13 mars 2009

La beauté ne meurt pas

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 9:38

La beauté ne meurt pas
La beauté vit
dans les
yeux émus
des vivants.

Les pompiers étaient nombreux
et efficaces
dans la ville en bois

Ume fut hospitalisée
quelques jours
pour la fumée.
Kyôto
recevait déjà
des budgets
du monde entier
pour reconstruire
replanter
ce qui avait
cramé.
Il faudrait
juste du
temps.

Ume n’avait rien.
Physiquement rien.
Un trauma invisible
sur le corps
pour les autres
ce n’est rien

Elle fut très
entourée
mais ne
voulait
voir personne.
Si ce n’est
Matsujirô
chez qui elle s’installa.
Il savait
qu’il ne devrait
pas s’en
vouloir
d’avoir
respecté
l’injonction
d’Ume :
「 personne
pendant les
enregistrements 」
Mais.

L’assurance
leur permit
de prendre
un trois pièces
lumineux
au dernier
étage
d’un appartement
en béton.
Ume ne
supportait
plus
le
bois.

Elle avait
décidé de
vendre le
terrain
de sa
maison
mais
il ne valait
plus grand
chose
et la cérémonie
du
prêtre
shinto
de Yoshida
n’y pouvait
rien.
Elle ne
parlait
pas
de ce
qu’elle
allait faire.

Elle ne
pouvait
plus jouer
ne dormait
presque pas
les yeux
fixes
pleurait
silencieusement
de ne pouvoir
prier
sur la tombe
de son amie
de Sapporo

Elle ne
se
plaignait
pas.
Elle avait
juste
dit à
Matsujirô
「 c’est moi
qui aurait
dû mourir
comme je
l’ai vue
mourir 」
et elle se
mettait
le poing
sur le
cœur.

Deux
semaines plus
tard
ils apprirent
que
Matsumoto San
s’était suicidé
à
l’hôpital
psychiatrique
dont les
neuroleptiques
à forte dose
l’avaient fait
retomber
parmi les
vivants.
On ne
leur dit
pas les
détails.
Ils étaient
horribles.

Mme Yamada
apprit
que
Matsumoto Mère
avait été
hospitalisée
elle aussi
car on
craignait
qu’elle ne
se
fasse du
mal.

La presse
la télé
laissa
passer
progressivement
le
drame
qui marqua
pourtant
chacun
comme
l’incendie
du
Kinkakuji.
Chacun
se souviendrait
exactement
où il
était
quand il
apprit
l’horreur.

Ume
restait
toute la
journée
à fredonner
le prélude
en mi mineur
de Chopin
dans sa
version
Jobin :
Insensatez

Des jours
passèrent
il ne se
passa
rien

Matsu
l’emmena
un long
week end
sur une
petite
île
d’Okinawa

Le lagon
bleu
ne dilua
pas
la
couleur
des
flammes

Ils se
rendirent
sur la
tombe
familiale
de
son amie
en
Hokkaido

Il n’y
avait pas
de
cri.
Juste
de
grosses
larmes
qui perlaient
des
yeux
en
amandes
qui roulaient
sur les
joues
et
faisaient
deux
taches
sombres
sur le
léger
pull
en coton,
une
sur
chaque
sein

Il y a
des
accidents
dans
la
vie
Des
accidents
de la vie.

Des deuils
des
douleurs
des
maladies
des
diminutions
brutales
de
ce qu’on
est

On le sait
vaguement
ça n’arrive
qu’aux autres
on pose
tous les
matins
les yeux
sur son
réveil
et il est

avec sa
couleur
rouge
et il est

quand on
s’endort
tendu
par les
tracas
de la
journée.

Certains
accidents
passent
comme le
rouge
d’une
gifle
le
bleu
d’un
coup

Le corps
se
souvient
mais se
répare
la vie
répond
à
l’à-quoi-bon

Certains
accidents
ne
passent
pas
l’horreur
absolue
celle des oni
celle qui n’est pas
du monde
des hommes
comment
passerait-elle

Matsujirô
se
rendit à la
cascade
seul.
Il se
rendait
compte
qu’il y
venait
de plus
en plus
souvent.
Qu’il
était
obligé
qu’il ne pouvait
pas
à chaque
fois
refuser
et que cela
faisait
du bien
autour
de lui.

C’était la
première
fois
qu’il
y
venait
pour lui
pour Ume

Il ne
sentit pas
les trois
grands tours
il ne
sentait
pas la
cascade

rien ne
vint
il refit
trois grands
tours
ne sentit
pas la
cascade

où rien
ne vint


Wanyūdō

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 6:11

C’est l’été et
c’est Ichiro
l’ex-architecte
le clochard
qui alerta
Akira

Il avait reconnu
sous un pont
dans
le corps
recroquevillé
nu
sous le
kimono
taché
de sang
le vieux
Matsumoto San
qui
riait,
fou

Il fallut
plusieurs jours
à la police
pour
comprendre

Au tout début
des
Sakura
la mère
d’Akira
après
des années
de sacrifice
a décidé
de retourner
chez elle
au Sud de Shikoku
pour vieillir
là où
elle avait
grandi
près de la
mer
et d’un
lopin.

Cela faisait
longtemps
qu’elle en parlait.
Personne
n’avait
compris
qu’elle
était sérieuse.

Elle décida
de profiter
de la loi
récente
permettant
aux femmes
ayant
élevé
des enfants
de
demander la
moitié
de la retraite
de leur
mari,
après un
divorce.
Deux de
ses amies
furent
plus
rapides
qu’elle
à profiter de la loi
et lui dirent
combien
c’était
la vraie vie
que de
vivre enfin
selon
sa voie.

Matsumoto San
ne voulait
pas
s’éloigner
trop
du

de Kyôto
il
disait
qu’il en
avait
besoin
pour
vivre.

Juste
au début des
Sakura
Matsumoto Mère
partit
habiter
dans sa
maison natale
demanda le
divorce
et la moitié
de la retraite.

Comme c’est
elle qui
avait depuis
toujours
géré
l’argent du
foyer
presque
tous les
biens
étaient à
son
nom.

Akira
aida
son
père
qui n’avait
presque plus
que ses livres
à trouver
une chambre
horrible
dans le quartier
horrible
du zoo
d’Osaka

Il ne
comprenait
pas
ce qui
arrivait
Il ne
comprenait
pas
ce qui
arrivait
Elle
reviendra

Son père se mit
à faire
moins
de
chiffre
dans son
taxi
au point
qu’un
plus jeune
qui avait
deux
enfants
à élever
- dans ces
temps de
crise,
comme lui
expliqua son chef -
le
remplaça
dans
son
taxi.

Il fit
la circulation
sur un
chantier
de
construction
à temps
très
partiel.
Chaque
seconde
était
humiliation
un
supplice
son
corps
lui
faisait
mal

Il
avait de
quoi
s’acheter
du
riz
du mauvais
kimchi
son
fils
l’aidait pour
la
chambre
il
pouvait
lire
ses livres
encore
dans
les
quatre
cartons
mais il
ne
pouvait
plus
aller
au

toutes
les
semaines.

Parfois
on le voyait
traîner
près
des salles
de
répétition
des
maîtres
Ōtsuzumi
juste
pour
entendre
le
son
le
son

Il y
avait
d’énormes
gokiburi
dans
sa
chambre
d’Osaka
et un
soir
il
se reconnut
dans
celui
qu’il
venait
d’écraser
délicatement

Il
fit
des
cauchemars
d’esprits
gokiburi
et il
ne
sortit
pas de
son
cauchemar

La haine
l’injustice
la crasse
la mort
qui venait
l’épuisement
l’injustice
débordait
de sa
bouche
comme
des
toilettes
bouchées

Il se
cassa
à
l’intérieur
et les
danses
des
fous
des
folles
du

les
danses
magnifiques
des
démons
du

lui
revinrent
en flashback
rapide
et il
était
fou
et
démon
et il
décida
de mourir
de danser
fou
et
démon

Un
démon fou
ça
ravage
le parfait
le trop
beau
ça écrase
l’humanité
gokiburique
ça brûle
ce qu’on
lui
refuse

Son démon
monta
toute la
journée
et
s’enflamma
la nuit

Il
vola
son
ancien
taxi
et remplit
7
bidons
dans une
station
automatique

Matsumoto
fou
entra
facilement
dans le
Nô de
Kanze.
Il trouva
facilement
la
réserve
des trésors
la réserve
des kimonos
et des
masques
sans
prix

Il se mit
nu
sous le
kimono
rouge
or
au beau
motif de
roue
et
mit
un
kimono
blanc
par dessus.
Puis,
comme un
chapeau,
noua
lentement
le masque
d’un
démon
sur
sa
tête

Il mit
le
feu
au

de
Kanze

Il
s’arrêta
un
instant
1 minute
pour
mettre le
feu
au
vieil
Ume
du
Nanzenji

Il riait à ne
plus
s’entendre
la
bouche
grande
ouverte
sur
ses dents
qu’il ne
brossait
plus
depuis
des
semaines

Il alla
à
Kitano
pour
mettre le
feu
au
jardin
des
ume

Il savait
qu’il
devait
tuer
la
beauté
qu’il
aimait
la
ravager
vager
rager
la
beauté
l’ume
la
tuer

Il se
rendit
chez
Ume
la
pianiste
l’amie de
sa
cousine

Elle ne
dormait
pas
mais
enregistrait
chez
elle
avec une
amie
ingénieur
du
son

Il tua
l’amie
qu’il prit
dans sa folie
pour Ume
en
l’étranglant
mais
pas
totalement
lui
ouvrit
la
poitrine
et prit
le
cœur
qu’il
écrasa
dans
sa
main
c’était
rouge
sur son
kimono
blanc
et
sa bouche
était
toujours
ouverte

Ume
allait
cramer
il
allait la
cramer
elle
allait
rôtir
avec
sa musique
avec
sa
beauté

la vie
devait
finir


12 mars 2009

Parfaire l’élémental

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 9:13

Sous-bois de montagne. Tu te fais sous-bois de montagne avec le noir anaxial des troncs le vert permanent des aiguilles, le vert semper pubique de la mousse, la pierre qui tranche le genou, qui tient dans la main, la paroi qui t’écrase et t’abrite, de la neige, de la lune; les feuilles jouent pour toi. De la couleur quand il le faut. De leur absence quand il le faut. Du vent, son bruit de papier. Le ciel est là dans l’eau qui brume, qui plic, qui rafraîchit ta fièvre et l’âge des tortues lentes, des poissons lents qui sont là et puis là-bas quand ta paupière s’ouvre encore. Un grillon boit le flocon sur ton nez, un singe gris crie à ton oreille. Les oiseaux noirs s’embrassent puis s’essuient le bec, prennent leur envol gouttière de temple mais ici, il n’y a pas de temple. Pas d’humain. L’humain n’habite pas le pré-humain. Il l’attend. Dans son rêve d’étoile, en gestation.

Tu prends un grain blanc et le porte à ta bouche. Il a le goût d’un kanji. Ta langue en sent les traits comme des arêtes. Tu le croques et tu es dictionnaire de kanji. Tu croques chaque grain. Tu as la bouche noire et chaque cellule de ton corps prend pour noyau un kanji. Ton corps fabrique des mots de kanji, ton corps devient texte et il pleut. Les traits se lavent, se lèchent, s’orgisent, laissent couler leurs fluides. Tu balaies le rouleau, devant ta porte, avec un fagot de roseau. Les mots sont partis. Ils ont laissé une carte du temps. De 12 mètres. On y voit les vagues et les pins salés par le dit de la mer. Un volcan sans feu, mais qui pourrait. Qui tremble de la jouissance qui vient. Les rochers sont flous d’être aigus, angulaires, le flot t’emporte vers la gauche.

Ton pinceau dégoutte de colle blanche. Tu la tartine avec de grands mouvements de Nio. En bois. De 12 mètres. Chaque trait de colle dépose un atome à 90 degré. Pas 91. C’est pour cela que tu es une statue et que le temps s’arrête avant, longtemps, après, longtemps, mais le ploc de la goutte est invisible, il a lieu hors temps. Il te faut cela pour cadrer le monde. Pour encadrer le monde. L’ordonner en boîtes presque carrées que tu noues dans la soie blanche qui grille comme le regard d’une vierge qui veut là, maintenant, alors tu tranches le réel d’un coup d’acier frappé dix fois dix mille fois et qui brille comme de la soie.

Tu mourrais si tu trichais. L’idée même te retire un oeil. Alors tu te tais. Ton corps parle. Ta bouche parle. En souriant. Droite, tordue par la douleur des couacs. Le faux te torture. Sa faux te coupe le corps et ton sashimi est bouffé par les oni. La lumière est simple. Tu connais sa vérité. Qui est là, devant toi. C’est un petit chat perdu. Epuisé d’avoir crié trois jours. Il est blanc et noir. Il a les yeux bleus. Il pense qu’il va mourir. De faim. De soif. De froid. Tu le prends dans ta paume. Il te mord. Pour téter. Ton pouce caresse son front. Et ton pouce est trop gros. Ta main pourrait se fermer. Tu bricoles un biberon. Il dort. Sur ton plexus. Tu lui donnes de ta vie. Il la prend. Parce que tu lui donnes. S’il ne savait pas que tu lui donnais, il mourrait. Et vous le savez. D’un regard. Et c’est désormais pour toujours. Lui et toi. Toi dans lui. Un chat. La vérité.


10 mars 2009

Le gré

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 7:03

Il était 10h
du soir
quand son
nouveau portable sonna
avec la sonnerie
associée
à sa mère.

Il était en train
de renifler
amoureusement
sa
chaussette
droite
et se préparait
à saupoudrer
le tatami
du grunge
quotidien
de son entre-
doigts de pied.

Il fallait que
ce soit
une
urgence.

Elle lui
donna
rendez-vous
à 8h00
du matin
chez Yamada San
le lendemain.
Il n’eut
même pas
le temps
de
demander
pourquoi.

Le lendemain
matin
à la française
et en
français
il dit
« non »
et regarda
sa mère
avec le
visage
impassible
glacial
à la japonaise
pour
signifier
sa colère

Madame Yamada
avait expliqué
ses rêves
de Murasaki San
les tentatives
pour y mettre
fin
et qu’il
fallait
faire quelque chose.

Il ne savait pas
exactement
ce que
sa mère
avait dit
à
Yamada San
si elle
lui avait
parlé
de la
Cascade
et de
Tochan.

Il expliqua
qu’il était
prof
chercheur
ethnologue
et
qu’il ne
voyait vraiment
pas en quoi
il pouvait
faire
quoi que ce
soit.

Madame Yamada
le regarda
chaleureusement
dans les
yeux
en lui
disant
qu’elle comprenait
qu’elle comprendrait
s’il refusait
qu’il était libre
bien sûr
et Matsujirô
reconnut
dans ses phrases
toute la mécanique
de manipulation
qui conduit à
faire faire à l’autre
ce qu’il n’a pas
forcément
envie
de
faire.
Une mécanique
sur laquelle
il donnait des
cours :

il accepta.

Il accepta
de les aider
à trouver
un chaman
pour un
rituel.

Il
connaissait
une
demi-vieille
qui avait
bonne réputation.
Elle avait
repris
un mini-temple,
une simple maison,
d’une vraie vieille
qui avait
une
grande réputation.
Une maison
près de
Fushimi
parce que leurs
kamis
étaient
liés
à
Inari

Il
accompagna
Le grand frère de Murasaki San
et
Yamada San
chez la
demi-vieille
qui posa
plusieurs
questions,
l’air de rien,
sur le
français
de Madame Yamada.

La demi-vieille,
belle,
devait mesurer
1m50
et avait
trois doigts
à chaque main.

Elle accepta
de faire
une
cérémonie
le
lendemain
tard le soir
à
20h
pour laisser le
temps à ceux
qui rêvent
de venir
puis de
reprendre un
train après.

Ils étaient
quinze
dans la maison
plus l’assistante
plus trois vieilles
et un retraité du
quartier,
les plus fidèles
de la
demi-vieille.
Plus Matsujirô
qui s’était
convaincu
que cela lui
ferait du
matériel
pour un
article
et qu’il était
libre.

Tout le monde
avait son
rosaire
au poignet
et un livre
qui se déplie
sur
le sûtra du
coeur.

Matsujirô
n’était pas à
l’aise et
serrait les
fesses
depuis qu’il
avait vu
l’assistante
disposer
un
mokugyo,
un tambour
poisson,
parce que les
poissons
ne dorment pas.

Matsu ne
voulait pas
que se
reproduise
ce qui
s’était
passé
au Nô
de Kanze
où son
kami avait
tellement
aimé
l’ōtsuzumi
qu’il
avait
commencé à se
manifester
et la seule
issue
qu’avait trouvée
Matsu
avait
été
de
tomber
dans les pommes.
Ume avait
pensé
qu’il s’était
endormi
mais depuis
il ne voulait
plus
prendre le
risque
de retourner
au nô
et il
pestait
contre son
kami

Dans la
maison
de la
demi-vieille
aux trois doigts
il ne put
rien
faire

Il monta
tout de suite,
son kami
descendit
illico

La belle
demi-vieille
était
douée.
Très douée.
Et elle
avait travaillé
souvent
avec d’autres
Dai
elle savait
y faire
avec les
descentes
de
kami.
Son propre
kami
lui fit
voir comme en
lumière
Matsujirô
et elle
comprit
qu’elle ne
serait ce soir-là
que
l’assistante

Elle prit
donc
le mokugyo
et s’avança
en le
rythmant
fort
vers le fond
de la salle

Matsu
essayait
de toutes
ses forces
de
tomber
dans les
pommes
mais dans
cette maison
saturée
de signes
de
kami
il ne pouvait
rien
faire.

La demi-vieille
lui souffla
「 laisse
laisse
venir 」
et Matsu
ne lutta
plus
il
laissa
venir

Au fond
c’était
facile
c’était
chaud
lumineux
et facile
son
corps
devenait
rouge
d’un
beau
rouge,
l’univers
devenait
blanc
- blanc soleil d’été -
ses yeux fermés devenaient
noirs
comme le vide
et il
voyait des
traits
il
entendait
des sons
sortir
de
sa
gorge et de son
ventre

Sa tête tourne
avec un
hochement qui
suit le
mokugyo
qui devint
fort
plus fort
très fort
assourdissant
puis
se tait.

Il voit un
vieux monsieur
gêné
qui se frotte
la nuque
avec la main
droite
en haussant
les épaules.

Il a une
corde
étrange
attachée
à la
cheville.
La corde
plonge
dans un
feu
mixte.

C’est toujours
embêtant
les
feux
mixtes
et les humains
sont bien
embêtants
à en
produire.
Avant eux
on n’avait
pas de
problème
de feu
mixte.

Pour les feux
mixtes
un copain
kami
lui a
montré
le truc :
il faut
pisser dessus.

On lève son
pagne
et
hop
on vise
sur le
grumeau
mixte.
Il faut
faire attention
à bien
viser car sinon
on risque
d’éteindre
le
feu
et ça
c’est pas
bon.

Il faut reconnaître
que ça
fait du
bien
de se
soulager
c’est juste
embêtant
d’avoir
à
viser
juste

Ah
Ahh
le grumeau
est gros
cette fois
on dirait un
galet
gris
en forme
de
mot
dans une
écriture
kamique
mal
écrite,
une
petite
malédiction.

Je peux
le prendre
désormais
le grumeau
dans ma
paume
et le
broyer
en une
poussière
noire
que je
mêle
au
sol,
le sol

tombent
les
hommes
le sol
d’où
s’élèvent
les
hommes

Le grumeau
enlevé
le feu
n’est
plus mixte
je regarde
le vieux et lui
fais un
mouvement
de tête
Il tire
sur la corde
qui vient
vers
lui
Il la plie
soigneusement
comme le
ferait
un
marin,
sort un
furoshiki
de sa
poche,
met
la corde
dedans,
replie
le
furoshiki,
salue
très bas
en
fermant
les
yeux
se retourne

et nage
nage
enfin

sur son chemin


9 mars 2009

La corde aux vivants

Filed under: Ume — Stéphane Barbery @ 7:08

Le grand frère de Murasaki court après son bus.
Il est vieux
vraiment vieux.
Lui. Pas le bus.

Le bus lui ne fait que
polluer
la ville du protocole de Kyôto.

Le grand frère de Murasaki se souvient du plaisir qu’il prenait à courir après son bus,
avant,
et à arriver juste,
quand la porte se ferme derrière toi.

Là, il sent que la vie se referme devant lui
que le bus
part.

Il l’a eu son
bus mais
il a le sentiment
que chaque respiration
creuse
ses joues
colle
sa peau
maigre
jaunie
tachée
blanche
à ses os
de vieux.
De vieux qui
court comme un
enfant de
3 ans,
sans la joie.

Bientôt
il ne pourra
même plus courir
Bientôt
il n’aura
plus
son bus

Le grand frère de Murasaki San
est en colère.
Il ne sait pas
très bien
contre qui.

Contre son frère
contre la femme de son frère
les amis de son frère
sa famille
les escrocs

Le grand frère de Murasaki San
est en colère
contre la mort
qui ne veut pas
lâcher les vivants
contre les vivants
qui ne veulent pas
lâcher les morts
contre les morts
qui viennent en plus
embêter les vivants.

On n’a pas dit à
tout le monde
qu’Hiroshi s’était pendu
mais cela
s’est su.
Personne n’a rien dit.
Pour ne pas
accabler la
famille.
Mais cela se
sait.

Et c’est cela
qui a rendu
la femme
d’Hiroshi
mauvaise.
On sent bien
qu’elle dégage
non pas de la
peine
mais de la
colère.
La femme d’Hiroshi
qui n’a jamais
été facile,
elle ne veut
pas qu’on pense
que c’est de
sa faute
si Hiroshi
s’est pendu
au torii.

Comme personne n’a rien
dit
elle croit que tout
le monde
pense que
c’est de
sa faute
et elle est
très
au-delà
de la colère.

Plus on ne lui
en parle
pas
plus elle
pense qu’on
l’accuse
et aux
cérémonies
ça se
voyait
son
au-delà
de la colère.

Le grand frère
d’Hiroshi
lui était
au départ
juste
en colère.
D’abord
il a dû
toucher
à l’épargne
qu’il avait
placée en bourse
pour ses funérailles
pour aider
à payer
celles
de son frère.

Ce n’était pas
une bonne
idée
de placer son
argent en
bourse
et de
vendre
maintenant.

Il ne reste plus
grand chose
maintenant
et s’il n’arrive
pas à
reprendre
sa respiration
et s’il meurt
dans le
bus
d’autres personnes
vont être
en
colère
à devoir payer
parce qu’il a
cessé de
vivre.

Il en faut trop
du
niveau de vie
pour
payer
le prix injuste de la mort

Le grand frère
de Murasaki
est en
colère
car il
ne peut pas
faire
autrement que
de s’en
occuper.

Lui aussi il est
réveillé
toutes les
nuits.
Depuis
15 jours.

La première
à
l’appeler
ce fut
Yamada San.
Elle a fait
appeler
une jeune
japonaise
maintenant
qu’elle ne
parle plus
que
français.

Il l’aime
bien
Yamada San
le grand frère
d’Hiroshi.

C’est à elle
que les
autres
ont
écrit.

Les trente
autres
qui se réveillent
toutes les nuits
depuis 15 jours.
Ceux qui
aimaient
Hiroshi
et qui étaient

aux obsèques.

Toutes les
nuits
ils sont
tous
réveillés
par le même
rêve.
Hiroshi
voudrait
bien
partir
mais il est
attaché
par une
corde
avec un
noeud
coulant
à la
cheville.

Et la corde
est
reliée
au sol
à un
feu
de
bois
qui ne
chauffe pas
qui ne
brûle pas
qui brille
comme de
l’eau
de toutes les
couleurs
et Hiroshi
qui ne parle
pas
ne peut pas
s’approcher
de ce
feu
et
il penche la
tête à
gauche,
se met la
main droite
sur la nuque
pour montrer
qu’il est
embêté.
Alors
on se
réveille.
Alors ils
se réveillent
tous.
Tous les
trente.

Le grand frère
d’Hiroshi
est allé
voir sa
belle-sœur
qui a dit
qu’elle
dormait
comme
d’habitude
qu’elle ne
rêvait pas
et que toutes
ces histoires
c’était pour
l’accuser d’être
la cause
de la mort
de son
mari
et elle
s’est mise à
crier.
Elle vient
d’Osaka.

Alors
il est allé
voir
Yamada San
pour savoir
ce qu’elle
en pensait,
ce qu’il
faudrait
faire.

Ils ont
payé pour une
cérémonie
par le vieux
prêtre
shinto
du temple
du torii.
Il est gentil
le
vieux
prêtre.
Il l’aime
son
temple,
sa forêt.

Mais ça
n’a
rien
fait.

Alors
hier
il est
allé
voir un
aveugle
dont lui a
parlé
une voisine.
Il paraît
qu’il a été
yamabushi.
Il a récité
des
sutras
à Fudō Myō-ō,
celui qui
transforme
la colère,
en faisant
des mudras
compliqués
avec
ses mains
pendant
45 minutes,
le temps
payé
par le grand-frère
d’Hiroshi,
et en lui
remettant
un mandala
tracé
sur washi
à coller
derrière la
tablette votive
du nom de mort de
son frère
dans le Butsudan

Mais
cette nuit
à tous
le rêve est
revenu.


 
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