25 février 2009

Le choix de Ninigi

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 8:43

Ils allèrent au Nô.
Celui de Kanze.

Après s’être
promenés
au Nanzenji.
Où ils laissèrent
longtemps
leurs paumes
comme des stéthoscopes
sur les
piliers du
San Mon pour
entendre
le pouls.
De
l’univers.

Matsu lui
montra
rapidement
la
cascade
cachée
dans la
montagne.

Il n’aimait
pas
trop cet
endroit
trop
fort
trop
kamique
trop
courroucé
post-humain
trop
Dagobah
à son
goût.

Son
kami,
lui,
adorait
en grinçant
des dents.

Ils échangèrent quelques
mots
de sympathie
avec l’un
des petits
vieux
en charge des
mousses
à la fois
horrifié
et
bouddhique
devant les
ravages
de fringale
causés
pendant la
nuit
par un
sanglier
dans les
parterres
dont ils
s’occupent
tous les
jours
à la pince
à
épiler

Ils bifurquèrent
en descendant
pour
saluer
leur
arbre
préféré :
le vieil
ume
du Chôshô-in.

Il arrivait
au bout.
De sa
floraison
commencée
l’année précédente;
en décembre.

Il était désormais
tout blanc
tout odeur
un peu
roux aussi
car les vieilles
fleurs
pourrissaient
sous la pluie.

Chôshô-in.
Un vieil ume
tordu
tronc ouvert
en fleurs.
Blanches.
Décalé dans le
froid
de 90
jours.

C’est après
le
premier
Nô,
c’est en
cherchant sur le
net pour
en savoir
davantage
que
Matsujirô
comprit
pourquoi
cet
arbre
était à
Kyôto
son
arbre préféré.

Matsu
adorait
le

mais après
l’épisode
de cet
après-midi

il ne savait
plus
s’il pourrait
y
revenir.

難波,
aujourd’hui un
quartier d’Osaka,
n’était pas
une pièce
spécialement
remarquable.
Ce n’est
que bien après
qu’ils se dirent :
« ah quand même… »

La non-histoire était
évidemment simple :
de retour vers la
capitale après un pèlerinage
de nouvel an
à Kumano,
un officiel de la cour
s’arrête au village
de Naniwa
où il
rencontre
un vieil homme et son
jeune compagnon
balayant les
fleurs sous un
ume.
Les deux hommes évoquent
la beauté
supérieure à toute
autre
des fleurs d’ume
et citent un vieux
poème d’Ônin.
Puis disparaissent
en promettant de
revenir
la nuit
pour danser.
Ce qu’ils font
sous leur
véritable
forme :
le vieil homme est
l’esprit d’Ônin
le jeune homme est
le kami Konohana Sakuya Hime,
la déesse des arbres en fleurs.

Un jeune
homme
d’aujourd’hui
devrait
s’étonner.
Mais
il n’y
avait
aucun
jeune
japonais
cet après-midi
pour s’enfermer
et
goûter la
beauté
pure
opiumique
du
Nô.

Dehors,
il faisait
beau.
Mais quand
il ne fait
pas
beau
il n’y a
que
des
vieux
au Nô.
Des vieux
qui ont
du mal
à tenir
leur vessie
et qui
font la queue
pendant les
entractes et les
hommes
sourient parce que
la queue de la
porte d’à
côté
fait 5 mètres
et qu’eux
sortent
rapidement
le soulagement
aux lèvres
en narguant les
mémés.

Il y a des vieux,
parfois des
intellos
qui deviendront
des
vieux,
qui le sont déjà à
l’intérieur
mais qui n’ont
juste pas
le corps qui va
avec.

Et puis
de jolies bourgeoises
qui s’ennuient
et qu’aller au

avec une amie,
à Kyôto,
c’est comme le
kimono,
ça fait
chic.
Kyôtoïte.
Leur seule identité.

Il y a les
passionnés
aussi.
Souvent
vieux
et
intellos.
Qui savent
que leur
âme,
l’âme de leur
peuple,
est
ici.
Qu’elle
rayonne
d’être
figée
qu’elle
meurt
d’être
figée.

Les
passionnés
de
l’âme de leur
peuple
ne sont pas
étonnés
par Naniwa.
Pas surpris
de savoir
qu’un génie
du 15ème siècle,
Zeami,
célèbre
un
inconnu du
quatrième
siècle.

Ônin
n’est
même
pas
japonais.
Mais coréen.
Même
pas
coréen en fait.
Il est paekche.
Et
aujourd’hui
personne
n’appelle
王仁
Ônin
mais
Wani.

Wani,
lui
n’est pas
inconnu.
On ne sait pas
s’il a
vraiment
existé
mais le
Nihon Shoki, le
Kojiki,
en parlent comme
de quelqu’un
qui n’est pas de
peu :
il
apporte au Japon
les
idéogrammes
et
Confucius,
instruit
le
petit Prince
Nintoku
qui deviendra
empereur

« Naniwazu

Dans le port de Naniwa,
les fleurs sont venues aux arbres;
Elles ont rêvé tout l’hiver
mais le printemps est maintenant : là -
Vois comme leurs boutons s’ouvrent »

Le poème
supposé encourager
le Petit Prince
sans doute
attribué
improprement
à Wani
à la suite d’une
erreur de
lecture
a le statut de
« mère de la poésie »
dans la préface
du
Kokinshu.

Mais tout cela
importe
peu.

Ce qui compte
c’est qu’au
début du 21ème
siècle
l’on joue
une oeuvre
transréelle
d’un auteur du 15ème
siècle
célébrant
un sage coréen
du 4ème siècle
qui n’a peut-être
jamais existé
mais que tous,
interprètes actuels
Zeani
Ônin/Wani,
spectateurs,
communient
dans la beauté
supérieure à toute
autre de
l’ume.

Voilà ce qui aurait dû
surprendre un
jeune spectateur
s’il y en avait eu
dans la salle Kanze
cet après-midi là.

Pas Sakura la nationale
Pas Sakura la tardive
Pas Sakura la mièvre

Non : Ume la lucide
la fière
la kataneuse d’âme

Les hommes
ne sont pas
les seuls
à
célébrer
l’ume

Konohana Sakuya Hime
la déesse des arbres en fleurs
était là aussi
à danser
l’ume.

Et puis le kami
de Matsujirô
qui lui avait
encore fait la même
blague nulle
« eh, Matsu, ya un matsu sur scène, on y va ? »
parce que derrière toute scène de Nô
se dresse toujours un pin vert

Konohana Sakuya Hime
ce n’était pas
n’importe qui
comme
kami

C’est la fille de O-Yama-Tsumi
le grand frère d’Amaterasu,
terrible dieu de la montagne
et protecteur des arbres.
Elle a une soeur, Iha-Naga
la déesse des pierres.
Pour faire court, Iha-Naga,
est laide
mais dure plus longtemps.

Ninigi, un kami qui n’est pas
n’importe qui
car c’est lui
qu’envoient les kami
célestes pour sécuriser
un espace terrestre pour
les humains
- les kamis terrestres
n’étant pas franchement
d’accord qu’on les
exproprie pour des
moins-que-kamis –
Ninigi donc
qui n’est pas
n’importe quel
kami
car c’est lui
qui apportera
l’épée, le miroir, le joyau
au premier
empereur,
Ninigi
quand il voit
Konohana
tombe
en amour
et demande
immédiatement
sa main
à O-Yama-Tsumi

O-Yama-Tsumi aimerait
bien trouver un
bon parti pour
Iha-Naga.
Il propose donc
à Ninigi
plutôt la
grande soeur.

Mais Ninigi
ne transige
pas.
Le coeur de
Ninigi
a fait son
choix.
Ninigi
veut
Konohana.

Il est
dit
que si le
choix de
Ninigi
avait été
différent
la vie des
hommes,
maternée
par la kami
des pierres,
aurait
pu
être
plus longue.

Plus terne
lente
lourde
mais
longue.

Ainsi,
l’ume,
symbole de Konohana,
là où danse Konohana,
c’est la
vie
des
hommes.

Konohana
qui danse
sous
l’ume
c’est
l’éclat
court
l’éclat
si court
de
nos
jours

La beauté
noeud-coulante
d’un vieil
ume,
Matsujirô
comprit devant
son écran
d’ordinateur,
qu’elle venait
de là :
d’un éclat qui
dure
comme un
galet.

Un éclat qui
sait qu’il a
trop
duré
Un éclat qui
tend son
tronc arthritique
aux limites de la
chute
et qui lance
son allant
son élan,
son
trop
qu’il aurait volé
aux dieux,
qui le lance
aux
hommes.

Puissent-ils
l’attraper.
Ou pas.


12 février 2009

Kitano

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 8:06

Le monde est fait pour les amoureux.
La vraie vie qui s’active
sous le regard des
amoureux
libère
des formes
des couleurs
des symboles
qui sont

sous les
yeux de
tous
mais
que
personne
ne
voit.

Ils allèrent à Kitano
pour voir
pour la première fois
de leur
vie
eux qui
étaient
si souvent
venus
à
Kitano,
seuls,
en famille,
avec des amis,
avec de
faux amours,
pour voir
pour la première fois
de leur vie
que les deux
arbres
dans la cour
du
temple
les deux
arbres
qui se regardent
et
s’appellent
sont :
Ume et Matsu

Pour
Ume et Matsujirô
voir pour la
première fois
Kitano
avec les
lunettes
de la vraie vie
les
laissa muets.

Si elle s’était
comportée
en japonaise
de son âge
Ume aurait
poussé de
petits cris
surjoués
d’excitation.
Une partie d’elle
avait envie
de faire de petits
sauts sur place
comme une
petite fille
et de pointer
du doigt
tout autour
d’eux
avec une petite
voix
de petite fille
dans les aigus
comme dans les
dessins
animés.

Mais la vraie
vie
n’est pas
kawaiii.
Le kawaiii
c’est le
reflet
ténu
inaccessible
de la vraie vie
qu’on efface
davantage
en le
mignonant.

Le couple
de l’ume
et du matsu
dans la cour
de Kitano
c’était la vraie
vie qui leur
disait :

「 Ne prenez pas
ce message
pour vous.
Ces arbres sont

bien avant
vous.
Vous serez morts,
séparés,
ils seront
toujours
là.
Mais vous
êtes là
et ces arbres
sont

et ils ne sont
pas vous.
Ils sont
là pour
quelqu’un
d’autre.
Ont été
choisis
par
quelqu’un
d’autre.
Le
jardinier
qui les
taille
ne vous
connaît
pas.

Mais.
Mais ils
sont là
aussi
maintenant
juste pour
vous
et
c’est le
cadeau
de la
vraie
vie
que de vous
les
donner
là,
juste
là.
Et vous
vous
en
souviendrez
toujours
même morts
même séparés
comme une

anti-cicatrice

Ils
regardèrent
autour
d’eux
et
ils
virent
partout
pour la
première
fois
les kamon
de l’ume
sur le temple.
Les lanternes
entremêlant
le matsu
et l’ume.
Les tissus
déployant
les deux
motifs.

Une grand-mère
avait payé
un peu
pour une
petite
bénédiction :
la
réussite
universitaire
de son
petit-fils
et puis
aussi
pour
elle
car elle
postulait
tous les
ans
au concours
de
poésie
impériale.

Un jeune
prêtre
Shinto
habillé
en blanc
fit
résonner
un
tambour
suspendu
à un
cadre
au motif
Ume
au cœur
d’un
Matsu.

Matsujirô
ferma
les
yeux
et demanda
à son
kami
de ne
pas
sortir
pas ici
pas
maintenant
et le
kami
lui
sourit
lui
ébouriffa
tendrement
les
cheveux
et
Matsu
ne
tremblait
plus.

Ils
firent le
tour du
temple
et il y avait
beaucoup de
monde
car c’était
l’un des
nombreux
jours fériés
du Japon.

Ils étaient
venus
pour les
ume.
Le parc
clôturé
des
deux cents
arbres
était
enfin
ouvert.

Le blanc
et le
rouge
galactisaient
le
champ
des
petits
arbres
noirs
entourés
de très
grands
pins
noirs et verts.

Quand on
n’est pas
connecté à la
vraie
vie
Quand la télé,
la famicon
et la ville
ont été
nos
vraies
mamans
un arbre
en
fleur
ça ne peut
pas
être
beau.
C’est un
truc
de
chochotte,
de filles
débiles
qui dessinent
des cœurs
et qui portent
toujours un
peu de
rose.
Ou de
grands-mères
qui n’ont plus
que
ça.
C’est ce que
lui
disaient les
amis
parisiens
de Matsujirô
quand il
tentait de
leur
expliquer
son pays.

Matsujirô
était
un peu
d’accord.
Pour les sakura.
Les sakura
c’est trop
rose
c’est trop
bonbon
c’est trop
pompon
c’est trop
mignon.
Les sakura
c’est
la
fausse
vie.
Pour la plupart.

Mais les
ume
d’hiver.
Les ume
d’hiver
te
déchirent
l’âme.
Par leur
pas trop.
Leur
pas
encore.
Leur
pas tout à fait.

D’abord les troncs
charbon
de bois
tisonnés de
cendres.
Des troncs
de
deux mètres,
pas plus,
pour
mettre à portée
de
regard
d’homme
les quinze
jours
qu’ils ont
à
révéler.

Quelques
branches
sensei
césurées
calligraphiées
gyosho
au gros
pinceau

Et des
branchioles
fines
linéaires
qui se
courbent
lentement
sous le
poids
des
fleurs
dont on ne
peut pas
nommer la
couleur.

Pas encore.
Pas tout à fait.
Certains
vieux troncs
tordus
abîmés
ouverts
par le
temps
n’en peuvent plus
d’attendre.
Alors ils
explosent
tout de
suite
comme une
boule de
papier
journal
dans une
cheminée
sombre.
Tu as mal
pour eux
et les
admires
et ils
savent qu’ils
vont
bientôt
mourir
qu’ils ne
pourront plus
offrir
longtemps
cette étoile
de parfum
sexuel
qui donne
un regard
étrange
aux visiteurs.

Ces vieux, les précoces, ne
sont pas
beaux à
tout montrer
trop
vite
tout cacher
de leur
blanc
de leurs
fleurs
et l’on ne
voit plus
le ciel
les
branchioles
et l’on ne
voit plus
leur corps
dans leur
auto
autopsie.

L’ume
tu en jouis
dans
l’en-cours
Tu dois voir
la
branchiole
et la calligraphie
et le tronc
et le soleil
qui teint de
blanc
ton regard
et tu fermes
les yeux
derrière
tes lunettes
teintées
et les boutons
de fleurs
te font penser
à des tétons
à des
clitoris
et la fleur
écarte
ses pétales
en croix
comme un
cri sur le
drap
blanc du
ciel
le soleil
rend sa
peau
transparente
le vent
un
oiseau
donne un
frisson
à l’ume
qui n’est pas
toutes les
fleurs
mais cette fleur

que tu as
repérée
qui est la plus
belle
la plus
sexuelle
et elle
cligne
pour
toi
t’appelle
s’offre
et c’est
l’hiver
tu n’as plus
froid
tu voudrais
l’embrasser

Ume s’est
penchée
sur la pointe des
pieds.
Elle embrasse
Matsu.


9 février 2009

Delicatessen

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 6:25

C’est un
métier
comme
un autre

Comme dans
tous les
métiers
du
luxe
on est
fier
de
créer
l’excellence

Le plus dur
est de
fonder
puis
maintenir
son
réseau
prescripteur

Il faut
investir à
long
terme
en payant
le sake
et ce qui
l’accompagne
de
nombreux
soirs
dans de
nombreuses
Izakaya

Les
spécialistes
de
l’endoscopie
ne sont
pas
nombreux
et la
concurrence
féroce

La
production
est
meilleure
en
hiver.
Statistiquement
on y mange
plus de
ramen
et de
butaman chinois.
Ca
aide.

Pour la
meilleure
qualité,
il faut de
gros
producteurs.
Plus
ils sont
gros,
meilleur
est le
résultat.

Les gros
producteurs
en
ont de
très
longs.
Pas toujours
mais
souvent.

Et puis
bien
sûr,
il faut
des
producteurs
consentants.
Ca, c’est plus
facile.
Car les
gourmands
qui
apprécient
les
bonnes choses
sont
plus
nombreux.

Ils sont
parfois si fiers
que
certains
mangent
davantage
de ramen
et de
butaman
chinois
en espérant
devenir
à nouveau
producteur.

La
production
se fait
en salle
verte
et sous
néon
bleuté.
C’est plus
facile
pour les
reflets.

Une
décoction
de plantes
médicinales
bio
bien dosées
permet
de contrôler
le
timing de
la
sortie
du
ver.

Le
ver
solitaire
doit
être
repus.

Gras
de
bonheur.

Plus le
ver est
content
plus
délicat
au
goût
est son
mucus.

On
tire
le ver
délicatement
d’une main
et de
l’autre
à la
petite
spatule
en
bois qui
ressemble
à un
bâtonnet
d’esquimau
on
prélève
soigneusement
le
mucus
translucide

Un assistant
tend
les petits
pots
qui
contiennent
déjà les
37
grains
noirs
pourris
de longue
date
dans des
sacs
poubelle
de
jardin
laissés
le temps
qu’il
faut
près
d’une
source chaude,
humide,
mycéliale.

Le
sensei
préleveur
doit savoir
doser
et
déposer
le mucus
en
trois petits
mouvements
précis
du
bâtonnet
tout en
maintenant
de
l’autre
main
une
traction
ferme
et
douce

Voilà
Voilà
en gros
comment
on
produit
le
natto de
luxe.

Quand on demande
aux sensei
comment
est fabriqué
le natto
de tous les
jours,
celui qu’on achète
en
magasin
pour le petit déjeuner,
aucun ne
veut
répondre
et tous
ont un
mouvement
d’effroi
avec la
bouche
en
fermant
les yeux.

Et tous
font aussi le
geste que l’on
adresse aux
enfants
ou aux
étrangers
pour avertir,
pour interdire :
les bras
en X
à hauteur de
poitrine
「 dame, dame 」


8 février 2009

Respice post te, hominem te memento

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 5:30

Kyôto
comme
Memento

Memento
Mori

Ce qui a été
et qui
sera

sera souvenu.
Oublié.

Hominem te memento

Alors vivre en
honorant
sa vie,
honorant
pas seulement
les vivants
mais
les morts
et
les hommes
qui viennent
qui viendront
après
bien
après
dans
longtemps
ce
temps où
ils auront
pitié
de
nous
d’avoir
vécu
maintenant
et
ils penseront
« les pauvres »
ou
« les salauds »
ou
« qui ? »
comme
quand on ne se
souvient pas
des hommes
de la
période
d’Asuka

Comme à vélo
sans casque
sur Imadegawa,
regarder
derrière soi
le corps
orienté
vers ce
qui vient.

Matsumoto San
pense à cela
la nuit
dans son
petit bureau
de la
taille
de
WC.

Il peut tout
juste
s’y asseoir.
En tailleur.
Sur un
vieux
zafu
sale.
Mais on ne
voit pas les
tâches
du zafu
car
l’espace
est
noir.
De livres.
De non
fenêtre.
Avec juste
une
petite
lampe
50 Watt
jaune
qui fait clic
quand on tire
la ficelle.

Matsumoto San
regarde
le vieil
homme et
l’enfant
de Ghirlandaio
dans le
livre que lui
a
offert
l’Italien.

Il l’obsède
ce
tableau.
Il ne sait
pas
pourquoi.

Ce n’est pas
la beauté
de
la
laideur

Ce nez
horrible
la verrue
sur le
front
les yeux
de
hareng
et la
bouche
linéaire

Matsumoto San
pense
qu’en tant
que
japonais
ce tableau
est encore
plus
insupportable.

Parce qu’un
japonais
respecte
en
ignorant
le défaut
de l’autre.
Il ne feint
pas
d’ignorer
il
ignore.
Ca n’existe
pas.
Ce n’est
pas
flouté
ni
blanc
ni
invisible
mais

mu
non-néant
rien du rien.

Un japonais
retouche
délicatement
au

le réel
par courtoisie
sollicitude
bienveillance
compassion fraternelle.
Il forclot
par élégance.

Et là
Ghirlandaio
qui a peint
de jeunes
vénitiennes
aussi
belles et
sophistiquées
que des
jeunes
kyôtoïtes
nous met
ce
laid
boursoufflé
dégoûtant
au milieu
du tableau
énorme
avec
cette
injonction
impérative
« ne feins pas
d’ignorer,
n’y mets
pas ton
無 :
regarde-moi »

Alors
Matsumoto San
regarde
comme
s’il regardait
un film X
en public
et
l’horreur
médicale
de ce nez
non humain
disparaît
fond
peu à peu,
le regard
glisse
vers la verrue
et l’obscène
réapparaît
violent
et
Matsumoto San
plisse les yeux
comme devant
la vision
de quelqu’un qui a mal
et l’on ne peut rien
y faire
alors avec les yeux
et les sourcils
on dit juste
« je compatis ».

Ce nez
a comme un
goût
d’umeboshi
artisanale
dont
l’attaque est
si forte
que la tête
tremble
légèrement
rapidement
de droite
à gauche
cinq
fois
quand le
palais
touche
la
prune

Le beau,
le beau,
a-t-il
besoin
de
tsukemono ?

Ce laid
ce nez
ce
monstre
pourquoi
est-il
si
tendre à
l’âme ?
A l’âme
de jeune
homme
A l’âme
grisonnante,
A l’âme
de
vieil
homme ?

Est-ce
la
tendresse
bienveillante
du
pépé
qui s’est
fatigué
toute
sa
vie
pour voir
de la
fierté
dans le
regard
ascendant
de
ses
petits-enfants ?

Est-ce
la
tendresse
de
l’idée
qu’on
peut être
laid
et
souvenu ?

Est-ce
le
miroir
de la
vie
et le
vieux
acnéique
verrulé
prend
le
petit prince
qu’il
était
dans
ses bras
et il n’a
pas
perdu
le
contact
avec
le
bel enfant
qu’il
était
et il n’est
pas le
vieux
horrible
et laid
mais
l’enfant
et il se
prend
lui
même
dans
ses bras
et
se
berce
se
protège
fidèle
à
lui-même
et la
tendresse
et le
respect
vient
de
cette
fidélité ?

Matsumoto San
se demande
ce que
sont
les
traces
étranges
sur le
front
du
vieil homme.

Comme si
quelqu’un
avait
trouvé
le tableau
si
violemment
insupportable
qu’il
l’avait
attaqué
à coup
de couteau.
Peut-être
est-ce
simplement
le jeu du
panneau de
bois
mais les
restaurateurs
du Louvre
pourraient
quand même
alors
y remédier

Matsumoto
aime
bien
cette idée
que
quelqu’un
n’a pas
supporté
le
memento mori
du
tableau
qu’il y
a eu
des
cris
un moment
de
folie
dont
le front
porte
trace.
Imperturbablement.

Parce qu’un
memento
mori
c’est
toujours
imperturbable.
Tu n’y
peux
rien.

Sinon
apprendre
à orienter
ta
vie.


6 février 2009

L’injustice faite aux hommes

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 7:07

Ume n’y avait
jamais
pensé
de cette façon.

Mais oui,
les hommes étaient
bien à plaindre
avec leur
pauvre petit
orgasme
difficilement
rarement
répété
et de toute
façon
nécessairement
espacé.

Oh quand ça avait
l’air fort
ça avait l’air
d’être vraiment
fort pour
eux.
Mais si
court.
Si ponctuel.
Et pas
toujours
si
fort que
ça.
Soulageant
mais pas
toujours si
fort.

Leur
avantage
était de
ne pas
trop avoir
à se poser
de
questions :
une friction
rythmiquement
adéquate
en crescendo,
Et hop
l’éjaculation
vient
avec ces trois
quatre
spasmes
de plaisir.
Puis
non pas la
tristesse
mais
l’assoupissement.

Ume les
avait toujours
trouvés
piteux
sur ce coup.
Parfois
émouvants,
parfois
ridicules,
mais
le plus souvent
piteux.

Ume
si elle se
sentait
l’âme
kyôtoïte
savait
sa
chance de ne pas
avoir une
sexualité
kyôtoïte,
japonaise.

Elle en
avait des
réflexes.
Pour les
douches
par exemple.

La première
fois
qu’elle avait
fait l’amour
avec un
occidental
et qu’elle lui
avait dit
「 la salle de bain
est par là si tu veux 」
et qu’il
avait répondu
pas grand chose
car il la
voulait
tout de suite
ça l’avait
un peu
dégoûtée.
Elle avait
eu le sentiment
d’être face à un
animal.
Il était gentil
pourtant.
Et propre.
Il sentait
même encore le
savon de
sa douche
d’avant
rendez-vous.
Mais enfin
quand même.
Ils avaient
pris les
transports en
commun
et tous
ses partenaires
d’avant
avaient
toujours pris
toujours
toujours
pris une
douche
pendant
qu’elle
installait les
futons.

Ume se souvient
du
choc
du
bouleversement
quand elle
découvrit
l’amour
avec des
non japonais.
De leur
choc à eux
de la voir
si
passive.

Il y avait
eu
de nombreuses
nuits
presque blanches
à se voir
expliquer
à tenter
de
comprendre.

Et un jour
il y avait
eu cet amant
argentin
qui lui
avait dit
« joue ta
musique
improvise
avec moi
ensemble »
et il
était sensible
saxo ténor
et elle
avait
accepté
d’improviser
avec lui
de ne plus
être
passive
et ils
avaient
joui
à s’en
souvenir
encore.

Depuis,
elle plaignait
les
japonais.
Car beaucoup
vraiment
beaucoup
de japonais
jouaient la
partition.
Toujours la
même.

La douche.

Puis la femme passive,
immobile comme un sashimi de thon dispendieux.
Ses petits cris aigus, étouffés
comme de
honte,
de douleur de la honte.

Lui, actif.
Souvent requis par le devoir de la
faire jouir avant.
Et ça prend du temps
car elle n’est pas détendue.
Elle pense aux voisins
ou aux enfants
et qu’ils auraient mieux
dû aller au
Love Hotel
où l’on n’a pas
trop besoin
de
mordre les
draps.
De faire semblant
d’avoir besoin
de les mordre,
mais c’est dans le
script.

Lui, actif
s’efforçant
de ne pas faire
trop long
mais pas trop
court non plus,
ce qu’il faut
pour pas qu’on dise
mais pas trop,
pour ne pas gêner.

Et puis lui,
le pauvre,
tout gêné
tout s’excusant
à ne pas
mouiller
les futons
les tatamis
à ne pas
tâcher
l’autre
du collant
moiteux de
sa semence,
direction
la salle de bain
pour une
douche,
soulagé
si soulagé
d’avoir accompli
correctement
le
script
repassant
dans sa tête
les étapes
et les cochant
une deuxième fois
pour être bien
sûr.
Et poussant
un
long soupir
sous le pommeau
de l’eau
très chaude.

Matsujirô
lui non plus
n’est pas
très
kyôtoïte.
Partager un
appartement
parisien
avec une
cothésarde
nigérienne
l’aura
pour toujours
libéré.
Et longtemps
emprisonné aussi.
Dans les regrets.
Parce que de retour
au Japon,
le maguro
c’est plus son
truc.
Mais impossible
de penser
pouvoir
modifier
transformer
le script des
princesses
japonaises.

Alors les
regrets
et la
satisfaction
des petits
compromis.

La question
de la
capote
fut
rapidement
réglée
avec
Ume.
Il comprit
qu’avec
elle
il n’avait pas
besoin
d’avoir peur.
Qu’elle était
très
sérieuse
sur son
non désir
d’enfant,
qu’elle ne
prenait
pas la
pilule
comme des
petits bonbons
mais comme un
engagement.
A son art.
A sa vie.
A sa conscience
que si tu choisis
l’enfant
alors tu le
fais
en
connaissance de cause
parce que ce n’est pas
un enfant
dont il s’agit
mais d’un
être humain et
qu’un être
humain,
qu’on aime,
dépendant,
ça ne s’instrumentalise
pas,
ça ne se néglige
pas.

Matsu se disait
qu’elle en
avait eu
vraiment beaucoup
des amants
étrangers
et il se
demandait
s’il pouvait
lui faire
confiance
pour les
MST.
C’était sain
comme
question.
Un peu
raciste aussi.
Et pas
très sérieux
de ne plus
se la poser
aussi
rapidement.

Ume fut
stupéfaite
de sa
chance.
Matsu
fut
stupéfait
de
leur
chance.

Ils n’avaient
pas
besoin
ensemble
de
jouer le
script
à la
japonaise.
Ils pouvaient
tous les
deux
faire
l’amour
activement
en
improvisant
en
s’autorisant
à
explorer
toutes
les
sensations
de
leur
corps
les sensations
de tous
les
trous
de
tous les
pores

Matsu
pouvait la
laisser
un temps
prendre la
main
sans se
faire
passif
sans se
sentir
dévirilisé.

Ume
pouvait
lâcher
ses
gestes
ses
sons
sans que
l’autre,
de
stupeur,
se transforme
en
maguro,
sans se
sentir
lesbienne
masculine.

Ecarter
ses cuisses
grand et
haut
et
aller à sa
rencontre
assumer son
plaisir
de
femme
d’avoir
des fesses
d’hommes
en main
de
stimuler
un torse
de
guider
l’autre
s’il ne
sent pas
la microvariation
dont on a
besoin
pour
jouir
plus
encore
encore
encore
encore

Matsu
avait
déjà
fait
l’amour
avec des
femmes qui
jouissaient
beaucoup
mais
pas
à ce point.

Il trouvait
ça
injuste
les orgasmes
multiples
en
plateau
tous les
orgasmes
différents
qu’autorisent
le
corps des femmes.

C’était
bon
et
valorisant
de se
sentir
responsable
d’autant
de
plaisir
mais
injuste,
au
fond
même
si pour lui
c’était
très
fort.

Mais alors
vraiment
très
très
fort.

Il
repensa
aux cours
qu’il donnait
sur l’identité
sexuelle
la bipartition
sociale
symbolique
du
monde
en se posant
la question :

comment la
faisons-nous payer,
nous les hommes,
cette
injustice-là ?


 
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