9 décembre 2010

La beauté sésame

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 10:58

Mallarmé zen

Mardi, l’atelier Poésie sur le sonnet en x de Mallarmé dont le poète donne dans sa lettre à Cazalis du 18 Juillet 1868 les clés principales : le rien à comprendre / les mirages du rêve et du vide.

« J’extrais ce sonnet, auquel j’avais une fois songé, d’une étude projetée sur la Parole : il est inverse, je veux dire que le sens, s’il en a un, (mais je me consolerais du contraire grâce à la dose de poésie qu’il renferme, ce me semble) est évoqué par un mirage interne des mots eux-mêmes. En se laissant aller à le murmurer plusieurs fois on éprouve une sensation assez cabalistique. C’est confesser qu’il est peu « plastique » comme tu me le demandes, mais au moins est-ce aussi « blanc et noir » que possible, et il me semble se prêter à une eau-forte pleine de Rêve et de Vide ».

Et dimanche dernier, à la radio, une émission sur le coup de dés et son exploration typographique de l’espace de la page.

Et j’ai eu honte.

Honte que l’un des plus grands poètes français ait été à ce point ignorant de l’art asiatique qu’il ne puisse se rendre compte que ce qu’il traque, sans le savoir, comme un barbare de génie qui tenterait seul de reformuler la grammaire la plus élémentaire d’une science qu’une autre civilisation aurait poussée à son plus haut point de raffinement, que ce qu’il traque, c’est la beauté à laquelle donnent accès la calligraphie et le lavis asiatiques.

J’ai eu honte, plus d’un siècle après la mort du poète, qu’aucun commentateur, universitaire, spécialiste ne nomme l’évidence : Mallarmé est un calligraphe qui s’ignore, un peintre sumi-e qui n’aura jamais eu la chance de tracer un kanji.

Il faut imaginer un Bach ou un Beethoven qui n’auraient pas appris la musique.
Qui bricoleraient en autodidactes des chansons célébrées par les intellectuels de leur culture, des intellectuels qui ignoreraient par culturocentrisme, morgue et absence de curiosité, l’existence de l’art de la fugue ou de l’opus 111 créés par d’autres civilisations, des œuvres pourtant aisément accessibles.
Voilà la situation de l’art occidental tant qu’il continue à ignorer l’Asie.

J’ai eu honte qu’après des années d’études universitaires et une curiosité pourtant active, aucun canal pédagogique ou culturel ne m’ait donné accès en Occident à la beauté si intense, si profonde qu’explore depuis des siècles l’Asie.

Quand Mallarmé sonde dans le sonnet en x le vide, le néant, les mirages du rêve dans le blanc et le noir, il est, comme le réincarné hanté par ses vies antérieures, d’un poète chinois ou d’un moine zen dans la transe murmurée du sûtra du coeur diluant dans l’eau et l’encre le filet de son âme pour faire un avec 無.

Le sonnet en x c’est un ensô qui s’ignore.

Quand Mallarmé dans le coup de dés se fait laborantin typographique, il met en lumière le caractère dérisoire et laid de l’alphabet latin. Son incapacité à accéder à la magie incantatoire, surpuissante, corporelle, de la calligraphie asiatique.

Ma honte de l’ignorance et de l’inculture de la société qui m’a éduqué vacille tout d’un coup à l’idée d’une hypothèse. Que la morgue provincialiste existe en Occident, c’est une évidence. Mais elle n’est peut être aussi simplement que la conséquence du prix d’entrée incroyablement élevé requis par les kanji. Elle est peut-être simplement l’effet d’un sentiment d’infériorité refoulé. Ici, je n’accuse pas : je témoigne.

Mon expérience me fait croire qu’il est difficile d’accéder à l’art asiatique sans avoir passé des centaines d’heures à tracer des kanji, sans avoir jamais dilué son encre, sans avoir jamais tenu de pinceau au dessus d’un washi.

Il faut avoir senti dans son bras, dans son corps, dans son souffle, le rythme, le flot, les appuis, les caresses, les syncopes, les ruptures, l’harmonie, l’espace, le plein et le vide, le délié et le tranché, le flou et le fin, pour les identifier ensuite dans les œuvres et le monde qui nous entourent, pour entendre les échos des transes qui s’appellent, pour les sentir dans une branche, une danse, un pli de tissu ou de poterie, un air de shakuhachi.

Mais qui en Occident pourrait proposer la nécessité d’introduire la calligraphie à l’école alors que le grec a disparu et que l’anglais de Wall Street est le seul passeport linguistique attendu ?
Quel intellectuel occidental a-t-il le temps d’apprendre pendant de longs mois, pendant des années, à tracer des kanji ? Pour quel bénéfice ?

L’émergence économique et géopolitique actuelle de la Chine, son poids démographique, l’espoir que ses classes intellectuelles et bourgeoises renouent avec le raffinement Song, seront peut-être des facteurs de changement de cette situation.

On ne peut que souhaiter aux générations futures que les plus grands artistes contemporains accèdent à la beauté asiatique, s’en nourrissent, intègrent son apport à la beauté occidentale afin de créer des œuvres plus fortes encore que celles que nous connaissons et qui honoreront davantage l’espèce humaine.

Tous ceux qui se trouvent aujourd’hui en situation de « passeur » ont ce devoir de transmettre, d’introduire, de diffuser, de promouvoir la beauté à laquelle ils ont la chance d’avoir accès.

Mais il ne s’agit là que d’une idée de court ou moyen terme. Que peut-on souhaiter à très longue échéance au genre humain s’il existe encore dans plusieurs millénaires ? Le paradoxe est le suivant : les alphabets occidentaux apparaissent, quand on connait les kanji, infantiles et laids, mais le principe même de l’alphabet permet un système d’écriture rapide à apprendre, aisé à retenir, qui ne demande pas l’incroyable énergie mentale et la pratique incessante qu’imposent les idéogrammes. Pourtant, les idéogrammes et notamment les chinois qui sont le résultat de millénaires de génies qui progressivement ont créé l’anaxialiste kaisho, conduisent la main, l’œil, l’esprit à percevoir le monde, à le penser, à le célébrer avec une sensibilité et une profondeur dont je témoigne à la première personne du singulier – encore embué par l’excitation du débutant – qu’elle m’apparaît incroyablement plus forte que l’accès au monde que promeut l’alphabet.

Le kaisho est là depuis plus de quinze siècles. Il est pourtant évident que cette forme d’écriture peut être encore améliorée et que l’accès au monde que cette évolution apportera rendra l’existence plus belle.

L’être humain qui voudrait laisser pour longtemps son nom dans l’histoire sera le génie, calligraphe, linguiste, qui proposera à l’humanité un système d’écriture qui combinera l’ergonomie de l’alphabet et la beauté sésame des kanji.


5 décembre 2010

Atelier Poésie, mardi 7 décembre 2010, Yoshida Yama, 14h30 : Mallarmé, sonnet en x

Filed under: Atelier Poésie — Stéphane Barbery @ 16:30

Cours de chachacha à l'hospice

Cet atelier mensuel d’échanges franco-japonais sur la poésie est libre d’accès. Il est gratuit.
Il se déroule chez moi à Kyôto (5mn de l’arrêt de bus Ginkakuji Michi).
C’est la raison pour laquelle les personnes qui voudraient y assister pour la première fois devront impérativement me contacter au préalable : barbery@gmail.com

La langue de l’atelier est le français. Toute personne, quel que soit son niveau de français, peut y participer.

Chaque séance est généralement consacrée à un poème classique ou à une série de poèmes d’un auteur classique.

L’essentiel de l’atelier consiste en une lecture collective à voix haute (mais chuchotée) du ou des poèmes. Cette lecture est le point de départ d’une interrogation sur l’esthétique française et ce qui la différencie de l’esthétique japonaise.

Texte étudié lors du prochain atelier : le « sonnet en x » de Mallarmé

*

Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx ,
L’Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore ,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore

Sur les crédences au salon vide : nul ptyx,
Aboli bibelot d’inanité sonore,
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s’honore).

Mais proche la croisée au nord vacante, un or
Agonise selon peut-être le décor
Des licornes ruant du feu contre une nixe ,

Elle, défunte nue en le miroir, encor
Que, dans l’oubli fermé par le cadre, se fixe
De scintillations sitôt le septuor.

*

Kyôto, décembre.
Les momiji ont presque fini de perdre leurs feux de bacchanales. Le corps de la nature, qui aura comme trop joui, recouvre doucement sa lucidité, son art serein.
Les branches nues, noires, révèlent sur le soleil froid, leurs calligraphies, incompréhensibles, porteuses d’une vibration cabalistique. Celle de sonnets mallarméens animistes (non gréco-romains).

C’est cette vibration de l’hiver que nous tenterons d’accueillir dans notre paume lors de l’atelier.

Liens :


2 décembre 2010

Offrez-vous Tokyo Sanpo, Offrez-vous Manabé Shima

Filed under: Quotidien — Stéphane Barbery @ 16:54

Offrez-vous et offrez les livres de Florent Chavouet, Tokyo Sanpo, Manabé Shima

La joie est toujours plus grande quand on la partage.

Lorsqu’on sourit et se sent complice, immédiatement, d’un livre que l’on est heureux d’apercevoir du coin de l’oeil dans sa bibliothèque, on n’a qu’une envie : partager ce sourire et cette complicité avec ses vrais amis.
Offrir et faire connaître cette joie là.

Offrez-vous, faites-vous offrir, offrez les deux livres de Florent Chavouet : Tokyo Sanpo et le tout dernier, Manabé Shima.

Des talents fauchés qui rêvent de Japon, ça existe. Beaucoup. Dans la société occidentale cynique actuelle, verser dans l’aigreur, le côté obscur et la procrastination est la norme, la posture, le destin attendu de ces talents fauchés. Alors ceux – mais combien sont-ils ? un par génération ? – qui échappent à l’attraction complaisante de cette morgue forcent l’admiration.

Florent Chavouet se balade comme un petit prince, un brin bab mais poli, interrogeant avec candeur, curiosité sincère, souriante, le quotidien d’une partie du Japon actuel.

Il fait penser à ces peintres sans le sou décrits dans les poèmes chinois qui troquent dix centimètres de table, un repas frugal et l’abri approximatif d’une nuit contre un portrait.

Il fait penser à Daniel Mermet promenant son micro, où qu’il se trouve, et capable d’entrer en relation immédiate, de fraternité simple, avec des gens simples, non duplices, dont l’histoire, la temporalité à la Ozu, est plus proche de l’éternité que n’importe quel portrait de puissants qui sera tombé dans l’oubli dans cent ans.

Florent Chavouet fait penser à un Nicolas Bouvier, lui aussi voyageur fauché, traquant, en ethnologue des petits détails, l’esprit mélancolique d’un peuple. A un Nicolas Bouvier qui lui aussi a fait confiance à la porte qui s’ouvre si on y frappe. Et combien d’entre nous osent frapper aux portes ? Lire Florent Chavouet c’est sourire en s’imaginant ce qui nous arriverait si nous osions, comme lui, tous les jours faire le pari, dans une confiance absolue, des réponses certaines de notre bonne étoile.

Et puis Florent Chavouet fait également penser à Trondheim et ses petits riens : il nous fait rire aux éclats en trouvant les formules justes, en dévoilant par images nos dialogues intérieurs où nous nous moquons de nous-même et des autres. Tokyo Sanpo, c’est un Tokyo-ga de Wim Wenders sans la déprime. On est joyeux en tournant les pages parce que la vie décrite par Florent Chavouet est joyeuse. Ni mièvre, ni crédule. Rigolote. Marrante. Même dans les pires désagréments.

Florent Chavouet nous fait donc penser à de nombreuses personnes mais une fois qu’on a découvert ses livres, il nous fait surtout penser à… Florent Chavouet. C’est sans doute l’un des plus grands compliments qu’on puisse faire à un auteur : la création d’un style, d’une forme de création unique qui vient nommer de façon inédite le monde, un monde qui s’enrichit au même instant de ce nouveau vocabulaire.

Les dessins de Florent Chavouet sont époustouflants. Il y a de l’émotion à voir émerger tout au long de Tokyo Sanpo son coup de crayon qui capte comme de rien les ombres, les reflets, la lumière (je suis muet d’admiration devant ses toits), son utilisation incroyable, mixte photographico-crobardique, des crayons de couleur, ses perspectives étrangement naturelles à l’oeil, sa maîtrise de la mise en page ludique et harmonieuse.
Il y a de la joie à voir exploser ce talent dans Manabé Shima dont le papier et l’impression mettent merveilleusement en valeur ces créations graphiques bien plus fortes que des photos ou de la vidéo et qui, après une unique lecture, s’ancrent profondément en nous.

Ceux qui ont la chance de connaître le Japon peuvent témoigner de la justesse sensible du Japon présenté par Florent Chavouet. Un Japon au quotidien doux, qui a un goût des années 50, à la Prévert, peuplé de gourmands, de gourmets, de vieux, de bourrus, de gentils, bercés par une nature vibrante aux formes martiennes. Offrir Tokyo Sanpo ou Manabé Shima, c’est offrir une authentique expérience japonaise, précieuse, rare, pour une vingtaine d’euros, à ceux qui autour de vous rêvent de ce voyage.

La dernière raison de s’offrir et d’offrir les livres de Florent Chavouet, c’est d’avoir le sentiment de contribuer à réparer une injustice. Un talent comme celui de cet auteur est si rare qu’il mérite d’être soutenu. Florent est encore jeune mais il mérite mieux que des voyages si ric-rac qu’il lui arrive de dormir dans un ancien wagon de train qui sert de jeu dans un parc pour enfants. On souhaite à Florent Chavouet de vendre suffisamment de livres pour pouvoir entrer dans les meilleures conditions possibles en contact avec l’autre Japon abyssal qui l’attend ici : celui de la beauté absolue, éternelle de Kyôto. Qu’il saura partager avec tous avec son talent unique.

Florent Chavouet : Tokyo Sanpo ou Manabé Shima.


 
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