Virgin Chichi à l’open bar des oni
Elle voulait lui
faire une
surprise
Un de ses
anciens
amants
étrangers
l’y
avait
amenée
et elle
avait
aimé
la facilité
elle qui
n’était pas
toujours
douée
pour
l’intendance
Elle avait
donc pris
une
formule
all inclusive
trois
jours
- trois jours à la japonaise -
à l’agence de la gare
Elle avait
préparé
quelques
affaires
pour lui
pour elle
et avait
fait venir
le transporteur
de son quartier.
Le sac
et son clavier portable
seraient là-bas
avant
qu’ils
n’arrivent.
Ume alla
chercher Matsujirô
à la sortie
de ses
cours.
Il était
entouré
d’un petit
groupe
d’étudiants.
Ceux qui avaient
compris
la valeur de leur jeune enseignant,
qui voulaient le lui témoigner
voulaient être guidés
pour avancer davantage.
Elle lui
fit un
petit
signe
de
la
main.
Il
la
vit.
Son oeil
droit
se
brida.
Il se laissa
faire.
Il continua de se
laisser faire
à
l’aéroport.
Fut surpris
quand à Tokyo
on leur
dit que leur
avion
pourrait
ne pas
atterrir
à
Obihiro
en raison de la
neige.
Il ne savait
pas où
était Obihiro
mais comprit
qu’il devait
s’agir
du Nord.
Ses chaussures
de ville
en cuir
noir
ne touchèrent
jamais
la
neige.
De l’aéroport
au bus
du bus
au
village de vacances
Ume
riait
chantonnait
ronronnait
fière de
son
effet
dans les bras
de Matsu
heureux.
Au comptoir
du livreur,
dans le club,
elle prit
possession
de
leur
sac.
Ils
louèrent
des
tenues
de
ski
leur
matériel
de
ski
et découvrirent
l’enfer
L’enfer
a parmi d’autres noms
celui spécialement
abject :
« vacances
scolaires
d’expatriés »
Prenez des
barbares.
Riches.
D’anciens
pays colons.
Expatriez-les.
L’insécurité
de leur
position d’étranger
la suffisance
de leur richesse,
l’émulation dans la
suffisance
la haine d’eux-mêmes
l’insatisfaction de leur
vie
la haine de leur femme
qui les hait
et qui hait la haine
des autres femmes haineuses
la haine triste des enfants
entre eux
dans le faux-self
requis
par la compétition
de
signes extérieurs
de
puissance,
la haine des parents pour leurs enfants
et des enfants pour leurs parents haineux,
toutes ces haines
cette insécurité
cette lucidité du
semblant,
produisait :
une colonie d’oni.
En vacances.
Des oni
banquiers british de Singapour
traders new-yorkais de Hong Kong
financiers français de Tokyo
et pire, bien plus haut gradées dans la hiérarchie des enfers :
leurs épousailles.
Ume ne
pouvait pas
savoir.
La première fois
elle n’avait
pas
croisé ici
d’Oni.
Des barbares, oui.
Bien sûr.
Mais pas d’oni.
Les oni,
ça
fait
vraiment
peur.
Les oni
ce n’est pas
que la fausse-vie
les oni c’est
l’anti-vie
les junkies de
l’hypomanie
qui s’excitent
téléphoniquement
pour ne pas exposer leur
rien
leur
vide
leur absence de
reflet
qu’ils voient
bien
dans le
miroir
L’anti-vie
c’est quand
tu ris fort
toutes dents
dentistées
dehors
pour la caméra
de télé
et il n’y a
pas de caméra
de télé
pour toi
et c’est pour cela
que tu ris
fort
et ton rire
fait écho
aux échos
de haine
au vide
de ton regard
quand tu
appuies
sur la
télécommande
pour mieux
têter
l’anti-vie
qui t’abrutit
pour mieux
gâcher
répandre
ta vie
dans le
rien
- et tu le sais.
L’anti-vie
c’est quand tu
paies
pour tes vacances
un groupe
d’êtres humains
dont la fonction
est d’alimenter
ton anti-vie
en singeant le
cool
l’animateur télé
et certains ne
sont pas
cool
car tu lis
leur cynisme
de pur oni
et d’autres sont
cool
sans distance
avec eux
mêmes
et tu sais
alors
qu’ils sont dans
l’au-delà
de l’anti-vie
qu’ils n’en reviendront pas
sauf si un très
proche se met à souffrir
parce que là
là
plus personne
ne
triche
avec la vie
Bien sûr
Ume et Matsujirô
dans leur bulle de
vraie vie
profitèrent
du blanc vierge
du blanc froid
de la
neige
du nord.
Matsujîro
se rendit
compte
qu’il ferait
mieux
de monter
plus régulièrement
sur son beau
vélo
à Kyôto
car ses cuisses
lui donnèrent
la sensation
qu’elles
étaient
de
grenouille.
De grenouille
du troisième
âge.
Il en conclut
mécaniquement
que les
papy batraciens
skiaient mal
dans la
poudreuse.
Matsujirô
n’avait
jamais
skié en
Hokkaido.
Cela lui
prit deux
jours pour
comprendre
ce qui
manquait
ici,
ce qui
n’allait
pas.
Matsujirô
adorait
skier
car en France
il avait
été initié
par un ami
dont la famille
possédait
un appartement
à
Val d’Isère.
Cet ami,
fils de banquier,
reçu troisième à l’ENA,
démissionnaire le jour des résultats
et désormais spécialiste
de l’ethnologie de la recherche en cosmologie
organisait
plusieurs fois
pendant l’hiver
des week-ends
NG-NS-JS
» No girls
No sex :
Just ski ! »
Cet hétérosexuel
par intermittence
régalait avec chic tout le monde
en expliquant :
» c’est la banque qui paie, c’est la banque qui paie !
c’est-à-dire vous pauvres serfs inconscients
de notre temps-qui-n’a-jamais-été-moderne »
et si un imprudent demandait
» comment ça on n’est pas moderne ? »
Il avait le droit
à une démonstration
définitive
qui donnait
envie de se
brosser les dents.
Skier dans les Alpes
Skier en montagne
ce n’est pas
simplement
skier
s’habiller en
clown
marcher comme un
pingouin
se shooter
à la vitesse
à la pente
à la glisse
à la courbe
au binaire
au vent
au piquant
au froid
au trop
de lumière
à l’engagement
du corps
qui bouge
plus vite
qu’il ne bouge
Skier en montagne
c’est communier
avec le tellurique
le sublime
le plus-grand-que-l’homme
l’appel au plus-haut
à l’univers
à ce qui dure
plus que les arbres
au plus vieux
que la vie
à ce qui sera
là
après la vie
des hommes
Skier en montagne
c’est mettre cela en soi
mettre la montagne en soi
devenir montagne
par mimétisme
en sentir les
effets sur son
front
son bassin
ses narines
son assise
retrouver enfin
une assise
et sentir
le haut de son
corps
flotter
doucement
comme un nuage
au vent lucide
Qui a fait cette
expérience
skie pour la retrouver,
pas pour
glisser.
Alors une butte
de 1000 mètres
face à une plaine
infinie
découpée en
parcelles
au carré
une terre
uniformément
recouverte
de champs neufs
d’arbres neufs
magnifiques
mais
sans
l’âme du temps,
ce n’est pas
skier.
Jouir de sa chance
ce n’est pas la
bouder
et Matsu
ne se sentait pas
chichiteux
à comprendre
le
vrai,
qui lui manquait.
