Nager avec les dauphins 1
Il n’avait jamais aimé nager.
Il n’avait jamais aimé la piscine.
L’odeur, la sensation aqueuse de l’effort.
Les moniteurs le lui avaient bien rendu.
Il revoyait la jouissance et le mépris dans les yeux
de celui qui lui avait fait faire un plat
foudroyant
du plongeoir de trois mètres
pour son avant-dernière leçon
individuelle.
Il revoyait le mépris des garçons de sa classe
qui faisaient « natation » comme sport
– (les mamans qui aimaient leurs longueurs familiales du week-end
- et le regard des vieux moniteurs – disaient aux autres mamans : « c’est bon pour leur croissance ») -
le mépris de ceux
qui n’avaient jamais mal au bide
qui n’avaient jamais de spasmes dysentriques
le jeudi matin
Il n’avait jamais aimé la mer.
L’odeur, le sel, le sable.
Les vagues oui.
Leur force narguante
Leur forme blanche, sparkling
que tu défies
de face,
dedans,
dessus,
dessous,
et tu penses pourtant à la serviette pleine de sable
et à la douche que tu dois prendre après
toi l’enfant qui a la chance de prendre des douches
et de connaître les vagues.
Il avait aimé jouer avec le vent
sur la mer qui n’était pas un bassin d’eau
mais une surface de glisse
une surface de jeu,
avec le vent.
Surface imparfaite
qui mouille
le plus souvent froide
et tu penses à la douche
toi l’adolescent qui a la chance de prendre des douches
et de connaître la voile.
Il ne comprenait pas ceux
qui aimaient nager
ceux qui aimaient nager
en mer
en pleine mer
sans repère
sans voir
- comme si on te crevait les
yeux et on te laissait dans le froid
la peur,
un mitard de l’humain -
la sensation d’être une
goutte
au bord de l’étouffement
lui qui était né
aux forceps
lui qui avait failli
être
englouti
digéré
par la folie de sa
mère
Peut-être était-il devenu psy
pour tendre la main
à ceux qui n’aimaient pas
nager
Il était à Ogasawara.
Sur Chichijima,
l’île-père.
Il avait renoncé à se
rendre sur
Hahajima,
l’île-mère.
Ils n’avaient qu’à mieux choisir leur nom.
Il ne savait pas ce qui l’attendrait
sur l’île sans aéroport
à 25 heures de bateau
au plein sud de Tokyo.
Sur la demi-page du guide en anglais
on parlait de nager avec les
dauphins
de voir les baleines.
Nager avec les dauphins.
C’était le verbe qui n’allait pas.
Il n’avait pas échappé
au grand rêve bleu
de sa génération.
Aux documentaires,
aux émissions de la télé.
Il avait des souvenirs flous
de delphinarium américain.
Nager.
En pleine mer.
Avec des dauphins.
Faudrait-il qu’il dise merci
à la piscine ?
Le bateau de Take San
est petit.
C’est mieux.
Que les gros
qui ont une douche
un wc
et 25 pingouins.
Avec lui deux couples.
De jeunes japonais.
Et une célibataire.
Avec une voix grave
de cadre dure à la tâche.
Take san rayonne le
bonheur d’être chez lui
une fierté confiante
virile
joyeuse.
Les beautés de son île
c’est son métier
son quotidien
sa vie.
Ce que sera toute sa vie.
Quand il y a plus de
beauté dans ton assiette
que pour ta faim
c’est bon
et facile,
simple,
de donner.
C’est fluide
de donner
et d’être payé
pour donner
à vivre
les beautés
simples
de ton île.
Des japonais
confiants
virils
joyeux
comme Take San
il n’en avait
pas beaucoup
vu.
C’était bon
d’en voir.
Le premier jour
Ils vont sur l’île du sud.
Take san l’incite
sans rien lui dire
à tester sur la micro plage
le « schnorkeling » :
son masque, son tuba
et ses palmes XL
Il est le dernier
à se mettre à
l’eau.
Et regarde
longtemps
longtemps
un gros poisson
aigue-marine
le regarder le regardant.
Ils dansent ensemble
un slow
de quand on a douze ans
bras tendus
l’air gêné
les pupilles
dilatées
par l’étonnement.
Autour, dans
l’eau à
25 degré
d’autres
petits poissons
si aigue-marine
qu’ils transparent
observent
le slow.
En jaloux.
Dans la
petite crique
protégée
de l’île du sud
ils font
peur au groupe de
six bébés requins
paresseux
froussards
et il entend,
son tuba tétine en bouche
son nez pincé par le masque
ses oreilles remplies d’eau,
la musique
de John Williams
pour « Les dents de la mer ».
Sous le corail,
les poissons
kimono
de printemps
kimono
d’automne
kimono
d’été
kimono
d’hiver
doivent
être toutes
des poissonnes.
Ou non.
Ces couleurs-là
sont au-delà
de la sexuation
de la saturation.
Ce qu’il voit, c’est
du crack chromatique.
Des eye-candies pour clown
broyant du noir d’en voir trop.
Des E128, E103, E130, E152, E181
interdits
même par le codex alimentarius
Ils
quittent
l’île du sud
pour la baie
devant
le heart rock,
la falaise rouge
en forme de
cœur.
Les jeunes couples
se font prendre
en photo.
La cadre célibataire aussi,
les yeux si tristes
sur son sourire parfait.
Ils regardent la mer
gris tourterelle foncé
et chaque petite vague
qui n’est pas
un
dauphin
Il est
l’heure de manger.
les bento
et,
surprise exotique,
les sandwichs.
Trois dauphins soufflent.
Il se retrouve dans l’eau
avec les autres
sans comprendre
ce qu’il faut faire
ne pas faire
les dauphins plongent.
Tout le monde rembarque
excité
aux aguets
comme des enfants de banlieues françaises riches
à Pâques.
Trente mètres plus loin
les dauphins sont là.
Il plonge.
Et c’est comme ces
deux ou trois premières fois
qui comptent
celles qui marquent ta vie
et dont tu te souviens en flash
si tu dois te souvenir
de ce qui a compté
de ce qui vaut la peine
la peine
les peines de vivre.
Ils sont trois
devant toi
grands comme toi
tu pourrais les
toucher
et leur gris
leur blanc
les traces
les griffes
blanches
sur leurs
courbes grises
s’impriment
pour toujours
toujours
toujours
en toi
Tu nages
avec les dauphins

