Murasaki San
Murasaki San
parle français.
Anglais.
Allemand.
Mais allemand c’est plus dur
car les allemands n’ont pas de romans policiers.
Ils sont trop sérieux.
Mais ils ont la musique.
Murasaki San
parle français
anglais
allemand
sans la moindre
trace
d’accent.
Il est
dentiste.
Il a
soixante-dix ans.
Dans le
cabinet de
Murasaki San
on entend de la musique.
De la musique allemande.
de funérarium.
Marie-Antoinette
aurait aimé
Murasaki San.
Murasaki San
son cabinet est
à l’étage.
De sa maison.
On enlève ses chaussures
avant de monter les
escaliers.
Il y a de la moquette.
Elle est framboise.
Framboise passée.
Sur les murs aussi
il y a des motifs
framboise.
Passés depuis trente
ans.
Les masques de clown
ne jurent pas
sur les motifs.
Ni la botte en
céramique dans un
coin de la pièce.
Ni les napperons
blancs.
Ni les cadres dorés ouvragés.
Murasaki San
a soixante
dix ans
et n’est pas
encore à la
retraite.
Ca ne va pas
tarder.
Mais pas encore.
Murasaki San
ne fait pas
son
âge.
Son
infarctus « du myocarde »
il y a
dix ans
l’a fait
pourtant vieillir.
Un peu.
On n’attend plus
chez
Murasaki San.
Il y a toujours de la place
Souvent il n’y a personne
avant
et personne
après
dans la salle d’attente
qui n’est pas séparée
du cabinet
par une porte
ni par un rideau.
Pour passer de la salle
d’attente
au cabinet
on monte un
tiers de marche
et on chausse des chaussons
blancs
ou
framboise
avec un ruban
Marie Antoinette
assorti
Au Japon
une rangée
de chaussons
ça clôt
l’espace
plus qu’une
porte coupe-feu
Quand il a refait
son
cabinet
vingt ans
avant son
infarctus
les machines
de Murasaki San
avaient dix
ans
d’avance.
Aujourd’hui
elles font encore
technique.
Leurs couleurs
ont passé
mais
ça va.
La femme de
Murasaki San
a juste
oublié
de nettoyer
la glace qui protège
la lampe
qui fait mal
aux yeux
quand elle vous
éclaire la bouche.
Quelqu’un a dû
souffrir fort
un jour
car on
y voit comme un
éclat de dent
sanglant collé
sur la vitre.
Mais séché
depuis un
certain temps.
C’est peut être la
même personne
qui a dû
cracher du sang
sur la veste
verte
de Murasaki
San
et la tâche
sombre
à hauteur
d’infarctus
résiste
depuis
longtemps aux
lessives de
Mme Murasaki.
Murasaki San
ne met pas de
gants quand il
vous inspecte
la bouche.
Les gants, ce n’est pas
pratique pour
inspecter la
bouche à coup
de fil
dentaire.
Murasaki San
est efficace.
Il prend son
temps
car il a du
temps
mais travaille
vite.
Sans survendre :
le cabinet
est déjà
remboursé.
Depuis longtemps.
Murasaki San
parle
plusieurs langues
sans accent.
sans erreur.
Mais il oublie désormais.
Ca le terrifie
d’oublier.
Le nom des choses
simples.
La marque d’un dentifrice.
Celui qu’il utilise
tous les
jours.
Murasaki San
aurait pu
être diplomate.
Pas prof de langues.
Pas universitaire.
Murasaki San
n’est pas un intello.
Mais diplomate oui.
Un bon dentiste
est un diplomate.
Murasaki San
pense souvent au
gâchis de sa
vie.
Aux voyages
qu’il aurait pu
faire
et qui n’auraient
pas été
des voyages
accompagnés.
Des voyages
où il
aurait appris
cinq autres
langues
dix autres langues
sans accent
sans erreur.
Mais quand on fait des
études
de
dentiste
quand on en
prend pour trente
ans de
machines de
dentiste
quand tout le monde
vous connaît comme
Dentiste San
peut-on être
autre chose
que
celui qui ouvre des
bouches
comme un
garagiste un
capot
sale ?
On change une bougie
un filtre
une courroie
et on a les doigts
gras de noir
et ce n’est pas du
noir mais du sang
et des bouts durs.
On nettoie au karcher
et le karcher ne
transforme pas
la deux chevaux en
Audi.
Murasaki San
ne supporte plus
les bouches
ces trucs
mous et durs,
framboise
passée
et blancs
avec leurs bouts
d’almagame
gris
leurs céramiques
leurs bouts de viande
et souvent les bouches
sont comme des éviers
de célibataires
avec des casseroles
buitonisées
depuis 6 mois.
Murasaki San
ne les supporte
plus ces
chochottes
qui se tendent
comme des sembei
trop vieux
trop secs
et leurs dents sont
comme des sembei
avec la couleur
jaune
la couleur orange
du vieux
sembei
la fragilité
du vieux
sembei
Murasaki San
il ne les supporte
plus ces bouches
molles
ces bouches dures
qui font semblant
d’avoir mal
aux mâchoires
parce qu’ils l’ouvrent
cinq minutes
alors que lui aimerait
l’ouvrir sa bouche
pour parler des langues
sans accent
sans erreur
et les mots sont propres
ni mous,
ni durs
mais beaux
invisibles
aériens
alors
il a parfois envie de leur
faire mal
à ces bouches qui
puent
l’ail des gyoza
du midi
à ces bouches
qui rotent
le teishoku à
800 yens
il aimerait faire
oups
en dérapant
avec son
karcher
tournant
qui fait
pschhhh
quand il relève
le pied
et des bruits
stridents qu’il ne
supporte plus
d’entendre car
ça le rend sourd
aux accents
subtils
à tous ces
commas
qu’il aime tant
reproduire
et qu’il
n’entend
plus
Au fond
Murasaki San
n’en peut plus
de cette grande
bouche
de l’univers
Il ne veut pas
oublier
les mots
il ne veut pas
mourir
d’un
deuxième
infarctus
il ne veut pas
de retraite
et se retrouver
face à sa
femme
et c’est déjà
trop dur,
ne plus pouvoir
voyager.
Il n’en peut plus
de Kyôto
qui est comme une
grande bouche
ouverte
qui croque et digère
et enferme
Parfois,
il a envie de s’enfoncer
la roulette
dans la
tempe
de s’injecter
dans la
tête
tout son
stock
d’anesthésiant
Et s’envoler
comme un corbeau
noir
Parce que les oiseaux n’ont pas de
dent








