
La petite binocleuse de Kobe
est devenue une femme mariée
menue, jolie.
Elle ne sait pas qu’elle est jolie.
Son mari ne le lui a jamais dit.
Fin novembre, au temps des momiji,
rouges,
elle pense à ce soir-là
et passe son pouce droit
sur la cicatrice de son poignet gauche
qu’elle cache sous sa montre
Elle pense à son grand-père,
à sa grand-mère,
- c’est sa grand-mère qui lui a offert sa montre.
Elle pense au temps qu’elle a vécu chez eux,
eux qui sont tous les deux morts.
Elle prie avec eux, aux temples.
Tous les jours.
Elle a une petite fille.
De trois ans.
Qui va à la crèche.
Qui a dessiné sur les murs blancs
de la maison neuve
où rougissent de jeunes momiji,
à l’entrée.
Elle ne voulait pas vraiment d’enfant.
Mais elle ne pouvait pas ne pas en avoir.
Ici, une femme mariée sans enfant
est un problème.
Alors elle s’est fait suivre
plusieurs années
pour forcer son corps sage
qui lui disait pourtant le vrai.
Elle a eu mal.
Elle a encore mal.
Les femmes, ça a mal.
Surtout sans plaisir.
Elle a de l’affection pour son mari.
Elle a de l’affection pour sa fille.
Qui s’entendent bien, l’un avec l’autre.
Les week-ends, quand il ne lit pas
les livres qu’il achète aux puces,
il passe son temps
avec Yukichan.
Ca la libère pour sa calligraphie.
Quand elle ne s’occupe pas de la maison,
elle est calligraphe.
Son sensei est l’apprenti du bras droit du iemoto.
Il a 58 ans. Il est terrifiant.
Elle a peur de lui.
Elle est terrifiée par lui.
D’ailleurs, elle reconnait les signes.
Les signes qu’elle souffre.
Avec ce sensei.
Dans cette école.
La sienne depuis dix ans.
Mais ici, on ne change pas.
Qui lui enverrait des élèves
si elle quittait son école
Elle est heureuse avec ses deux élèves et demi.
Qui exposerait ses caractères
Qui lui permettrait d’avoir des prix
pour le papier.
si elle quittait son école
Ici, on ne change pas.
Tout le monde se connaît.
On fait comme les ainés
Qui ont souffert
sans se plaindre
On souffre en silence
on attend
et on profite d’un rayon de soleil
doux
sous un momiji
pour se laisser sourire
un instant.
Le iemoto, le chef de l’école, lui aussi
il souffre.
Il aurait voulu être footballeur.
Son père qui est toujours vivant
n’a rien dit jusqu’à ses 14 ans.
Il a toujours peur
de son père.
Le iemoto va au foot une fois par semaine.
Deux heures.
Dans le survêt que lui repasse sa femme
qui lui fait coucou de la main
quand il part sur son vélo pliable.
Il souffre parce qu’il n’a pas choisi la calligraphie.
Il n’a pas choisi sa femme non plus.
Il sait qu’il n’est pas bon.
Il n’est pas mauvais.
Il sait parfaitement exécuter
toutes les techniques de la famille.
Mais il triche.
Il sait, il sent
qu’il n’y a aucune âme
dans ses traits.
Même les faux nouveaux
qu’il invente parce qu’un iemoto,
ça doit inventer.
C’est même le seul qui est autorisé à inventer,
à être libre.
Quand il pense à la liberté
il tape plus fort dans la ballon.
Libre
Il se sent libre des formes
à dessiner dans la purée
du mitard de sa vie.
Elle, l’ex-binocleuse de Kobe
quand elle s’assied en seiza
devant sa table basse
elle enlève ses lunettes
et ferme les yeux
pour préparer son encre
Elle sent sous la douleur
des traits de son école
qu’elle exécute mieux que son maître
- elle est trop jeune pour monter en grade
et tous les postes de l’échelon supérieur
sont occupés par des sensei qui ne mourront pas,
avant longtemps -
elle sent sous la douleur
des traits de son école
des formes qui dansent
une âme qui danse
comme des hanches.
Parfois, la nuit,
noire comme l’odeur de l’encre qu’elle prépare,
elle se réveille avec le blanc
de ces formes qui dansent
Elle les sent comme un main
sur son ventre
un pouce
sur ses lèvres
Elle les sent comme ses cheveux
sur la montagne
l’été
quand elle refait son chignon
Il ne faudrait pas beaucoup
pour les faire rire
ces caractères
ils sont joyeux
en dessous
on sent leur sourire
leur capacité à sourire
comme sa fille,
la première année
Parfois, le jour,
en tout petit,
dans un coin de ses brouillons
elle les trace
avant d’essuyer
ses pinceaux
dessus
Elle pense à son grand-père
Et à son maître
qui trouverait un moyen
de la faire souffrir davantage au point
de lui faire quitter l’école
si elle lui montrait,
ces kanji
qui sourient
On n’insulte pas son maître en le dépassant.
Lui, son maître,
il ne rêve que d’être aimé du iemoto.
C’est un suiveur.
Depuis la maternelle,
ca a toujours été un suiveur.
Alors il s’applique.
A faire respecter
l’identique.
Il le fait bien.
Que deviendrait-elle
sans ses élèves
sans le kamon de son école
que dirait-elle à sa belle-mère
pour justifier de son temps
si elle quittait l’école ?
Elle caresse du pouce
sa cicatrice
et pense au
vide
au repas du soir
en se demandant
s’il fera beau
demain
Et toi, lecteur, mon semblable,
que te diras-tu ?