Nager avec les dauphins 2
Le 6 juin,
le lendemain du débarquement
sur Ogasawara
il avait plu
toute la journée.
Il avait lu,
dans sa chambre
- simple –
de la pension Cabbage Beach
où la cuisine,
préparée avec amour
était à chaque repas
délicieuse.
C’est bon de
manger de l’amour.
Le lendemain du premier jour
avec les dauphins
il pleuvait.
Fort.
- continûment – .
Il remercia,
avec émotion,
la pluie.
La pluie lui permit
de souffrir en paix
à petit feu
- continûment -
sans passer
trop visiblement
pour
le crétin qu’il était.
En mer,
sous ce soleil là,
même invisible,
la crème solaire,
sur le visage
c’est bien.
Sur les parties exposées
de ton corps
c’est mieux.
Il avait souffert toute
la nuit
et il ne savait pas
si c’était
les cuisses
les épaules
ou le dos
qui gagnaient
dans l’Eurovision
de l’insupportable.
Il ne pouvait se mettre
sur le ventre
car ses cuisses,
gonflées comme
des cloques
de la taille d’un
jambon de Parme,
ne pouvaient soutenir cette pression
sans signifier leur intention
de simuler
incessamment
le big bang
Il ne pouvait s’allonger
sur le côté
car ses épaules
juteuses,
comme de beaux
rosbifs
de restaurant londonien huppé
n’attendaient
que la purée de petit pois,
n’attendaient
que de produire
d’elles-mêmes
la jelly mint sauce.
Sur le dos,
dans la contemplation
magmatique
des radiations
cuisseuses,
épaulardes,
son visage frais pouvait regarder le plafond
à la condition stricte
impérative,
de tenir
l’immobilité
absolue
Bouger,
ne serait-ce que d’une intention,
signifiait
transformer
son dos en
pomelos mexicain.
Ceux dont les personnes
raffinées
retirent délicatement
la peau d’ostie
de chaque quartier
à la pointe du couteau
dans un bruit
de rouleau d’adhésif
« emprunté » à leur travail
et de papier de soie
dans les albums photos
que l’on achetait jadis en solde.
La nuit avait donc
été généreusement
bonne
pour lui permettre de
se sentir
humain
et le demi-tube
de crème
d’Aloe Vera
qui laissait
des cartes de France
menthe à l’eau discount,
honteuses,
x-files,
sur les draps blancs
ne soumettait
à l’appréciation
aigüe de sa
conscience
vigile
aucun changement
statistiquement
significatif.
L’odeur
ajoutait
une touche
normande
à l’agrément gore
de sa nuit de crétin.
On lui avait monté
un petit pot en verre
du remède
local :
Umabura.
Graisse de cheval.
Et il puait.
Il puait
le barbecue
chevalin.
Une odeur
si forte
qu’elle rendait
improbable
toute forme
d’hypnose
légère
visant à
l’extraire
de sa réalité
carnée.
Il remercia
donc
la pluie
qui
un jour durant
passa de 7 à 6
la plaque
thermostat
de son corps.
Le lendemain matin,
tartiné de
crème
water proof
SPF 50+
dont l’opacité
donnait de beaux
reflets fauvistes
« smoothie yogurt berry »
à sa peau
invisible
sous sa chemise
manches
longues
et son pantalon
long,
il entra
dans la camionnette
de Take San
où l’attendaient
trois jeunes jolies
japonaises.
Façon
Jpop.
En
maillot de bain.
Il faut avoir l’œil
pour repérer qu’elles
trichent
les japonaises
en maillot de bain.
Elles trichent
de 30
à 50
%
En
bonnet.
C’est japonais
alors c’est
bien fait,
ça ne se voit
pas.
Il faut
un jour,
en expérimentateur
curieux,
en ethnologue consciencieux,
avoir
retiré de soi
même
le soutien
invisible
d’une lingerie
japonaise
pour apprécier
l’ingéniosité
des ingénieurs
de cette industrie
qui mérite,
sous vos applaudissements,
au décuple
leur salaire.
Bah,
dans sa
chemise manches
longues frippée
et son pantalon
long beigeasse
il oublie vite
l’illusion,
laisse libre la bride à son œil
et sourit
stupidement.
Toute la journée.
Les filles sont des
amies de
Take San.
En juin,
le bateau de liaison
ramène à Tokyo
tous les touristes
- japonais -
qui n’étaient là que
- comment faire autrement que cet exploit -
pour trois jours.
L’île est vide
jusqu’au prochain débarquement.
Sauf des long stay,
présents pour le boulot.
et le seul gaijin
dont tout le monde a
entendu parler.
Take San n’a
rien sur son
planning.
Et si le français
veut retourner
en mer,
autant en faire
profiter
les îliennes
qui tiennent le restaurant italien
et la boulangerie
d’en face.
Ce ne sont pas
des kyôtoïtes.
Les deux sœurs
sont décolorées,
une a un piercing
fantaisie
dans le nombril.
En japonaises,
elles font leurs
escomptables
petites filles.
Mais on sent
de la dureté
une âme rocher iodé
d’îlienne
sous leur
gazouillement -chan.
Dans sa chemise
manches longues
frippée
le français n’a rien à dire.
Tous sont là pour les
dauphins.
Et les dauphins
sont là
pour eux.
Quarante le matin.
Quarante grands
dauphins.
Des tursiops
truncatus
magnifiques.
Il nage avec eux
plus d’une heure.
Les soeurs,
presque deux.
L’émotion est là.
Moins
forte.
Il y a trop.
Trop de japonaises
jouant les sirènes.
Trop de dauphins.
Trop à voir.
Trop à nager pour suivre.
Trop de gazouillement
Trop de jeu
de divertissement
moins d’esprit
Trop de temps
pas d’instant
Il a acheté
un appareil
jetable
aquatique
pour fixer
la force
de sa première empreinte
de l’avant veille.
C’est une erreur.
Il ne voit plus.
Il n’imprime plus.
Il s’en rend compte,
finit la pellicule.
Se sent plus libre,
mieux
les mains vides.
Un photographe
qui capture
est un
barbare
aveugle.
Quelque chose est là
au bord
des lèvres,
absent.
Il nage avec les dauphins
Il nage avec les dauphins
mais.
Sur la peau de l’un des plus gros,
celui qui ferme la marche
de la fusion provisoire
des deux groupes
de la baie
il voit la marque
la même marque
de griffures
de morsures
celle
de son
premier dauphin.
Il entend
les clics
les sifflements
et sous l’eau
le son est agréable
il n’est pas aigu
comme celui d’un gant plastique
sur une vitre qu’on nettoie
mais
rayonnant
clair
bon dans la poitrine
Il voit les petits
sous leur mère
ceux qui se frottent
se caressent
se font des
bisous
Plusieurs laissent
des traînées
douteuses
juste devant
lui
et il se demande
s’il n’est pas
en train de se
faire pisser
dessus.
Par des dauphins.
Il nage.
Il nage avec les dauphins
Mais l’esprit de
baptême
n’est plus là.
La communion n’est plus là.
Ce grand groupe de dauphins
qui l’ignore
qu’il dérange sans doute
ne l’accueille pas.
le tolère
mais ne l’accueille pas.
Nager avec les dauphins
L’émoi qui peut changer
une vie
c’est ressentir l’Accueil.
Un dauphin
Un petit groupe de dauphins
t’accueille.
Autour,
même à 25°
même dragée
l’eau est ce cosmos méchant
de solstice d’hiver
qui te broie dans l’obscur.
Autour,
même avec un GPS sur le bateau
tu es dans le null
au centre de l’abîme
de la
perdition.
Et le dauphin t’accepte
physiquement.
Lui qui est plus gros que toi.
Lui qui est gris
et qui devient bleu
plus beau que tous les
cieux
Il te laisse le suivre
Il se place à côté de toi
Il te jauge
sans te juger
Ni par ta langue
Ni par ton âge
Ni par ton sexe
Il ne te connaît pas
et
t’accepte.
Et c’est la première fois
que ton cœur
dans le cosmos mitard de l’humain
sent
l’accueil
et cette émotion si forte
plus forte que toutes les œuvres
t’illumine :
le Beau
le Vrai
le Bien
est là :
dans l’Accueil
Les mots ont donné beaucoup à l’humain.
Ils nous ont soustrait l’Accueil.
