La corde aux vivants
Le grand frère de Murasaki court après son bus.
Il est vieux
vraiment vieux.
Lui. Pas le bus.
Le bus lui ne fait que
polluer
la ville du protocole de Kyôto.
Le grand frère de Murasaki se souvient du plaisir qu’il prenait à courir après son bus,
avant,
et à arriver juste,
quand la porte se ferme derrière toi.
Là, il sent que la vie se referme devant lui
que le bus
part.
Il l’a eu son
bus mais
il a le sentiment
que chaque respiration
creuse
ses joues
colle
sa peau
maigre
jaunie
tachée
blanche
à ses os
de vieux.
De vieux qui
court comme un
enfant de
3 ans,
sans la joie.
Bientôt
il ne pourra
même plus courir
Bientôt
il n’aura
plus
son bus
Le grand frère de Murasaki San
est en colère.
Il ne sait pas
très bien
contre qui.
Contre son frère
contre la femme de son frère
les amis de son frère
sa famille
les escrocs
Le grand frère de Murasaki San
est en colère
contre la mort
qui ne veut pas
lâcher les vivants
contre les vivants
qui ne veulent pas
lâcher les morts
contre les morts
qui viennent en plus
embêter les vivants.
On n’a pas dit à
tout le monde
qu’Hiroshi s’était pendu
mais cela
s’est su.
Personne n’a rien dit.
Pour ne pas
accabler la
famille.
Mais cela se
sait.
Et c’est cela
qui a rendu
la femme
d’Hiroshi
mauvaise.
On sent bien
qu’elle dégage
non pas de la
peine
mais de la
colère.
La femme d’Hiroshi
qui n’a jamais
été facile,
elle ne veut
pas qu’on pense
que c’est de
sa faute
si Hiroshi
s’est pendu
au torii.
Comme personne n’a rien
dit
elle croit que tout
le monde
pense que
c’est de
sa faute
et elle est
très
au-delà
de la colère.
Plus on ne lui
en parle
pas
plus elle
pense qu’on
l’accuse
et aux
cérémonies
ça se
voyait
son
au-delà
de la colère.
Le grand frère
d’Hiroshi
lui était
au départ
juste
en colère.
D’abord
il a dû
toucher
à l’épargne
qu’il avait
placée en bourse
pour ses funérailles
pour aider
à payer
celles
de son frère.
Ce n’était pas
une bonne
idée
de placer son
argent en
bourse
et de
vendre
maintenant.
Il ne reste plus
grand chose
maintenant
et s’il n’arrive
pas à
reprendre
sa respiration
et s’il meurt
dans le
bus
d’autres personnes
vont être
en
colère
à devoir payer
parce qu’il a
cessé de
vivre.
Il en faut trop
du
niveau de vie
pour
payer
le prix injuste de la mort
Le grand frère
de Murasaki
est en
colère
car il
ne peut pas
faire
autrement que
de s’en
occuper.
Lui aussi il est
réveillé
toutes les
nuits.
Depuis
15 jours.
La première
à
l’appeler
ce fut
Yamada San.
Elle a fait
appeler
une jeune
japonaise
maintenant
qu’elle ne
parle plus
que
français.
Il l’aime
bien
Yamada San
le grand frère
d’Hiroshi.
C’est à elle
que les
autres
ont
écrit.
Les trente
autres
qui se réveillent
toutes les nuits
depuis 15 jours.
Ceux qui
aimaient
Hiroshi
et qui étaient
là
aux obsèques.
Toutes les
nuits
ils sont
tous
réveillés
par le même
rêve.
Hiroshi
voudrait
bien
partir
mais il est
attaché
par une
corde
avec un
noeud
coulant
à la
cheville.
Et la corde
est
reliée
au sol
à un
feu
de
bois
qui ne
chauffe pas
qui ne
brûle pas
qui brille
comme de
l’eau
de toutes les
couleurs
et Hiroshi
qui ne parle
pas
ne peut pas
s’approcher
de ce
feu
et
il penche la
tête à
gauche,
se met la
main droite
sur la nuque
pour montrer
qu’il est
embêté.
Alors
on se
réveille.
Alors ils
se réveillent
tous.
Tous les
trente.
Le grand frère
d’Hiroshi
est allé
voir sa
belle-sœur
qui a dit
qu’elle
dormait
comme
d’habitude
qu’elle ne
rêvait pas
et que toutes
ces histoires
c’était pour
l’accuser d’être
la cause
de la mort
de son
mari
et elle
s’est mise à
crier.
Elle vient
d’Osaka.
Alors
il est allé
voir
Yamada San
pour savoir
ce qu’elle
en pensait,
ce qu’il
faudrait
faire.
Ils ont
payé pour une
cérémonie
par le vieux
prêtre
shinto
du temple
du torii.
Il est gentil
le
vieux
prêtre.
Il l’aime
son
temple,
sa forêt.
Mais ça
n’a
rien
fait.
Alors
hier
il est
allé
voir un
aveugle
dont lui a
parlé
une voisine.
Il paraît
qu’il a été
yamabushi.
Il a récité
des
sutras
à Fudō Myō-ō,
celui qui
transforme
la colère,
en faisant
des mudras
compliqués
avec
ses mains
pendant
45 minutes,
le temps
payé
par le grand-frère
d’Hiroshi,
et en lui
remettant
un mandala
tracé
sur washi
à coller
derrière la
tablette votive
du nom de mort de
son frère
dans le Butsudan
Mais
cette nuit
à tous
le rêve est
revenu.
