25 juin 2009

Qu’est-ce qu’une femme ?

Filed under: Japonaise,sociologie — Stéphane Barbery @ 8:45


Tous les ans, le troisième week-end de juin
Deux représentations.
L’après-midi.

Les geiko et leurs apprenties maiko
de Kyôto
regroupées
en quartier.
Cinq quartiers :
Gion Kobu , Miyagawa Cho, Gion Higashi, Kamishichiken, Ponto Cho

Chacun et son école-théâtre
son style
ses maisons de geiko et de thé associées.
Un monde de femmes.
De rivalités de femmes.

Et tous les ans, le troisième week-end de juin,
deux représentations
les réunissent
pour un spectacle
où chaque quartier-fleur
déploie une pièce
d’exception
de son répertoire
par ses meilleures artistes
et où le bouquet final
laisse locked-in
face à la danse parfaite
de 20 maiko représentant
les 5 fleurs de Kyôto.

*

Il est dans la salle
comme il y sera tous les ans.
Dans la mesure du possible.
Les places de premier niveau
sont chères.
9000 yens pour 6 danses.

Tsuyu,
la saison des pluies,
vient de commencer.
Il fait chaud, moite
à l’extérieur.
Froid, sec
à l’intérieur.
Il sent sa transpiration de gaijin
dans sa chemise de mauvais coton
achetée à Bali.

Il a toujours ressenti ce
choc
face aux geiko san
face aux maiko san

Celui de se trouver face
à des clowns.

En pleine rue.

Des clowns blancs
dressées en
Augustes de la grâce.

Sur Internet
il a découvert
combien ces effigies-logo,
ces sujets fétiches,
fascinent.
Dans toutes les cultures.
De l’adolescente polonaise
au grand chauve américain.

Et ce dimanche-là
où une jeune chanteuse
de Gion Higashi,
Tsunemomo San,
dont la voix source-de-montagne-au-printemps
sur fond de shamisen tatami-jauni
et de voix de vieilles arrière-cousines arthritiques
surclassera toutes les émotions de l’après-midi,
ce dimanche-là il trouve enfin
la question
à laquelle tentent de
répondre
les geisha :

qu’est-ce qu’une femme ?

Et il n’aime pas
mais alors vraiment pas
la réponse
à laquelle on les assigne.

Parce qu’une geiko san
c’est d’abord une entraîneuse.
Son art n’est pas au service du beau
mais du divertissement.
Du divertissement – partiellement par le beau.
Divertir les hommes riches
leur faire passer une bonne soirée
créer un petit cliché de souvenir
comme un mets rare qu’on continue à évoquer en disant
« tu te souviens de l’entrée de légumes de ce trois étoiles ? »

La geiko fait boire.
Au fond, c’est presque une serveuse.
Une barmaid qui chanterait un peu
qui danserait un peu.
Admirablement.
Mais en amateur.

Car c’est le point troublant.
Les geiko sont des professionnelles de l’amateurisme éclairé.
Du plus haut niveau.
Mais à qui manque l’engagement absolu.

Leur prestation est délibéremment bridée pour rester
à une place qui ne soit pas
celle d’artiste.
Ce qu’elles sont,
pourraient être
pour la plupart.
Ce qu’il faut qu’elles deviennent.
Pour honorer ce qu’elles sont.

Si elles étaient artistes professionnelles
elles ne pourraient plus être
ces prostituées imaginaires
disponibles dans les rêves
de ceux qui pensent à leur vie
s’ils étaient millionnaires.

Une Geiko San
c’est cette sublimation de sexe ambulant
d’autant plus désirable
qu’il est inaccessible.
Mais pas totalement.
S’il était totalement inaccessible
elles ne seraient plus désirables.
Juste clowns.
A plaindre.
Dans cette burqa pour pub lessives couleurs.
Qui les emprisonne.
Les masque.
Et les expose en continu
à l’agression continue
- à rendre folle -
des regards avides
non pas de rareté,
d’exotisme,
de mérycisme historique,
mais du frisson du sexuel.

Cette quasi infinitésimale
accessibilité
c’est leur métier.
leur véritable fonction.

Geiko San, porno star de l’imaginaire ?

Le visage blanc
- Omoshiroi Amaterasu -
qui fait des lèvres un gyrophare
L’origami vulvaire
des kimono dont les motifs
évoquent la peau en plein émoi
Les courbes Vénus de Lespugue
des fausses chevelures
Les socques qui les font flotter
comme en transe
à 10 centimètres du sol

Rien de cela n’est femme.
Mais travestisme, au-delà du sexuel.

Pourtant, il voit bien
que partout
par beaucoup
Geiko san et maiko san
sont prises comme
symboles
du féminin.
Pythie quintessence,
Vestale icône,
de la féminité.

Est-ce cela une femme ?
Une entraîneuse d’ultra-luxe,
pas un corps
mais un inaccessible,
un signe extérieur de pouvoir
dont on achète le temps
pour faire briller d’envie
les yeux des autres hommes ?
se demande-t-il en regardant
dans la salle ces businessmen tristes
à la posture figée, vulgaire,
qui s’ennuient
qui n’adresseront pas la parole
à la maiko san qui les accompagne
mais qui se doivent
de s’afficher
dans ce lieu
ainsi
tous les ans

Sur scène
une deuxième danse
figure
un homme.
Joué par une Geiko.

Joué par une femme
déguisée en Geiko
déguisée en homme

Sur la scène
on ne voit pas d’homme.
On entend
les kakegoe
des percussionnistes
enfermés dans un box
grillagé
côté jardin
- ici, les hommes, on les cache.

Elles ont de la bouteille
les Geiko San
qui dansent des hommes.
Elles n’ont pas l’air commode.
Elles n’ont rien de féminin.
Et c’est à se demander
la fonction de cette
comédie sans grâce

Dans la salle,
80% des spectateurs
sont des spectatrices.
Et il comprend
qu’en dansant des hommes
les Geiko,
- monde où les femmes dirigent -
s’adressent
aux femmes.

Mais sur un mode
d’identification au pire.
Les hommes qu’elles singent
sont violents
leurs visages durs
leurs yeux effrayants

Est-ce cela, un homme dans le regard des femmes ?

Il pense au Nô
au vieux Shite
bedonnant
dont les masques de femmes, jeunes ou vieilles,
lui font un
triple menton
et il prend conscience
de ce fait étrange :
les deux arts les plus
spécifiques,
les plus traditionnels
du Japon,
le Nô,
les odori des Geiko,
sont des lieux

l’autre sexe est exclu
interdit
mais figuré.
On le joue
en tenant lieu.

Et la question
est moins de savoir
si cette étrangeté
révèle
le rapport des deux sexes
au Japon -
deux mondes qui s’excluent.
Que de savoir
si cette exclusion
révèle
la véritable nature
universelle
du rapport
entre les hommes
et les femmes -

deux espèces
radicalement étrangères
contraintes
à la fréquentation ?

L’humanité, une joint-venture ?


24 juin 2009

Atelier Poésie, mercredi 1er juillet 2009, IFJK, 17h15 : le bateau ivre, Rimbaud

Filed under: Atelier Poésie — Stéphane Barbery @ 17:54

Cet atelier mensuel d’échanges franco-japonais sur la poésie est libre d’accès. Il est gratuit. Il a lieu au café de l’Institut où il est juste demandé de prendre une consommation.
La langue de l’atelier est le français. Toute personne, quel que soit son niveau de français, peut y participer.

Chaque séance est consacrée à un poème classique. Il est fortement recommandé aux participants de venir à la séance en ayant lu le poème du mois et avec une liste de questions sur ce qui n’aura pas été compris.

La séance débute par une lecture collective à voix haute (mais chuchotée) du poème. Ceux qui veulent apprendre le poème par cœur sont chaleureusement encouragés à le faire. Connaître par cœur les plus belles créations poétiques d’une langue est le meilleur moyen d’accéder au cœur de cette langue, à une dimension qu’aucun cours de vocabulaire ou de grammaire ne pourra jamais révéler.

Dans un deuxième temps je détaille, vers après vers, le sens des mots, des références, des implicites du texte, j’insiste sur tous les aspects qu’un lecteur francophone, même cultivé, ne comprend pas et sur les raisons pour lesquelles il n’est pas nécessaire de comprendre dans son intégralité un poème pour en saisir la beauté.
Je tente ainsi de décrire non pas ce que comprend mais ce que ressent un français quand il lit un poème célèbre dans sa langue.
Cette phase est ouverte aux questions, aux échanges.

Je reste un temps supplémentaire (jusqu’à 18h30) pour échanger avec ceux qui le veulent sur le thème du poème et sur la façon dont l’esthétique japonaise pourrait ou ne pourrait pas traiter ce thème.

Poème étudié lors de la prochaine séance : le bateau ivre de Rimbaud.

Liens :

Le bateau ivre

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
- Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
- Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.


21 juin 2009

L’homme non-révolté

Filed under: langage,Psychohistoire — Stéphane Barbery @ 10:54


和 : Harmonie
Le Japon, peuple de l’Harmonie.
和, c’est bien sûr le respect. La politesse. Un confucianisme médiéval où chacun connaît sa place.
Un ordre non géométrique où les axes ne codent pas linéairement la hiérarchie.
Où la curiosité s’arrête à localiser la place de l’autre.
Où les places ne bougent pas, si ce n’est à l’ancienneté. Parce que le temps est neutre. Qu’il n’y a rien, aucune contestation, aucune injustice dans la neutralité du déroulement indifférent, donc acceptable, du temps.
Une ancienneté transgénérationnelle, que l’on transmet en héritage.

Connaître sa place, ne pas offenser, cela produit la trouille permanente, le pas-de-vague qui au quotidien conduit à saturer tout échange de phatique.
Toute parole prononcée, courtoise, bienveillante, est attendue, requise. La parole est enveloppée, à la japonaise, dans le papier bulle, le furoshiki, des formules toutes faites.
Pas, presque pas de parole.
Du phatique, presque que du phatique.

Comme si le japonais contemporain ne servait pas à parler. Mais à maintenir un fond doux, la berceuse qui accueille la douceur du quotidien. Qui maintient la chape du temps.
Un temps continu qui noie la singularité individuelle dans la discrétion.

J’aimerais lire sur l’origine historique d’une modalité non lexicale de ce phatique : l’expression enfantine d’un étonnement enfantin. Un euuuuuueeeeeehh qui monte comme un avion au décollage.

Cela ressemble à l’étonnement des starlettes américaines, des miss des années 50 remixées, déformées par la télévision japonaise des années 90 orchestrant la bêtise de ses idolu de 15 ans.

Mais un étonnement gentil. Sincère. Faux car attendu, requis – non étonné – mais attentionné. Pratiqué par tous. Y compris par le vieux PDG dur qui n’a ni les manières ni l’intelligence d’une starlette.

Pratiqué par tous. Tout le temps. A chaque échange d’information triviale vous aurez droit à un euuueeeeehh de politesse pour maintenir la douceur harmonieuse du fond, pour honorer votre don et votre maîtrise d’un savoir – trivial. Pour montrer combien on est ignorant, étonné par la beauté du monde, heureux d’apprendre.

L’harmonie. A quel prix ?
Car ce phatique adulte de l’étonnement enfantin, s’il contribue au doux, à la gentillesse du quotidien : quelle prison carcérale des solitudes !

Le paradoxe, dans le Japon très limité que je connais – et sans doute tout ce qui précède est-il surtout pour l’essentiel un effet de mon niveau de japonais – , c’est que ce que je perçois comme carcan de l’incommunication ne semble pas produire de souffrance et qu’au contraire les échanges sont ici plus civils, les gens moins insatisfaits.

Car l’harmonie ne produit pas l’incommunication mais le non-débat.
La sensation que je traque souligne en fait davantage la modalité communicationnelle française.
Celle où l’on parle pour boxer, argumenter, épancher sa chronique, articuler ses carnets intimes.
La parole française : entre confession et controverse.
Une parole aveugle au corps de l’autre, à la sensation de l’autre. A l’environnement, simple, partagé.
Alors que la communication japonaise sature, magnifie, épanouit l’échange non-verbal. Hug tendre à distance qui partage une sensation bonne, une gourmandise, une fleur, une brise, un paysage, dans l’ici et le maintenant. Ensemble. Harmonieux.

*

Le français est un gueulard jamais content.
C’est sa condition humaine d’être révolté.

Dans un monde parfait, il serait révolté par l’absence d’injustice.

Parce que le destin d’un français n’est pas seulement de mettre fin au trauma psychohistorique de la décapitation de son roi en montant sur le trône afin de rétablir l’ordre cosmologique, il doit – par sa seule capacité à énoncer clairement le Juste – offrir sa poitrine au tir des balles de toutes les iniquités pour mourir en sauveur universel.

Le français parle le monde en militant.
Il ne peut pas être à l’aise dans le 和 qui lui semble être un lit de Procuste.
L’harmonie ne laisse pas la place à la révolte. Et un homme non-révolté, pour le français psychohistorique, c’est un lâche, un soumis, un retardé de l’histoire, moins qu’un animal : un insecte.
Dans tous les rapports des occidentaux au Japon actuel, il y a, parfois explicitement formulé, ce jugement implicite d’une épouvantable violence.

Ce jugement est odieux car il est malveillant. Quand bien même il louerait le courage silencieux, quand bien même il estimerait la force de sacrifice des non-révoltés, il n’est pas porteur de souhait d’émancipation. Un non-révolté, on ne veut pas qu’il se libère, on veut le soumettre à son hubris.

C’est surtout un jugement bête qui ne perçoit pas que la supposée aliénation du non-révolté est d’égale intensité à l’aliénation du révolté junkie de la révolte.

Dans un monde absurde, insupportablement injuste, sans solution crédible et concrète pour mettre fin aux injustices innommables, vaut-il mieux vivre tendu, malheureux et braillard ou fatigué, seul avec ses mots bien à l’intérieur de soi, mais dans un monde plus harmonieux, plus doux ?

Harmoniser la révolte et révolter l’harmonie ?

*

Rien de plus français, de moins japonais, que ce texte.
ご免なさい


15 juin 2009

Nager avec les dauphins 3

Filed under: Accueil,Watashi — Stéphane Barbery @ 13:05


En rentrant vers le port
ils croisent
des poissons volants
exocets de beauté givrée
trop origamiques
trop exotiques
trop rapides
trop fuiteux
pour être
des métaphores
d’humains qu’il
aime

Mais qui auraient pu.

*

Plus loin
une bouée
en train de
mourir.
Ce n’est pas une bouée.
Mais plus gros
qu’un
gros ballon.
Avec un
flap-flap
ridicule.
Il ne pensait pas
que cela fut
si
gros.

Le poisson hérisson
a eu
peur.
Sans doute
très peur.
trop
peur.
Sa peur
a sphérisé
sa laideur.
Il flotte
agonisant
douloureux
ridicule.
Coincé,
figé
dans
l’effet
de sa
peur,
dans sa
protection.
Mourant
à l’air libre,
de
sa défense.

A regarder
cette détresse
qui amuse l’équipage
Il pense au
trauma
à ce que le
trauma
fait
aux gens
et il ferme
les yeux

la mer
se couvre
de millions
de mines
douloureuses
hérissées
blanchâtres
figées
flapotantes

Et dans cette image
horrible,
qui se fixe,
il entend la petite
musique juste
d’un
portrait
de l’Histoire,
du présent,
une double
une triple peine.
Celle faite aux hommes,
aux visages
qu’il connaît.

Et il a mal.

*

Nager avec les dauphins
est bien sûr
un placebo.
Un test projectif.
Si rare,
si impliquant,
si corporel
si court-circuitant
que la révélation qu’il imprime
est plus forte
que ce que tu y as seul
projeté.

Si tu y mets
la peur
tu y trouveras la peur.
Si tu y mets
le delphinarium
tu y trouveras le delphinarium
Si tu y mets
l’été
le divertissement
tu les y trouveras.

Et si tu y mets
une question
formulée
sans mots
tu auras
une réponse
transformante
vibrant longtemps
dans
ton
corps.

Il ne se souvenait pas
avoir
formulé
de question.

Mais la réponse
avait été
l’Accueil.

L’Accueil
ce n’est pas
l’accueil du riche dans un hôtel de luxe,
du pauvre, du sans-emploi, du smicard par l’administration;
l’accueil de l’orphelin, de l’enfant battu, placé, du pupille de la nation
l’accueil du délinquant, du toxico, du mafieux en filature
l’accueil du taulard, de la surveillante dans un service de réanimation
ce n’est pas
l’accueil des petits et de leurs parents qui sont aussi des petits
l’asile à l’étranger, au torturé, le guet-apens d’un commando, les trois marches du perron lors de la visite d’un tortionnaire
ce n’est pas
le sourire inqualifiable des greeters à l’entrée des franchises de mode internationale.
le cri des serveuses d’Osaka, le dos cérémonieux des vendeuses de grands magasins japonais
ce n’est pas la main ferme et virile, l’effusion fausse, latine, américaine, africaine ou arabe.
l’Accueil ce n’est pas
le allo, le bonjour, le bienvenue
ce n’est pas tuer le seul mouton
le seul poulet
le faites ici comme chez vous

L’Accueil
n’accueille pas
la souffrance
n’accueille pas
le pouvoir ou son absence
la fonction,
l’intention
n’accueille pas l’autre parce qu’il est autre

Des parents
même sains
ne peuvent pas
Accueillir.
L’Accueil ce n’est pas l’amour.

L’Accueil ce n’est pas l’amour
car l’amour attend.
L’Accueil n’attend pas.
N’attend rien.
Même pas l’accueilli.

Ton chien qui jappe de plaisir
et qui t’aime,
il attend son
maître
sa meute
la fusion de plusieurs
la fusion si bonne
de plusieurs
en un groupe.
Qui t’enterrera.
Il ne t’Accueille pas.

Tes chats
qui se lovent
et ronronnent
qui t’aiment et
t’orientent
vers leur
gamelle
avant
d’aller dormir
et chasser,
ne t’Accueillent pas.

Quand tu les tiens contre toi
quand tu sens leur cœur
et leur corps
qui s’offrent
qui s’abandonnent
à la confiance absolue
de ta protection
de ta bienveillance
tu perçois
pourtant
loin,
faible,
assourdi,
l’écho
de l’Accueil.

Et ça te donne envie
de pleurer
car ça te manque,
ce hug sans le contact des mots
cette enveloppe solaire
sans désir
ces bras présents, bienveillants
désintéressés
sans projet
sans intention pour toi

L’Accueil est cette bienveillance infinie
au-delà du don
que tu aimerais recevoir
que tu aimerais trans-donner.
Toi, le mortel mal lexicalisé.

L’Histoire, ce deuil imposé, impossible, de l’Accueil ?

*

Il met de l’encens
dans ses mains,
claque deux fois ses paumes
et
remercie
son grand dauphin
d’Ogasawara.
Pour
l’Accueil


12 juin 2009

Nager avec les dauphins 2

Filed under: Accueil,Watashi — Stéphane Barbery @ 18:26


Le 6 juin,
le lendemain du débarquement
sur Ogasawara
il avait plu
toute la journée.

Il avait lu,
dans sa chambre
- simple –
de la pension Cabbage Beach
où la cuisine,
préparée avec amour
était à chaque repas
délicieuse.

C’est bon de
manger de l’amour.

Le lendemain du premier jour
avec les dauphins
il pleuvait.
Fort.
- continûment – .
Il remercia,
avec émotion,
la pluie.

La pluie lui permit
de souffrir en paix
à petit feu
- continûment -
sans passer
trop visiblement
pour
le crétin qu’il était.

En mer,
sous ce soleil là,
même invisible,
la crème solaire,
sur le visage
c’est bien.

Sur les parties exposées
de ton corps
c’est mieux.

Il avait souffert toute
la nuit
et il ne savait pas
si c’était
les cuisses
les épaules
ou le dos
qui gagnaient
dans l’Eurovision
de l’insupportable.

Il ne pouvait se mettre
sur le ventre
car ses cuisses,
gonflées comme
des cloques
de la taille d’un
jambon de Parme,
ne pouvaient soutenir cette pression
sans signifier leur intention
de simuler
incessamment
le big bang

Il ne pouvait s’allonger
sur le côté
car ses épaules
juteuses,
comme de beaux
rosbifs
de restaurant londonien huppé
n’attendaient
que la purée de petit pois,
n’attendaient
que de produire
d’elles-mêmes
la jelly mint sauce.

Sur le dos,
dans la contemplation
magmatique
des radiations
cuisseuses,
épaulardes,
son visage frais pouvait regarder le plafond
à la condition stricte
impérative,
de tenir
l’immobilité
absolue

Bouger,
ne serait-ce que d’une intention,
signifiait
transformer
son dos en
pomelos mexicain.
Ceux dont les personnes
raffinées
retirent délicatement
la peau d’ostie
de chaque quartier
à la pointe du couteau
dans un bruit
de rouleau d’adhésif
« emprunté » à leur travail
et de papier de soie
dans les albums photos
que l’on achetait jadis en solde.

La nuit avait donc
été généreusement
bonne
pour lui permettre de
se sentir
humain
et le demi-tube
de crème
d’Aloe Vera
qui laissait
des cartes de France
menthe à l’eau discount,
honteuses,
x-files,
sur les draps blancs
ne soumettait
à l’appréciation
aigüe de sa
conscience
vigile
aucun changement
statistiquement
significatif.

L’odeur
ajoutait
une touche
normande
à l’agrément gore
de sa nuit de crétin.
On lui avait monté
un petit pot en verre
du remède
local :
Umabura.
Graisse de cheval.

Et il puait.
Il puait
le barbecue
chevalin.
Une odeur
si forte
qu’elle rendait
improbable
toute forme
d’hypnose
légère
visant à
l’extraire
de sa réalité
carnée.

Il remercia
donc
la pluie
qui
un jour durant
passa de 7 à 6
la plaque
thermostat
de son corps.

Le lendemain matin,
tartiné de
crème
water proof
SPF 50+
dont l’opacité
donnait de beaux
reflets fauvistes
« smoothie yogurt berry »
à sa peau
invisible
sous sa chemise
manches
longues
et son pantalon
long,
il entra
dans la camionnette
de Take San
où l’attendaient
trois jeunes jolies
japonaises.
Façon
Jpop.
En
maillot de bain.

Il faut avoir l’œil
pour repérer qu’elles
trichent
les japonaises
en maillot de bain.

Elles trichent
de 30
à 50
%
En
bonnet.

C’est japonais
alors c’est
bien fait,
ça ne se voit
pas.
Il faut
un jour,
en expérimentateur
curieux,
en ethnologue consciencieux,
avoir
retiré de soi
même
le soutien
invisible
d’une lingerie
japonaise
pour apprécier
l’ingéniosité
des ingénieurs
de cette industrie
qui mérite,
sous vos applaudissements,
au décuple
leur salaire.

Bah,
dans sa
chemise manches
longues frippée
et son pantalon
long beigeasse
il oublie vite
l’illusion,
laisse libre la bride à son œil
et sourit
stupidement.
Toute la journée.

Les filles sont des
amies de
Take San.
En juin,
le bateau de liaison
ramène à Tokyo
tous les touristes
- japonais -
qui n’étaient là que
- comment faire autrement que cet exploit -
pour trois jours.
L’île est vide
jusqu’au prochain débarquement.
Sauf des long stay,
présents pour le boulot.
et le seul gaijin
dont tout le monde a
entendu parler.

Take San n’a
rien sur son
planning.
Et si le français
veut retourner
en mer,
autant en faire
profiter
les îliennes
qui tiennent le restaurant italien
et la boulangerie
d’en face.

Ce ne sont pas
des kyôtoïtes.
Les deux sœurs
sont décolorées,
une a un piercing
fantaisie
dans le nombril.
En japonaises,
elles font leurs
escomptables
petites filles.
Mais on sent
de la dureté
une âme rocher iodé
d’îlienne
sous leur
gazouillement -chan.

Dans sa chemise
manches longues
frippée
le français n’a rien à dire.

Tous sont là pour les
dauphins.
Et les dauphins
sont là
pour eux.
Quarante le matin.
Quarante grands
dauphins.
Des tursiops
truncatus
magnifiques.

Il nage avec eux
plus d’une heure.
Les soeurs,
presque deux.

L’émotion est là.
Moins
forte.
Il y a trop.
Trop de japonaises
jouant les sirènes.
Trop de dauphins.
Trop à voir.
Trop à nager pour suivre.
Trop de gazouillement
Trop de jeu
de divertissement
moins d’esprit
Trop de temps
pas d’instant

Il a acheté
un appareil
jetable
aquatique
pour fixer
la force
de sa première empreinte
de l’avant veille.
C’est une erreur.
Il ne voit plus.
Il n’imprime plus.
Il s’en rend compte,
finit la pellicule.
Se sent plus libre,
mieux
les mains vides.

Un photographe
qui capture
est un
barbare
aveugle.

Quelque chose est là
au bord
des lèvres,
absent.

Il nage avec les dauphins

Il nage avec les dauphins
mais.

Sur la peau de l’un des plus gros,
celui qui ferme la marche
de la fusion provisoire
des deux groupes
de la baie
il voit la marque
la même marque
de griffures
de morsures
celle
de son
premier dauphin.

Il entend
les clics
les sifflements
et sous l’eau
le son est agréable
il n’est pas aigu
comme celui d’un gant plastique
sur une vitre qu’on nettoie
mais
rayonnant
clair
bon dans la poitrine

Il voit les petits
sous leur mère
ceux qui se frottent
se caressent
se font des
bisous

Plusieurs laissent
des traînées
douteuses
juste devant
lui
et il se demande
s’il n’est pas
en train de se
faire pisser
dessus.
Par des dauphins.

Il nage.
Il nage avec les dauphins

Mais l’esprit de
baptême
n’est plus là.

La communion n’est plus là.

Ce grand groupe de dauphins
qui l’ignore
qu’il dérange sans doute
ne l’accueille pas.
le tolère
mais ne l’accueille pas.

Nager avec les dauphins
L’émoi qui peut changer
une vie
c’est ressentir l’Accueil.

Un dauphin
Un petit groupe de dauphins
t’accueille.

Autour,
même à 25°
même dragée
l’eau est ce cosmos méchant
de solstice d’hiver
qui te broie dans l’obscur.

Autour,
même avec un GPS sur le bateau
tu es dans le null
au centre de l’abîme
de la
perdition.

Et le dauphin t’accepte
physiquement.
Lui qui est plus gros que toi.
Lui qui est gris
et qui devient bleu
plus beau que tous les
cieux

Il te laisse le suivre
Il se place à côté de toi
Il te jauge
sans te juger
Ni par ta langue
Ni par ton âge
Ni par ton sexe
Il ne te connaît pas
et
t’accepte.

Et c’est la première fois
que ton cœur
dans le cosmos mitard de l’humain
sent
l’accueil
et cette émotion si forte
plus forte que toutes les œuvres
t’illumine :
le Beau
le Vrai
le Bien
est là :
dans l’Accueil

Les mots ont donné beaucoup à l’humain.
Ils nous ont soustrait l’Accueil.


 
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