31 janvier 2009

Murasaki San

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 7:48

Murasaki San
parle français.
Anglais.
Allemand.
Mais allemand c’est plus dur
car les allemands n’ont pas de romans policiers.
Ils sont trop sérieux.
Mais ils ont la musique.

Murasaki San
parle français
anglais
allemand
sans la moindre
trace
d’accent.
Il est
dentiste.
Il a
soixante-dix ans.

Dans le
cabinet de
Murasaki San
on entend de la musique.
De la musique allemande.
de funérarium.

Marie-Antoinette
aurait aimé
Murasaki San.

Murasaki San
son cabinet est
à l’étage.
De sa maison.
On enlève ses chaussures
avant de monter les
escaliers.
Il y a de la moquette.
Elle est framboise.
Framboise passée.
Sur les murs aussi
il y a des motifs
framboise.
Passés depuis trente
ans.
Les masques de clown
ne jurent pas
sur les motifs.
Ni la botte en
céramique dans un
coin de la pièce.
Ni les napperons
blancs.
Ni les cadres dorés ouvragés.

Murasaki San
a soixante
dix ans
et n’est pas
encore à la
retraite.
Ca ne va pas
tarder.
Mais pas encore.

Murasaki San
ne fait pas
son
âge.
Son
infarctus « du myocarde »
il y a
dix ans
l’a fait
pourtant vieillir.
Un peu.

On n’attend plus
chez
Murasaki San.
Il y a toujours de la place
Souvent il n’y a personne
avant
et personne
après
dans la salle d’attente
qui n’est pas séparée
du cabinet
par une porte
ni par un rideau.

Pour passer de la salle
d’attente
au cabinet
on monte un
tiers de marche
et on chausse des chaussons
blancs
ou
framboise
avec un ruban
Marie Antoinette
assorti

Au Japon
une rangée
de chaussons
ça clôt
l’espace
plus qu’une
porte coupe-feu

Quand il a refait
son
cabinet
vingt ans
avant son
infarctus
les machines
de Murasaki San
avaient dix
ans
d’avance.

Aujourd’hui
elles font encore
technique.
Leurs couleurs
ont passé
mais
ça va.

La femme de
Murasaki San
a juste
oublié
de nettoyer
la glace qui protège
la lampe
qui fait mal
aux yeux
quand elle vous
éclaire la bouche.

Quelqu’un a dû
souffrir fort
un jour
car on
y voit comme un
éclat de dent
sanglant collé
sur la vitre.
Mais séché
depuis un
certain temps.

C’est peut être la
même personne
qui a dû
cracher du sang
sur la veste
verte
de Murasaki
San
et la tâche
sombre
à hauteur
d’infarctus
résiste
depuis
longtemps aux
lessives de
Mme Murasaki.

Murasaki San
ne met pas de
gants quand il
vous inspecte
la bouche.
Les gants, ce n’est pas
pratique pour
inspecter la
bouche à coup
de fil
dentaire.

Murasaki San
est efficace.
Il prend son
temps
car il a du
temps
mais travaille
vite.
Sans survendre :
le cabinet
est déjà
remboursé.
Depuis longtemps.

Murasaki San
parle
plusieurs langues
sans accent.
sans erreur.
Mais il oublie désormais.
Ca le terrifie
d’oublier.
Le nom des choses
simples.
La marque d’un dentifrice.
Celui qu’il utilise
tous les
jours.

Murasaki San
aurait pu
être diplomate.
Pas prof de langues.
Pas universitaire.
Murasaki San
n’est pas un intello.
Mais diplomate oui.
Un bon dentiste
est un diplomate.

Murasaki San
pense souvent au
gâchis de sa
vie.
Aux voyages
qu’il aurait pu
faire
et qui n’auraient
pas été
des voyages
accompagnés.
Des voyages
où il
aurait appris
cinq autres
langues
dix autres langues
sans accent
sans erreur.

Mais quand on fait des
études
de
dentiste
quand on en
prend pour trente
ans de
machines de
dentiste
quand tout le monde
vous connaît comme
Dentiste San
peut-on être
autre chose
que
celui qui ouvre des
bouches
comme un
garagiste un
capot
sale ?

On change une bougie
un filtre
une courroie
et on a les doigts
gras de noir
et ce n’est pas du
noir mais du sang
et des bouts durs.
On nettoie au karcher
et le karcher ne
transforme pas
la deux chevaux en
Audi.

Murasaki San
ne supporte plus
les bouches
ces trucs
mous et durs,
framboise
passée
et blancs
avec leurs bouts
d’almagame
gris
leurs céramiques
leurs bouts de viande
et souvent les bouches
sont comme des éviers
de célibataires
avec des casseroles
buitonisées
depuis 6 mois.

Murasaki San
ne les supporte
plus ces
chochottes
qui se tendent
comme des sembei
trop vieux
trop secs
et leurs dents sont
comme des sembei
avec la couleur
jaune
la couleur orange
du vieux
sembei
la fragilité
du vieux
sembei

Murasaki San
il ne les supporte
plus ces bouches
molles
ces bouches dures
qui font semblant
d’avoir mal
aux mâchoires
parce qu’ils l’ouvrent
cinq minutes
alors que lui aimerait
l’ouvrir sa bouche
pour parler des langues
sans accent
sans erreur
et les mots sont propres
ni mous,
ni durs
mais beaux
invisibles
aériens
alors
il a parfois envie de leur
faire mal
à ces bouches qui
puent
l’ail des gyoza
du midi
à ces bouches
qui rotent
le teishoku à
800 yens
il aimerait faire
oups
en dérapant
avec son
karcher
tournant
qui fait
pschhhh
quand il relève
le pied
et des bruits
stridents qu’il ne
supporte plus
d’entendre car
ça le rend sourd
aux accents
subtils
à tous ces
commas
qu’il aime tant
reproduire
et qu’il
n’entend
plus

Au fond
Murasaki San
n’en peut plus
de cette grande
bouche
de l’univers
Il ne veut pas
oublier
les mots
il ne veut pas
mourir
d’un
deuxième
infarctus
il ne veut pas
de retraite
et se retrouver
face à sa
femme
et c’est déjà
trop dur,
ne plus pouvoir
voyager.
Il n’en peut plus
de Kyôto
qui est comme une
grande bouche
ouverte
qui croque et digère
et enferme

Parfois,
il a envie de s’enfoncer
la roulette
dans la
tempe
de s’injecter
dans la
tête
tout son
stock
d’anesthésiant

Et s’envoler
comme un corbeau
noir

Parce que les oiseaux n’ont pas de
dent


29 janvier 2009

Vrai positif

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 8:02

Ume s’est fait prendre.
Ume a peur
car elle s’est déjà fait
prendre.
Au piège.

Tomber amoureux
c’est facile.
On tombe
dans le faux
parce que l’autre
vous dit que vous
êtes quelqu’un
de bien
avec des mots
justes.
Et parfois les
sentiments sont
justes.

Amoureux,
la plupart du
temps,
c’est un
faux positif
qu’on sait
faux mais qu’on
aime
positif.
Et parfois
on rate aussi sa
vie
sur un
faux négatif.
Alors on doute.

Et puis il y a le sexe et la courtoisie.
Le besoin de sexe et l’étiquette du « merci au revoir ».
Et parce qu’elle est belle, et parce qu’elle jouit
Il y a ceux qui aiment la beauté et la fierté de leur virilité.
Mais pas Ume.
Ceux qui aiment la notoriété parce qu’ils n’émettent aucune lumière,
ceux qui aiment le talent pour se l’approprier.
Mais pas Ume.

Ume, elle se méfie de ses hormones.
Elle a le corps en été et doit donc la tête en hiver.
été/été, ça brûle.
Alors elle sort couverte
avec une capote à sentiments.
Parce que l’amour aussi
et ses faux positifs : MST.

Matsujirô, elle le voulait sur elle.
Elle avait besoin de se faire couvrir
de se faire prendre.
Et maintenant elle est
prise par le
doute.
Du vrai positif.

Parce que Matsujirô
lui,
il sait.
C’est elle.
Alors il procède à la française.
A la prévenance
A la surprise
A l’attention
A la 19ème siècle

Il n’envoie pas
de SMS
pas
d’emails
mais de vraies
lettres
calligraphiées
sur un washi
qui est une
caresse
et une
texture
à rendre
rêche les
nids d’oiseaux.

Il n’offre
ni fleurs
ni chocolats
ni petits bijoux
ni accessoires
mais des cadeaux qui tombent
justes
et pendant une
semaine
tous les jours
il a trouvé au
100 yens shop
des cadeaux à
100 yens
qui tombent
juste
et Ume
personne ne lui
avait jamais
fait
des cadeaux
à 100 yens
tous les jours
et qui tombaient
justes
tous les
jours

Etre ce que l’on fait.
Aimer par ce que l’on offre.
Les mots justes. Les gestes justes. Des attentions justes.
Et la surprise vient de la justesse.
De leur
régularité.
Parce que le quotidien est phatique
et le phatique c’est le faux
continu.
Le quotidien c’est des êtres humains
qui font des bruits de fax
pour accrocher la porteuse de
l’autre
puis qui s’envoient :
des feuilles blanches.

Juste, c’est quant tu siffles un air de génie
et que l’autre répond en canon, en fuguant, à la tierce
et qu’il t’envoie dans un fax 3D multicolore
un Sesshu, un Patinir,
ou un dessin de grosse bite
poilue
et vous rigolez
en rajoutant plus de poils
en lui dessinant
des yeux.

Et Matsu
faisait cela.
Tous les jours.
la faire jouir
la faire tendre
la surprendre
et dire aussi
son
bouleversement

Ume n’avait
jamais
été courtisée
à la française.

Par des américains,
des coréens,
des latins,
des japonais pleins de frics
qui faisaient modifier
leurs voitures pour qu’elles
fassent plus de bruit
et qui portaient à leur
poignet XXS des
montres XXL

Mais pas
à la française,
à la courtoise libidinalisée
au Cid
à la Cyrano
qui osent
qui osent dire
lui dire
et se
dire
Mais : à la japonaise.
Et ce sumie-là donnait
plus de goût encore
plus de couleurs
au macaron framboise
de la séduction
française
plus d’éclat dans
son
sobre
plus de
chaleur dans sa
simplicité
plus de surprise
dans son absence de symétrie
plus de force
dans ces coupes franches
assumées,
dans la
conscience calligraphique
de l’impossible
repentir

Ume n’avait jamais connu
cela

Elle se mit à répondre
en
musicienne
elle qui
n’aimait pas
jouer avec
d’autres.

Elle posa un accord
et
Matsu y répondit
par un autre
joyeux
inattendu

Elle posa un motif
et
Matsu y répondit
et il était
juste
et Ume n’avait pas
l’habitude qu’on réponde à ses motifs
par d’autres motifs
justes

Matsu la devança par un thème
qu’elle improvisa
avec
délice

Et ce n’était pas de la musique
mais leur
vie
et tous les deux
savaient que c’était
la musique de leur vie
que cela était
juste
que cela était
bon
que cela était
rare

Ils s’embrasèrent
et ce qui
plut à
Ume
c’est que Matsu
ne se consumait
pas

Il semblait sûr.
Peut-être était-il

sûr.

Elle,
avait encore
peur.


28 janvier 2009

Annonce de la sortie de 5 livres

Filed under: Livres — Stéphane Barbery @ 15:56

J’ai le plaisir de vous annoncer la disponibilité de cinq livres de photographies :

木 Arbres.Japon 2008 regroupe une anthologie de photos d’arbres japonais prises en 2008 et accessibles sur cette page.

花 Fleurs.Japon 2008 regroupe une anthologie de photos de fleurs prises au Japon en 2008 et accessibles sur cette page.

女 Japonaises 2008 regroupe une anthologie de photos de femmes japonaises prises en 2008 et accessibles sur cette page.

男 Japonais 2008 regroupe une anthologie de photos d’hommes japonais prises en 2008 et accessibles sur cette page.

子 Enfants.Japon 2008 regroupe une anthologie de photos d’enfants japonais prises en 2008 et accessibles sur cette page.

Ces cinq livres comme les précédents (NZ, Ume-Sakura, Salah-Kyôto, Omaha, 秋 2008, 杲 Arbres.Soleil 2008) ne peuvent être pour l’instant commandés que sur le seul site de Blurb, l’éditeur suisse qui les imprime à l’unité, à la demande.

Si vous souhaitez les commander, cliquez ici.


Lumière-ciel

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 6:43

Matsumoto San
dans son MK taxi noir
a
parfois
de bonnes
journées

Les journées
faciles
sont
celles où
le
client
prend
le forfait
à la journée

Il n’est plus
taxi
il devient
guide
comme un
hôte fier
qui montre
sa maison.
C’est reposant.

Le plus souvent
ce sont
des petits.
Qui
prennent le
forfait.
Des collégiens de province
par quatre ou cinq
dans leur uniforme
trop grand
et leurs baskets
trop blanches.

Il n’aime pas
trop les
collégiens de
province.
Ils sont
rarement futés.
Ils se comportent avec
lui comme avec
un prof
qu’ils mépriseraient.
En l’écoutant vaguement.
Il essaie pourtant
de trouver des
anecdotes
amusantes, de leur
faire passer
quelque
chose.
Les filles
rigolent trop fort
Les garçons
restent éteints
Pour beaucoup
ce voyage
d’une journée
à Kyôto
sera le seul
voyage de leur
vie et quand
ils regarderont
la télé
pour s’abrutir
après une
journée de
travail
épuisante,
ils pourront
dire
plus tard
j’y suis allé.

Parfois
des
touristes
prennent le
forfait.
C’est souvent
des
américains.
Des couples
qui ont
peur de
se retrouver
dans le silence
de leur
incommunication
et l’incommunication
avec les japonais
est douloureuse
car reflet
exact de leur
incommunication
de couple
de leur
incommunication
avec eux-mêmes.
Alors ils prennent
un guide
dont la voix
bouche le
vide,
les enveloppe,
les enferme
les isole
les berce
dans leur
mort
déjà advenue.

Parfois c’est
différent.
Parfois
ce sont des
vivants.
Capables de
voir le
beau.
Et le sourire
se
fait.
A l’avant
du
taxi.
A l’arrière
du
taxi,
dans le rétroviseur.
Et la journée
est douce.

Hier,
c’était un italien.
De soixante ans.
Accompagné
par une jeune
femme
de trente ans.

C’est souvent dur
pour Matsumoto San
de donner un âge
aux occidentaux.
Les occidentaux,
ils se ressemblent
tous.

L’Italien
qui parlait un
peu japonais
lui a tout de suite
dit
en anglais
qu’il allait bientôt
mourir
mais qu’aujourd’hui il
se
sentait bien.
Qu’il voulait une belle
journée.
Qu’il aimait
le Japon.
Que ce serait son
dernier voyage.

Matsumoto
a vite réfléchi.
Plutôt
que d’enchaîner
cinq visites
fatigantes
il a proposé
de n’en faire
que
trois.
L’italien
qui était
conservateur de
musée
a dit
d’accord.
La jeune femme
n’a rien
dit.
Elle pensait à sa
vie
dans quelques
mois,
qu’elle aimerait
déjà oublier
ce voyage,
qu’elle l’aimait
quand même
- en le haïssant d’être malade -
mais que
sa vraie vie
à elle
viendrait après,
qu’elle était déjà
en deuil mais
qu’elle ne pouvait
pas le dire
le pleurer
le montrer
s’enfuir.

Ils allèrent le
matin
à Fushimi Inari.
Firent le tout petit
tour.
Ne montèrent
pas.

Le midi
ils déjeunèrent
au restaurant
de Tofu
du Daitokuji
et marchèrent
lentement
entre les temples
prirent
le thé vert
au Koto-in.
Regardèrent
le soleil
se coucher
au sommet du
Ginkakuji.

Matsumoto
trouvait les mots
justes
et l’Italien
avait les mots
justes.
Ils se
sourirent
plusieurs
fois.
C’est rare
de rencontrer
un
happy
few.
C’est bon de se
reconnaître
tel.
Triste
d’être
trop
few.
De s’être
manqués.

Sur le retour
vers
l’hôtel
l’italien
demande
à Matsumoto San
de s’arrêter
dans une grande
librairie.
L’italien
a passé
une bonne
journée
et il veut
faire un
cadeau
à Matsumoto San.
Il lui
offre
un beau livre
d’art
cher
avec de grandes
reproductions
de tableaux
de la renaissance
italienne.
Il l’invite à
prendre le
thé
dans le lobby
de son
hôtel de
luxe et ils
peuvent
sentir de
là où ils
sont
le parfum
des branches
d’Ume qui
structurent
comme des éclairs noirs
l’énorme
Ikebana
au centre du
lobby.

L’italien parle
avec une
voix fatiguée
plus fatiguée
que celle
de
Matsumoto San
Il lui
parle de
lumière-ciel
de ce bleu
clair
des tableaux
renaissants
et que c’est un
beau mot
« renaissance »

Il montre à
Matsumoto San
le bleu
ciel
italien
qui n’est pas le
bleu vert
le bleu
gris
hollandais
mais un bleu
ciel bleu
qui est la lumière
de l’esprit
la clarté de la
vue
la ludicité
de l’hiver
et Matsumoto
dit qu’il le sent
ce bleu
derrière les
arbres de
janvier
et de février
à Kyôto
et l’italien lui
dit : oui

L’italien
lui montre
les traits
sûrs de
Bellini
et même s’ils
sont courbes
trop linéaires
pour être
étranglants
Matsumoto
sent la coupe, le kire
le geste sûr du
sensei
et il est ému
comme devant
une danse
d’un bon
shite

L’italien
lui montre
les visages
de femmes
des
Boticcelli
et des
Raphaël
et pointe
du doigt
des
japonaises
qui passent
dans le lobby
et tous les deux
sourient
jusqu’au
rire

Et puis
l’italien
revient
sur le
bleu
sur la
lumière-ciel
qui est là
presque à
chaque
page
du beau
livre
et il
dit :
« l’ombre,
c’est bien,
elle est là
pour
rehausser
les
éclats,
la poudre d’or,
la couleur
d’une pluie
nocturne.
Mais regardez
imaginez
regardez
Matsumoto San
ce que
créeront
les futurs
renaissants,
ceux qui
éclaireront
de
lumière-ciel,

Kyôto
l’éternelle »


23 janvier 2009

Vous

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 9:48

Le français de
Mme Yamada
est
très étrange

Ses phrases
sont
courtes
poétiques
saturées
d’élémentaux
de bois
de feu
de terre
d’eau
de métal
de lune et de soleil

Elle parle
comme une
bourgeoise
des années 30
mais ce n’est pas
cela

Elle parle
comme une
noble du
19ème
mais ce n’est pas
cela

Elle parle
comme une
princesse
de la cour
de Versailles
et c’est déjà
plus
cela

Mme Yamada
parle
comme une
femme

Mme Yamada
a mis
du temps
à
expliquer
pourquoi
elle
parlait
comme
cela
aux
français
qui lui
posaient
la
question

On lui a montré
des
films
des
journaux
télévisés
par internet
la radio
en direct
par internet
pour lui
faire
entendre
du français
contemporain

Un professeur un peu
imbu
un français
neuropsy
qui se prenait
pour quelqu’un
d’important
lui a craché :
« vous parlez
ainsi
pour garder
votre
identité
japonaise »

「 Cher Monsieur,
je vous parle
ainsi
pour garder
mon
identité
de
femme 」

Et la femme
du professeur
qui l’accompagnait
et qui restait
silencieuse
derrière
lui
a souri
d’un sourire
amusé
qui s’est
teinté
d’une
grande
tristesse

Mme Yamada
n’en dit
pas plus
mais la
femme du
professeur
qui était
plus fine
que son
mari
eut
comme un
petit
satori
comme un
coup sur la
tête
quand on
heurte
un plafond
trop bas
qui nous
rappelle
la hauteur
du plafond
et notre
propre
taille,
qu’on insulte
cette vérité,
qu’on aime
la stabilité
des vérités
notre
taille
celle du
plafond
et cette
vérité nous
fait exister
un instant
davantage
et ce n’est pas
la douleur
qu’on tente
de faire
passer
en se massant
du creux
de la première
et la deuxième
phalange
la bosse qui
se forme

La femme du
professeur
qui est
fine
comprend
Mme Yamada
comprend
pourquoi elle
vouvoie
tout le
monde
ses amis
les plus
chers
les plus
proches
les intimes

La femme du
professeur
est une
intello,
une
agrégée
d’histoire
qui aime
le
Japon
qui a
pris des
cours
par
correspondance
et qui sait
entendre
la différence
entre
watashi
et
atashi
dans les films
d’Ozu

Une agrégée
d’histoire
de son
âge
a
été
féministe
prenait la
pilule
se souvient
que sa mère
n’a pas
toujours
voté.

En historienne
elle voit
les
femmes des
sans-culottes,
le sein nu
sur les barricades,
celles des
révolutions,
du 19ème siècle,
le sein nu
sur les barricades,
les femmes
qui remplacent
les hommes
partis
à la guerre,
la poitrine nue
sous leur
bleu de travail,
les communistes
au poing levé
les deux seins nus
sur les barricades

Et puis
depuis qu’elle est
au
Japon
elle voit des femmes
de vraies femmes
et elle se dit
que cela fait
longtemps
qu’elle n’a pas
vu autant de
femmes femme
insupportables
de mignon dans la
féminité
que cela donne envie de les
haïr car son
mari ne cesse de
tourner la
tête
et elle aussi
elle tourne la
tête
comme si elle
était dans un musée
des plus beaux
chats
du monde
et elle pense à ses
chats
à
Marie-Antoinette
et la voir
se déplacer
la voir
vous regarder
est un
bonheur
qui étreint
et les japonaises
lui
font le même
effet
et ce n’est
pas de
l’homosexualité
parce que ce
n’est pas
sexuel
que d’aimer
voir les
plus féminines
des
félines
mais
sensuel
érotique
d’un eros
qui ne serait
pas
pornos
mais qui pourrait
y glisser
facilement
quand même
et qui
pourtant reste
racinien
elle reste
princesse
intouchable
ange
sans
pli
que la
matière ne
touche
pas
que la main
ne
touche pas,
ondes
aux courbes
de trajet d’un
fouet
ralenti
qui appelle
et
rejette la
paume
fortes
puissantes de leur
fragilité
que le
temps n’accroche
pas
que la
poussière
la sueur
ne touchent
pas
flottantes
glissantes
et c’est un
supplice
de les voir
marcher
parce que
qui peut marcher
comme
elles ?

Les japonaises
parlent
comme elles
marchent
dans
Kyôto
et les
entendre
est un
bonheur
sexué
elles
parlent comme des
chattes
et on aimerait
caresser
leur
voix
comme leur
voix se
frotte
en féline

Oh bien sûr
on voudrait
souvent les
gifler
de parler
comme
des princesses
manipulatrices
qui obtiennent
et commandent
au kawai
stupide de la
voix

Bien sûr on
voudrait
secouer
les femmes
fines
qui se
soumettent
et s’humilient
dans ces
intonations
où elles ne
sont pas
femmes
mais
potiches
enfants
accessoires
domestiques
dispensables

Mais les femmes japonaises sont
indéniablement
des femmes
et l’agrégée
d’histoire
se dit qu’elle
aurait économisé
de nombreuses
années
de psy
si elle
avait
été
japonaise

Peut-être en
japonaise
aurait-elle
eu besoin
de parler de son
père
à son
psy
mais elle n’aurait
pas eu
besoin
de perdre
du temps
à choisir
son
identité
sexuelle
à ne plus
savoir
quelle place
quelle jouissance
à se sentir
paumée
dans son
corps
dans le corps
de
l’autre

Elle repense
à ces
citoyennes
au sein nu
sur les
barricades
de 89
et de
68
et elle
se dit
qu’en tutoyant
le roi
qu’en tutoyant
les
camarades
révolutionnaires
ces libertés en marche
ont
perdu
leur sein
leur sexe
dans leur
voix
puis dans leur
corps

L’agrégée
d’histoire
qui prenait
des photos dans les
manifs
féministes
des années 70
se souvient que
pour mettre au
point un sujet
sur son vieux
pentax
manuel
il faut tourner
la bague
un peu plus
loin puis
revenir
un peu
trop
un peu plus
loin
et revenir
encore
pour tomber
pile
juste
au
point

En écoutant
parler
Mme Yamada
et son
vouvoiement
qui n’est pas
kawai
qui n’est pas
soumis
qui n’est pas
snob
mais
femme
la femme
du professeur
comprend
que la
femme
occidentale
de son
temps n’est pas
au
point
que la bague
est
tournée
trop loin
que les
femmes
occidentales
sont moins
femmes
et que
c’est la blessure
de leur
juste lutte

En écoutant
le français
de
Mme Yamada
elle pense
aux femmes
qui dans trois siècles
pourront
parler
juste :
femme
et
libre

Personne ne se
souviendra
d’elle
dans
trois siècles
Ni de
Mme Yamada

Alors comment
comment
se demande-t-elle
vivre son
quotidien
en ajustant
au mieux
la
bague

pour les
femmes

pour les
hommes

d’aujourd’hui.
Et de
demain


 
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