Le choix de Ninigi
Ils allèrent au Nô.
Celui de Kanze.
Après s’être
promenés
au Nanzenji.
Où ils laissèrent
longtemps
leurs paumes
comme des stéthoscopes
sur les
piliers du
San Mon pour
entendre
le pouls.
De
l’univers.
Matsu lui
montra
rapidement
la
cascade
cachée
dans la
montagne.
Il n’aimait
pas
trop cet
endroit
trop
fort
trop
kamique
trop
courroucé
post-humain
trop
Dagobah
à son
goût.
Son
kami,
lui,
adorait
en grinçant
des dents.
Ils échangèrent quelques
mots
de sympathie
avec l’un
des petits
vieux
en charge des
mousses
à la fois
horrifié
et
bouddhique
devant les
ravages
de fringale
causés
pendant la
nuit
par un
sanglier
dans les
parterres
dont ils
s’occupent
tous les
jours
à la pince
à
épiler
Ils bifurquèrent
en descendant
pour
saluer
leur
arbre
préféré :
le vieil
ume
du Chôshô-in.
Il arrivait
au bout.
De sa
floraison
commencée
l’année précédente;
en décembre.
Il était désormais
tout blanc
tout odeur
un peu
roux aussi
car les vieilles
fleurs
pourrissaient
sous la pluie.
Chôshô-in.
Un vieil ume
tordu
tronc ouvert
en fleurs.
Blanches.
Décalé dans le
froid
de 90
jours.
C’est après
le
premier
Nô,
c’est en
cherchant sur le
net pour
en savoir
davantage
que
Matsujirô
comprit
pourquoi
cet
arbre
était à
Kyôto
son
arbre préféré.
Matsu
adorait
le
Nô
mais après
l’épisode
de cet
après-midi
là
il ne savait
plus
s’il pourrait
y
revenir.
難波,
aujourd’hui un
quartier d’Osaka,
n’était pas
une pièce
spécialement
remarquable.
Ce n’est
que bien après
qu’ils se dirent :
« ah quand même… »
La non-histoire était
évidemment simple :
de retour vers la
capitale après un pèlerinage
de nouvel an
à Kumano,
un officiel de la cour
s’arrête au village
de Naniwa
où il
rencontre
un vieil homme et son
jeune compagnon
balayant les
fleurs sous un
ume.
Les deux hommes évoquent
la beauté
supérieure à toute
autre
des fleurs d’ume
et citent un vieux
poème d’Ônin.
Puis disparaissent
en promettant de
revenir
la nuit
pour danser.
Ce qu’ils font
sous leur
véritable
forme :
le vieil homme est
l’esprit d’Ônin
le jeune homme est
le kami Konohana Sakuya Hime,
la déesse des arbres en fleurs.
Un jeune
homme
d’aujourd’hui
devrait
s’étonner.
Mais
il n’y
avait
aucun
jeune
japonais
cet après-midi
pour s’enfermer
et
goûter la
beauté
pure
opiumique
du
Nô.
Dehors,
il faisait
beau.
Mais quand
il ne fait
pas
beau
il n’y a
que
des
vieux
au Nô.
Des vieux
qui ont
du mal
à tenir
leur vessie
et qui
font la queue
pendant les
entractes et les
hommes
sourient parce que
la queue de la
porte d’à
côté
fait 5 mètres
et qu’eux
sortent
rapidement
le soulagement
aux lèvres
en narguant les
mémés.
Il y a des vieux,
parfois des
intellos
qui deviendront
des
vieux,
qui le sont déjà à
l’intérieur
mais qui n’ont
juste pas
le corps qui va
avec.
Et puis
de jolies bourgeoises
qui s’ennuient
et qu’aller au
Nô
avec une amie,
à Kyôto,
c’est comme le
kimono,
ça fait
chic.
Kyôtoïte.
Leur seule identité.
Il y a les
passionnés
aussi.
Souvent
vieux
et
intellos.
Qui savent
que leur
âme,
l’âme de leur
peuple,
est
ici.
Qu’elle
rayonne
d’être
figée
qu’elle
meurt
d’être
figée.
Les
passionnés
de
l’âme de leur
peuple
ne sont pas
étonnés
par Naniwa.
Pas surpris
de savoir
qu’un génie
du 15ème siècle,
Zeami,
célèbre
un
inconnu du
quatrième
siècle.
Ônin
n’est
même
pas
japonais.
Mais coréen.
Même
pas
coréen en fait.
Il est paekche.
Et
aujourd’hui
personne
n’appelle
王仁
Ônin
mais
Wani.
Wani,
lui
n’est pas
inconnu.
On ne sait pas
s’il a
vraiment
existé
mais le
Nihon Shoki, le
Kojiki,
en parlent comme
de quelqu’un
qui n’est pas de
peu :
il
apporte au Japon
les
idéogrammes
et
Confucius,
instruit
le
petit Prince
Nintoku
qui deviendra
empereur
« Naniwazu
Dans le port de Naniwa,
les fleurs sont venues aux arbres;
Elles ont rêvé tout l’hiver
mais le printemps est maintenant : là -
Vois comme leurs boutons s’ouvrent »
Le poème
supposé encourager
le Petit Prince
sans doute
attribué
improprement
à Wani
à la suite d’une
erreur de
lecture
a le statut de
« mère de la poésie »
dans la préface
du
Kokinshu.
Mais tout cela
importe
peu.
Ce qui compte
c’est qu’au
début du 21ème
siècle
l’on joue
une oeuvre
transréelle
d’un auteur du 15ème
siècle
célébrant
un sage coréen
du 4ème siècle
qui n’a peut-être
jamais existé
mais que tous,
interprètes actuels
Zeani
Ônin/Wani,
spectateurs,
communient
dans la beauté
supérieure à toute
autre de
l’ume.
Voilà ce qui aurait dû
surprendre un
jeune spectateur
s’il y en avait eu
dans la salle Kanze
cet après-midi là.
Pas Sakura la nationale
Pas Sakura la tardive
Pas Sakura la mièvre
Non : Ume la lucide
la fière
la kataneuse d’âme
Les hommes
ne sont pas
les seuls
à
célébrer
l’ume
Konohana Sakuya Hime
la déesse des arbres en fleurs
était là aussi
à danser
l’ume.
Et puis le kami
de Matsujirô
qui lui avait
encore fait la même
blague nulle
« eh, Matsu, ya un matsu sur scène, on y va ? »
parce que derrière toute scène de Nô
se dresse toujours un pin vert
Konohana Sakuya Hime
ce n’était pas
n’importe qui
comme
kami
C’est la fille de O-Yama-Tsumi
le grand frère d’Amaterasu,
terrible dieu de la montagne
et protecteur des arbres.
Elle a une soeur, Iha-Naga
la déesse des pierres.
Pour faire court, Iha-Naga,
est laide
mais dure plus longtemps.
Ninigi, un kami qui n’est pas
n’importe qui
car c’est lui
qu’envoient les kami
célestes pour sécuriser
un espace terrestre pour
les humains
- les kamis terrestres
n’étant pas franchement
d’accord qu’on les
exproprie pour des
moins-que-kamis –
Ninigi donc
qui n’est pas
n’importe quel
kami
car c’est lui
qui apportera
l’épée, le miroir, le joyau
au premier
empereur,
Ninigi
quand il voit
Konohana
tombe
en amour
et demande
immédiatement
sa main
à O-Yama-Tsumi
O-Yama-Tsumi aimerait
bien trouver un
bon parti pour
Iha-Naga.
Il propose donc
à Ninigi
plutôt la
grande soeur.
Mais Ninigi
ne transige
pas.
Le coeur de
Ninigi
a fait son
choix.
Ninigi
veut
Konohana.
Il est
dit
que si le
choix de
Ninigi
avait été
différent
la vie des
hommes,
maternée
par la kami
des pierres,
aurait
pu
être
plus longue.
Plus terne
lente
lourde
mais
longue.
Ainsi,
l’ume,
symbole de Konohana,
là où danse Konohana,
c’est la
vie
des
hommes.
Konohana
qui danse
sous
l’ume
c’est
l’éclat
court
l’éclat
si court
de
nos
jours
La beauté
noeud-coulante
d’un vieil
ume,
Matsujirô
comprit devant
son écran
d’ordinateur,
qu’elle venait
de là :
d’un éclat qui
dure
comme un
galet.
Un éclat qui
sait qu’il a
trop
duré
Un éclat qui
tend son
tronc arthritique
aux limites de la
chute
et qui lance
son allant
son élan,
son
trop
qu’il aurait volé
aux dieux,
qui le lance
aux
hommes.
Puissent-ils
l’attraper.
Ou pas.
