19 mars 2009

En vivants, en mortels

Classé dans : Ume — Stéphane Barbery @ 8:06

Une plaie trop
grande
doit être
suturée
sinon
elle ne
cicatrise pas,
sinon
elle purule,
enfle
s’infecte
torture.
Un corps
avec une plaie
trop grande,
ouverte,
ne vit
pas.

Ume le comprit.

Point
après
point,
le corps
sent
l’aiguille courbe
qui
suture
la grande plaie.
Il en
portera
la trace
la cicatrice.

Guérir d’un
trauma
n’efface pas
le trauma.
On l’a
vécu
il aura bien
eu
lieu.

Cicatriser
un trauma
c’est juste
le refermer
pour le
mettre au
passé.
Au passé.
Au passé
derrière soi.

C’est reprendre
son
chemin.
Même en
boitant,
même
lentement,
pouvoir
remettre son
visage au
soleil
mettre sa cicatrice
au
soleil
et se sentir
sourire
sentir
ses épaules
tomber
son plexus
s’ouvrir
en sentant
qu’il
est
bon
de prendre
dans les
bras de
son
âme
ceux qu’on aime
ce qu’on aime
sentir qu’ils
vous prennent
dans leurs bras
en retour
et on sent
leur cœur
qui bat vite
et parfois
leurs
larmes
sur
nos
joues

Ume cicatrisa
en plusieurs
séances
parfois
douloureuses

Elle retrouva
la vie
Matsujirô

Ils s’aimèrent,
firent du
beau,
firent du
bien,
en vivants,
en mortels,

et seule la mort
les sépara

FIN


17 mars 2009

Comment tourner une page déchirée ?

Classé dans : Ume — Stéphane Barbery @ 13:20

Elle se sentait prête :
l’Ume qui voulait guérir et jouer pour Michan
pour Matsujirô
pour ceux qui l’aimaient
et qu’elle aimait
pédalait vite, avec confiance
vers la maison de Senchin Sensei.
Celle du trauma, qui ne contrôlait pas,
était terrifiée
et tremblait sur le vélo
à l’idée de repenser
au mal
à la douleur
qu’elle tentait d’oublier
toutes les heures.

Il la fit respirer
et elle ne pouvait
pas aller à plus
de 40%
de son souffle
son plexus
était
comme rouge
et douloureux.
Ils réactivèrent
le sanctuaire
et la
partie
confiante
se sentit
plus
confiante.

Il lui
réexpliqua
le signal
d’arrêt :
elle pouvait
arrêter
à tout
moment
et elle repensa
à ce que lui
avait appris
Matsujirô
sur les techniques de manipulation
mais que là, non,
elle était
vraiment soulagée
de savoir
qu’elle pouvait
interrompre
et qu’il
la raccompagnerait
vers son lieu
sûr.


Ume chan
pour tourner
la page
il faut qu’on la reconstitue.
Un trauma, c’est comme
si quelqu’un avait
déchiré une page
de ta vie
en petits morceaux.
La table des matières renvoie
à un vide et les morceaux
se baladent dans le
livre et tu les vois
qui dépassent,
ils volètent
d’eux-mêmes,
on les aperçoit
qui dépassent
et on a beau
tapoter le livre
tranche vers le bas
pour qu’ils
restent
à l’intérieur,
dès qu’on l’ouvre,
les morceaux
volètent,
leurs bords déchirés
font mal à voir
à lire
et on ne sait plus
où l’on est
dans le livre,
si on a lu
la page
ou bien
si l’on est
encore dedans
dans un morceau
qui
volète
glisse
et peut pour
toujours
s’envoler.

Impossible
de tourner
la page
de retrouver
le fil de son
histoire
si l’on ne
rassemble
pas les
morceaux.

Il y aura
sans doute
des morceaux
avec des mots
et des morceaux
sans mots.
Laisse tous
les modules
de ta mémoire tisser
leurs liens parfois
étranges comme s’ils
sautaient des
lignes
et parfois viendra
une virgule
et tout de suite
après
un bout du
titre, un bout
de lettre
un renvoi vers
d’autres pages.
C’est pour cela
que pendant les
moments où
tu plonges,
laisse défiler.
laisse les
morceaux
se retrouver
s’organiser
d’eux-mêmes.

Une partie de toi
reste toujours en
contact avec moi
c’est à cela
que servent
les tapotements :
aujourd’hui, c’est aujourd’hui
la scène, c’est du passé.
Imagine que tu
es dans un train
tu la regardes
en la laissant
défiler
vers l’arrière,
neh ?

Ume fit un ~umh
léger, féminin
japonais
pour dire
qu’elle avait
compris
avec un rapide
balancement
des épaules
et de la
tête
vers l’avant.
Elle avait
froid.
Le plaid en polaire
écossais de
Senshin Sensei
qu’elle avait déplié
sur ses
jambes
tremblait
avec
elle.

La petite partie moqueuse
d’Ume
se demandait
si Senshin Sensei
n’en avait pas marre
de répéter
à tous ses patients
les mêmes mots.
Il ne donnait pourtant pas
le sentiment de
les dire
comme du par
cœur.
Cela sonnait comme
s’adressant à
elle.
Elle se dit que
cela devait
le rassurer
lui,
en tant que psy,
ce protocole
avec sa
procédure par
étapes.
Elle se demandait
si c’était rassurant
un psy qui a
besoin d’être rassuré
par un
protocole.
Un psy qui ne serait
que le protocole,
ce ne serait pas
du tout rassurant.
Ca devait exister.
Ceux qui font
semblant d’être
psy.
Comme les musiciens
qu’elle connaît
qui font semblant
d’être musiciens.
Mais Senshin Sensei,
elle sentait aussi
qu’il était
confiant
sans son protocole.
Qu’il percevait
le juste,
comme elle
sa musique.
Le plaid
trembla
un peu
moins.


Ume San,
choisissons
la cible d’aujourd’hui.
Tu n’es pas obligée
de choisir une
cible à 10 pour la
première fois,
neh ?

Ume choisit
une cible à 10.
La cible à 12.
Elle savait
immédiatement
quel
était le
pire,
le pire le plus
épouvantable de la scène.

Quand elle l’avait
vu
avec son
regard fou
sa bouche
ouverte
et le sang
de Michan
partout
quand il
versait
l’essence.
Il y avait
aussi le
moment où
elle sentait
qu’elle allait
brûler
qu’elle ne
respirait
plus mais
c’était un
10
moins fort
que le
10 du regard.
Et puis
l’hôpital
quand elle
avait
compris
à l’hôpital
que c’était
vrai
que cela
c’était
passé,
qu’il
voulait la
tuer elle
qu’elle avait
survécu
et pas
Michan
et cela aussi
s’était 10
mais proche
de
9.


Umh.
Cette scène
je veux que tu
en fasses
comme une photo
au pire du pire,
neh ?
Quelles sont les
sensations
associées
à ce moment ?
Umh.

Umh.
Quelle est la croyance
négative de
cette cible, tu
sais, je
t’ai expliqué
la croyance
négative.
C’est la seule
partie intellectuelle
du protocole
mais tu verras
qu’elle est
utile :
un souvenir
c’est
souvent aussi
comme
un
programme,
un ordre,
une instruction
simple
qui s’imprime
en nous
et dirige
nos vies…

Ume qui
comprenait
toujours tout
très vite
avait
parfaitement
compris l’étape de
la croyance
négative.

Sa cible
lui hurlait
l’imminence
de sa mort
du chaos
de l’enfer
de la souffrance
absolue.
Elle l’avait
entendu
crier

Meurs Ume

pendant
qu’hurlait
Michan.
Sa cible
lui
hurlait

je vais être tuée
c’est moi qui dois mourir
je n’ai plus le droit de vivre
d’être heureuse
après ça


Umh.
Ume Chan
qu’aimerais-tu pouvoir dire
et sentir dans ton
coeur à la place
de ça ?



je peux
vivre
et
être heureuse


Umh.
Tu y crois à combien
maintenant
à cette phrase
sur une échelle de
1 à 7 ?


2
Ma tête dit plus.
Mais mon corps
dit 2


Umh.
Quand tu penses
à son regard
et à la
phrase :
« je n’ai plus le droit de vivre
d’être heureuse
après ça »
que ressens-tu ?


Terreur
Terreur
comme si je ressentais
la douleur de Michan
sa peur
et un plus-que-la-peine
que ce soit
elle
alors que
cela aurait
dû être
moi


Et tu
ressens
cela où
dans ton
corps ?

Le
poing
droit
d’Ume
se
ferma
dur
sur
son
cœur.


Ume Chan
tu vas mettre
tous les éléments
de la cible
devant
toi :
l’image les sensations, ta croyance
négative
les émotions à 10
dans ton coeur

et laisse défiler
ce qui vient.
Pendant les
tapotements
ne dis rien
laisse défiler.
Une partie de
toi reste en
contact avec
moi et
Senshin Sensei reste
tout le temps
en contact
avec toi

Ume mit la
cible rouge
devant elle.
Et
appuya
sur play


16 mars 2009

Sanctuaire

Classé dans : Ume — Stéphane Barbery @ 9:22

Ume revit
trois fois
Senshin Sensei
avant
qu’ils n’évoquent
le
trauma.

Il lui
expliqua
que comme au
yoga
il voulait
connaître
ses souplesses
ses rigidités
ses limites
ses douleurs
ses ressources
et vraiment
être sûr
que ne se
cachaient
pas
derrière
le gros
trauma
d’autres
plus anciens
réactivés
actifs


Ume San
c’est un peu
frustrant
je le sais
mais avec
ce que tu
as vécu
nous allons
prendre
le temps
qu’il faut
pour sécuriser
la thérapie.

La seule
façon de
cicatriser un
trauma
est de
plonger
dedans.

Personne ne
veut plonger
dans ses
traumas.
C’est normal.
C’est sain.

Tout le monde
a peur
d’être débordé
par les émotions.

Les émotions
les sensations
d’un trauma
par nature
c’est difficile
à contenir.
Ca se déclenche
par court-circuit
quand on se
connecte à la
scène.
Souvent par un
détail
et on ne comprend
pas ce qui nous
arrive
dans le quotidien
et on s’en veut
mais on ne
peut pas
le contrôler.

Avant,
les thérapeutes
ne savaient
pas trop comment
faire pour
réguler
ce qui vient
d’un contact
avec un trauma.

Alors on en parlait
à demi-mot
ou intellectuellement
et ça ne sert à rien.
Ca aide peu
une personne
violée
que de juste dire
à quelqu’un
« j’ai été violée ».
Mais ça
tu le sais
déjà.

Le pire qui
arrivait
c’est quand
une personne
entrait
en séance
en contact
avec ses traumas
et que ça
débordait
et que le
psy ne savait pas
faire
parce qu’on ne lui avait
appris à parler
qu’avec des idées
et que cela lui
avait suffit dans sa propre thérapie
et alors
la personne souffrante
était
sur-traumatisée
par ce qui
aurait dû
la soigner.
Moi aussi,
quand je ne savais
pas,
j’ai fait ça
et je m’en
veux.
Encore.

Ca se passe
souvent
comme ça
aujourd’hui
et c’est triste :
les traumas
restent,
ça ne change
rien
alors qu’on peut faire
autrement.

Avant que tu
n’entres
en contact
avec ce qui s’est
passé
je veux que tu
te sentes
en totale
sécurité.

Je vois bien
que tu as
confiance en
moi mais je
veux que
tu éprouves
ta
propre
capacité
à
réguler
des flux
trop
forts
s’il en
venait.

Alors aujourd’hui
nous allons
prendre le temps
le temps qu’il
faut
pour installer
ton
sanctuaire.

Ume
avait déjà
fait du
yoga
il n’eut pas
besoin de lui
expliquer
les techniques
élémentaires
de pranayama.
Ils respirèrent
ensemble
plusieurs minutes
Et elle sentit
le nœud
incroyablement
serré
de son
plexus solaire.

Et surtout,
Ume avait
depuis longtemps,
en soliste,
utilisé
sans le
savoir
la technique du
sanctuaire,
du
lieu sûr.

Seule
face à plusieurs
dizaines, centaines
milliers
d’êtres humains
qui viennent
t’entendre
improviser
il faut
accrocher une
partie de
soi
à un lieu
qui ne
bougera pas
un fil
cordon ombilical
d’Ariane
de cocon
dans du
granit


Pour installer
ton sanctuaire
nous allons
tester
le truc futé
de la technique
que j’utilise.
C’est du bricolage
tu sais.
On a pris
des idées ici et là
mais c’est futé
très futé
ce bricolage.

Comme je ne
suis pas dans
ton corps
dans ta tête
parfois je ne
saurai pas
à quel degré
tu ressentiras
les choses.
Mais j’ai besoin que tu
me dises.
Pour ne pas perdre de
temps là où
ça va.
Pour faire attention
quand c’est
fort.
On va utiliser des
échelles.
De 0 à 10 pour les émotions.
Et de 1 à 7 pour les croyances.
1 ce sera quand tu crois que c’est tout à fait faux.
7 quand tu crois que c’est tout à fait vrai.

Au départ
ça paraît bizarre ces chiffres.
On se croirait aux puces de Kitano ou de Toji
en train d’évaluer le prix des choses.
Mais tu verras.
C’est très futé.
Et comme ça,
je saurai vraiment
même si ton
visage n’exprime
rien.
C’est utile au Japon,
ces échelles.

Mais surtout,
j’ai besoin
que l’on teste
ensemble
en installant ton sanctuaire
quelle attention conjointe
sensorielle
nous allons utiliser.

Quand tu vas
plonger
en toi,
je ne veux
pas que tu y
plonges
seulement avec tes mots.
Je veux que tu
plonges
avec tout ton
être
toutes les
sensations de
ton corps
tes mots aussi
mais tes sons
tes yeux
ta peau
ton nez
le chaud, le froid
ton appareil digestif
tous tes organes
tout ce que tu es.

Pendant que tu
plongeras
il vaut mieux
ne pas parler
juste laisser
les connexions
se faire
venir
les laisser
défiler.
S’il ne vient rien
c’est aussi
intéressant
que s’il vient
beaucoup et très
vite.

Quand on
plonge
on a besoin de
respirer.
D’abord
tu sais que
c’est toi qui
contrôles.
Tout le temps.
Si c’est trop
fort,
il suffit que tu
fasses ce
geste
et tout de suite
on s’arrête
et je t’accompagnerai
dans ton
sanctuaire.
C’est toi qui
contrôles.

Ume trouvait
qu’il
parlait trop
aujourd’hui
Senshin Sensei.
Elle l’avait lue
sa brochure
où il
expliquait
déjà tout
cela.
Mais en
même temps
elle se sentait
rassurée
qu’ils prennent
ensemble
le temps
de tout
bien faire
de
tout sécuriser.
Elle se sentait
davantage
prête
à se reconnecter
à l’horreur
pour enfin
la mettre
derrière
elle,
tourner
la page.


Si c’est toi
qui contrôles
tout le temps,
je te propose de
te guider pour les
durées où tu plonges.
Et je serai ton
fil d’Ariane.
J’ai donc besoin
qu’on reste en
contact.
Avec des mots
ce n’est pas
pratique
ca fait du
bruit
ca empêche
de plonger
vraiment.
Alors on
va utiliser
soit tes yeux
soit tes mains.
Certains préfèrent
les mouvements des yeux
d’autres les tapotements
sur les mains.
Tu me diras.

Ainsi
tu sentiras
toujours
ma présence
et tu pourras
plonger
profond et
vite
car tu sentiras
que je reste
toujours là
à la surface
dans le réel
que je suis
avec toi
quand tu
plonges

Ume fit un ~umh
léger, féminin
japonais
pour dire
qu’elle avait
compris.

Ils commencèrent
à installer
le
sanctuaire.

Senshin Sensei
lui fit
décrire
le lieu

elle se
sentait
le plus en
sécurité.

Plusieurs lieux
vinrent :
l’entrée du Koto In,
Une plage du
parc Abel Tasman
en Nouvelle Zélande,
une montagne imaginaire
neige et grand beau

Ils testèrent
les trois un
peu
mais il
manquait
quelque chose.
Quand surgit
l’évidence.
Son lieu
sûr n’était
pas
un lieu.
C’était
la musique.


Bien, bien
continue avec
ça,
trouve la musique
où tu te
sens
le plus en
sécurité
et comme si tu avais
un bouton de
volume
installe-la
plus fort
mieux,
plus profond,
partout où
elle doit
être
installée,
à l’intensité
juste
absolue
partout
où elle doit
être installée

Et il reprit
ses
tapotements
alternés
sur le dos
de ses mains
(Ume préférait fermer les yeux)

L’une de ses
compositions
chantonna un
peu en elle mais
Ume n’était plus
tout à fait
sûre
en ce moment
de sa
musique.
Le jazz
ne vint
pas.
Le jazz était
chaud
bon
mais résigné
à ne pas
être sûr,
à être un peu
cassé.
Pour toujours.

Elle entendit
du
Bach
et son plexus
vibra.
Elle entendit
Gould jouer
la deuxième
partita,
Sokolov
jouer
l’Art de la fugue
puis cela
glissa
et se leva
en elle avec
un éblouissement
d’évidence
comme le soleil
au-dessus
du Daimonji.

Son sanctuaire
ce n’était
pas un
lieu
pas un
morceau.
Son sanctuaire
c’était le
Clavier Bien Tempéré.
Qu’elle
connaissait
par cœur
- ce qui exaspérait
tout le monde.

Elle entendit
chanter
les
préludes,
voler
les fugues
des deux
livres
et son sanctuaire univers
était là
elle en
était la
Princesse
et
rien

rien n’y
personne
ne pouvait
l’atteindre.


15 mars 2009

L’encens

Classé dans : Ume — Stéphane Barbery @ 8:23

Ume
laissa
résonner
les
paroles
de
Senshin Sensei.

Oui,
avait-elle
le droit
d’aller
mieux
si vite
alors
que
Michan
était
morte
horriblement
à sa place
et qu’elle n’avait
rien
fait

Souffrir
tous les
jours
n’était-ce
pas
la
façon juste
minimale
de payer
une dette
sans fin

Elle se
sentait
coupable

Elle
ressentait aussi
que se
faire souffrir
pour quelqu’un
de mort
c’était
bête
et que
tout le monde
souhaitait
qu’elle retrouve
la vie
la musique.
Mais elle
ne
contrôlait
pas.
La douleur
les images
la nuit se
déclenchaient
toutes
seules.

Elle savait
qu’elle devait
retourner
au Nord
sur le
tombeau de
Michiko.
Seule.

Elle prit le
train.
Pas l’avion.
Elle aimait
le train.
La fenêtre
dans un
train
est comme une
partition de
musique.
Elle écouta
la musique
du Japon.
Au rythme
des roues.
Au rythme
des gares.
Des contrôleurs
des Bento chan.

Elle fredonnait
mentalement
des airs
tristes
de Bossa nova.
C’était doux
résigné.
Le plaisir
doux
d’une
tristesse
résignée.
Ce n’était
pas la
musique
qui
venait,
la nuit.

Elle se
rendit
directement
au
cimetière.
Un carré
de ciment
et de
pierre grise.
Il faisait
froid.
Elle prit
un seau
bleu
pétrole,
le remplit
d’eau
une louche
en fer blanc
avec un
manche en
bois

La tombe
est
propre
Il y a
des
fleurs
en ikebana
du sake
des traces
fraîches
de bougie
et
d’encens

Elle lave
la pierre
propre
étale
l’eau
avec
ses mains

Allume
sa
bougie
un bloc
de 25
bâtons
d’encens
avec son
briquet
spécial

Claque
dans ses
mains
se
recueille

Elle tire
sa petite
valise
à roulettes
jusqu’au
Ryokan
pas très
loin
passe près
d’une
heure
au Sento

Elle voit
bien
que ses
cheveux
ont
perdu
leur
miroir

Elle
prend les
omyage
achetés
à Kyôto
et se
rend
chez les
parents de
Michan
qui
l’attendent.

Ils l’accueillent
chaleureusement
lui demandent
pardon
s’excusent
et elle aussi
demande
pardon
encore
et encore
et encore
les deux
femmes
pleurent
le père
reste
droit
chaleureux

Ils se sont
déjà
dit
beaucoup
lors des
cérémonies
Ils savent
que tous
les jours
tous les
jours
leurs pensées
ensemble
s’orientent
vers
Michiko

La mère
est
une femme simple.
Le père
n’est pas
un artiste
pas un intellectuel.
C’est un
ingénieur
chimiste.
Il a des
cernes.
Il ne rentre
qu’une fois
par mois
en Hokkaido.
Il a pris
un jour
de congé
pour
recevoir
Ume.

La mère
apporte
les
plateaux
du
repas.
C’est bon
fin
simple.

A la fin
du
repas
le père
se
lève
et met
un
cd
d’Ume

Michiko
en est
l’ingénieur
du son

Ume
pleure
silencieusement
et ses
grosses
larmes
ressemblent
à des
boucles
d’oreilles

Parfois les
larmes
ont des
reflets
de flamme
ont des
reflets
de sang

Le père
avec
sa voix
grave
et
chaleureuse
parle :


Ume Chan
la chose
dont ma fille
était le
plus fière
au monde
est d’avoir
enregistré
ce
disque
avec toi
est d’avoir
été ton
amie.
On ne peut
rien
contre la
folie.
Et si tu
étais
morte
nous te
pleurerions
plus
encore
car ton devoir
est de
produire
du bon
avec ta
musique.
Ceux qui
n’ont pas
ton talent
doivent
servir
ton talent
pour mieux
en
jouir.
Je vois
Michan heureuse
quand
j’entends
ce disque
et c’est l’image
de son
sourire
fier
qui flotte
devant
moi
quand je la
prie
tous les
jours.

Depuis
quelques
semaines
quand je
rêve
d’elle
je la sens
sereine
je pleure
mais je
la sens
sereine

Une seule
chose
Une unique
chose
aurait rendu
Michan
triste ;
savoir
que tu ne
joues
plus
ta
musique

S’il te plaît
Ume Chan
joue de
la
musique
pour ma fille

Le lendemain
Ume
qui n’avait
pas dormi
était à
l’ouverture
du
cimetière

Elle avait
acheté une
pomme.
Pas quatre en
pyramide
comme lui
proposait
la vieille dame
en tablier
violet
non
juste une
pomme.

Une pomme
rouge
grosse
comme
ses deux
poings
On dirait
une planète
aux formes
parfaites
des formes
de ventre
de bouddha

Ses doigts
sont bleus
comme le
seau
pétrole
quand elle
nettoie
la pierre.
Elle a du
mal
à
cliquer
son briquet
torche
pour allumer
trois
bougies
et le
fagot
d’encens

Elle tremble
elle est trop
sèche pour avoir
des
larmes

Elle fait un
geste de
poignet
délicat
coup de fouet
pour éteindre
la flamme
du fagot
d’encens
vert

La flamme
ne s’éteint
pas

Autour
un immense
corbeau noir miroir
s’est rapproché
Ce doit être
le chef
du
secteur.
Il aime les
pommes

Ume aime
le bruit
du vol
des
corbeaux

Elle a posé
sur la pierre
le fagot
qui brûle
qui ne devrait pas
brûler

Le corbeau
se pose
sur la
tombe
d’à côté

En se posant
le souffle de
son aile
éteint
la flamme
jaune
Le corbeau la
regarde
en tournant
la tête

le bout du
fagot
vert
devient
rouge
une épaisse
fumée grise
s’étale
et coule
comme une
écharpe
autour
d’Ume

Elle fait
sonner le
bol
en métal
une fois
ferme les
yeux
sanglote
une fois
sans larme
et cela ressemble
à un
roucoulement

Le corbeau
penche la
tête.
Le soleil se
reflète sur son
bec

Ume entend
de la
musique
Un solo
de piano.
Cela ressemble
à sa musique.
Mais elle n’a
jamais
joué comme cela.
Elle entend
dans cette
musique
des couleurs
de flamme
et d’encens
le goût du
sang du
manque
de
l’amitié
de l’angoisse
elle entend
la
culpabilité
le devoir
la confusion
la détresse
et elle n’a
jamais
joué cela.

Le corbeau
crie
trois fois

Ume ouvre
les yeux


14 mars 2009

Senshin Sensei

Classé dans : Ume — Stéphane Barbery @ 10:16

On leur avait
dit
6 mois.

Qu’il faudrait
sans doute
6 mois
pour que
cela passe.

Ume ne
dormait
toujours
pas.
Ses
yeux
brillaient
de
flammes
se
fermaient
d’effroi.

Son poing
restait
fermé
longtemps
sur
sa
poitrine
Elle
ne
maigrissait
plus
son
corps ne
pouvait
pas
maigrir
davantage

Elle
s’en
voulait
pour
Matsu
De le voir
aussi
malheureux
pour
elle
Ils ne pouvaient
plus
faire de
projets
Ils n’avaient
plus
d’intimité
ou alors
rapide
parce que
le
corps
l’exigeait,
sans
plaisir

Mais
elle
n’y
pouvait
rien

Matsujirô
avait
fait
faisait
tout ce
qu’il
pensait
qu’il
aurait fallu
fallait
faire

Sa mère
lui
avait
donné une
adresse
et il avait
dit

quand même,
pas un
psy
quand même

Il pensait
que les
psy
étaient
des
chamans
qui ne
s’assumaient
pas
comme tels
et qui
étaient
donc
inefficaces
parfois
gentils
souvent
inefficaces
c’est-à-dire
placebo

Il pensait
que les
psys
japonais
c’était
un peu
comme des
français
qui
singeraient
des
marabouts
africains
et
qu’au moins
quitte à
faire du
placebo
autant
le
faire
sans
boubou
mental

C’est Ume
qui
demanda
et qui
prit
rendez-vous
chez
Senshin Sensei

Senshin Sensei
les accueillit
non pas en
boubou
mais
en
montsuki kimono
noir
(il portait visiblement
une polaire
en dessous)
et en hakama olive :
「 Voyez, le kamon
de ma
famille
c’est un ume
le même
que celui
de
Kitano 」

Matsu
qui
accompagnait
Ume à sa demande
fut immédiatement
désarmé
Il aima
tout
de
suite
Senshin Sensei

Ils s’assirent
sur des
zafus
sur des tatamis
ayant une belle
couleur
jaune.

La pièce
calme
donne
sur un
tsuboniwa
on entend
le bruit
de l’eau
le
silence
de la mousse
quelques
oiseaux
qui
viennent
boire.

Au mur
une magnifique
Kannon
rayonne
doucement
de paix
et de
chaleur
Il y a des
coussins
de toute
taille
des
bolsters
de
yoga

La pièce
est en
bois
mais
Ume
s’y
sent
bien
Elle
ne voit
pas le
bois
mais
la
lumière
Elle
n’a pas
froid
comme
tous les
jours

Senshin Sensei
leur
apporte
deux
tasses
de thé
vert
「 c’est du
bio
je l’achète
grâce à
un ami
de
Kagoshima 」

Il les
écoute
et
Matsu
se dit
que ça
ne sert
à rien
de parler
qu’avoir
les
mots pour le
dire
ne servira
à rien
dans ce
cas-là

Senshin Sensei :

Il faut
que je vous dise
tout de
suite
qu’avoir les mots
pour le dire
ne servira à rien
dans ce
cas.
On ne cicatrise
pas un
trauma
en
parlant.


Mais moi
j’ai besoin
de parler
avant.
Matsujirô San
veuillez attendre
dans la salle
d’attente je vous
prie, si Ume
est d’accord

Ume
sourit doucement
à Matsu
qui
sortit
confiant
et alla
piocher dans
la
collection
des Tezuka
de la salle
d’attente.
Il prit le
premier
volume
de
L’Arbre au
Soleil
.

Ume
et
Senshin Sensei
se sourirent
doucement.
Elle se
demandait
pourquoi
il ne parlait
pas.
Il prit
un
bolster
de yoga
le
mit contre
sa
poitrine
et y
posa
son menton
en lui désignant
du coin
de l’oeil
le bolster
près
d’elle.
Elle le
prit
dans
ses
bras
en se
sentant
bête
mais
mieux.
Elle avait
envie
de
pleurer.


Ume Chan
avant
qu’on commence
il faut que je
te demande :
crois-tu qu’il
est vraiment
temps
de guérir ? Ne
veux-tu pas
revenir
me voir
plus
tard
quand il
sera
temps ?

Les pupilles
d’Ume
s’aggrandirent.
Elle ne
s’attendait pas
à
cette
question.

Elle ne
savait pas
quoi
répondre.
Sa main
droite
celle qui se
serrait
souvent
sur son
coeur
voulait
dire
non
il est trop
tôt
et sa main
gauche
celle qui
rythmait
si bien
par les
accords
sa
musique disait
oui.
Elle sentit
sa main
gauche
faire un
accord
rond
fort
beau
triste
sur le
bolster.
Mais
sa main
droite
se
serrait
aussi.
Fort.


difficile,
neh ?


Elle en pense
quoi
ton amie
qui
aurait

vivre ?

Ume
le regarda
avec
un
regard
méchant.
Il lui
sourit.
Il
était
bienveillant.
Elle
lut
la musique
de la
bienveillance
dans
son
regard.
Cela
sonnait
comme
des
fûrin


Aujourd’hui
je
ne veux
surtout
pas
que tu me
parles
de ce
qui s’est passé.
Je veux
que tu me
parles de
ta vie
d’avant.
Et celle que
tu veux
après.

Que
veux-tu
en
venant
me
voir ?

Ume
raconta
brièvement
sa
vie
en
cinquante
sept
minutes.
Il n’y avait
pas
grand chose
à dire.
Elle avait
eu
beaucoup
de chance.
Elle était
heureuse.
Elle voulait
juste le
redevenir.
Non, il n’y
avait
pas d’autres
événements
durs
dans son
passé.
Elle
serrait
le bolster
pendant
qu’elle
parlait.
Moins
à la
fin
de la
séance.

Senshin Sensei
lui demanda
d’aller
chercher
Matsu.
Elle lui
fit un
bisou
dans le
couloir.


Ume Chan.
Je peux
t’aider
si tes
deux
mains
te disent
qu’il
est
désormais
temps
de
cicatriser.


D’autres
humains
sont passés
à travers
des moments
épouvantables
comme le
tien.
Plus épouvantables.
Moins épouvantables.
Epouvantables.

Depuis
quelques temps
nous les chamans psy
on a une
bonne technique
pour les
traumas.
Elle est très
très
très
efficace
pour les
traumas
uniques.
Quand ils
sont répétés
et durs
dans l’enfance
c’est
moins
facile.
Tu es
solide
Ume.
Ta vie
avant
est
solide.
C’est une
chance.
Nous allons
prendre
soin
de
cette
chance.

Appelle-moi
quand tu
seras prête.

Je serai là.


 
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