu’ils se méprisent
de faire
semblant
qu’ils se haïssent de leur
truc qui tue
leur musique
qui a tué leur
musique et ils
se grattent
parce qu’ils sont
déjà
morts

Ume, elle,
ne se
gratte
pas
Elle a décidé qu’elle ne se
gratterait
pas
qu’elle jouerait pour ceux
qui ne sont pas du
clan et que
le frisson des
frissonneuses
ne viendrait pas
geler l’eau dans
son
bol

Alors elle s’est
construit
le plus beau
des
studios
pour le prix de la moitié
d’une petite
maison

Et elle stocke les
variations
sur un bol
d’or
infini
où parfois
vient se tremper
une feuille
rouge
qui

tombe


1 décembre 2008

Que cela cesse

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 7:50

Le vieux monsieur
veut
que
cela
cesse

Il veut
mourir

Il n’en
peut
plus de
l’automne

Il n’en
peut plus
des
feuilles
des
couleurs
de la
beauté
insupportable
des
monts de
Kyôto
au soleil
et de
l’automne
interminable
qui ne cesse
pas
qui se
transforme
comme une
longue
nausée
avec
spasmes
et qu’on n’arrive
pas à
vomir

Il est trop
vieux
maintenant
Il n’est
plus dans
la vie
et il
n’a
plus
d’énergie
pour aimer
les vivants
qui y
restent
dans la
vie

Il n’est plus
que
haine
contre
ce qui ne
cesse
pas
sa
douleur
la
prison
de son
corps
qui se
referme
plus
petite
chaque
jour
et la
douleur
toujours
aussi
intense
et
inutile
comme
chacun
de ces jours
de
plus

Il faut que ça
cesse
plus
de
couleurs
aux arbres
plus de
feuilles
aux
arbres
plus de
feuilles
plus
de
vie

Il ne comprend
pas
cette
torture
pourquoi
plutôt que le
laver
avec des
gants humides
qui font plisser
sa peau
comme une
serpillère
plutôt
que
de changer
ses
couches
les infirmières
ne lui
donnent pas
un bon
coup sur la
nuque

Elles voient
bien
sa haine
Elles
entendent
bien
dans la
raclure de sa voix
la haine
de la
vie qui
survient
pour
faire mal
ses enfants
la voient
bien et c’est une
douleur
pour eux
de
venir
affronter cette
haine
les petits
enfants
la sentent
bien
au téléphone
et ils
n’appellent
plus
pour parler
de la vie
alors qu’il
veut juste
que cela cesse
et
un vieux qui
souffre
de trop
survivre
tous les
jours
ne peut
parler
ne peut
entendre
les rapports
de
vie
de jeunes
vivants
c’est
indécent
alors les jeunes
n’appellent
plus et ils
s’en veulent
et le
vieux
s’en veut
qu’ils s’en veulent
mais il ne s’en
veut pas
de vouloir
que
cela cesse
le soleil
sur le
orange
des collines
sur le vert
jaune
des feuilles
qu’il voit
de son
lit
qui pue
la
pisse

Il y a
trois
ans
il avait
tenté
d’arrêter
de respirer
et de
se faire
péter
une
veine de la
tête
en soufflant
très fort
dans
sa tête
en pensant
que ce n’est
pas comme
un suicide
parce que
Bouddha
n’aime
pas ça
et
qu’il ne
veut pas
se réincarner
en
pire
qu’il
n’a
jamais
cru
mais au
Japon
on meurt
bouddhiste
donc
on ne
sait
jamais

Et puis rien
il
n’essaie plus
de tomber
du
lit
pour se péter
le dos
qui n’est
plus
qu’une
ligne
de
verre
qui l’empêche
d’être
assis
debout
couché
sans avoir
mal
comme une
séance
sans fin
chez un
dentiste
qui
s’en fout

et maintenant
que
l’automne
n’est plus
rouge
n’est plus
vert
n’est plus
jaune
mais
orange
le vieux
monsieur
veut
que cela
cesse

Il
appelle
le
noir

Depuis une
semaine
plus
fort
encore
car il a toujours
voulu
mourir
le
jour de son
anniversaire

Cela fait
propre
comme quand
on paie
avec la
monnaie juste
et la caissière
vous
sourit

Aujourd’hui
c’est
bête
depuis
que
l’ambulance
l’a transféré
au
service
de
neurochirurgie
il ne veut
plus
mourir
il
est
bien
il n’est
plus
bouddhiste
mais
shinto
il sent
les
kami
celui de la barre
de
métal froid
qui
l’empêche de tomber
du lit
celui de la lessive
des draps
d’hôpital
celui de la coiffe
des
infirmières du service
celui
qui
protège
la vieille dame
qui partage
sa chambre
il ne sent plus son
corps
il ne voit
plus
il ne
parle
plus
il ne sent
plus
ses yeux
bouger tout
seul
il sent que ça
s’agite
qu’il devrait
être
content parce que
toutes
ses lumières
qui clignotent
à l’intérieur
de
lui
comme les voyants
d’une voiture
ça veut
dire
que
cela
cesse
aujourd’hui
le jour
de son
anniversaire
mais là
le vieux
monsieur
veut que ça
dure
cette sensation
d’amour des
kami
d’amour de la
table
des
clignotants
et de leurs
couleurs
rouge
orange
jaune
orange
rouge

noir
non-noir

Le vieux monsieur est mort

Le kami de sa voisine l’embrasse


 
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