La beauté sésame
Mardi, l’atelier Poésie sur le sonnet en x de Mallarmé dont le poète donne dans sa lettre à Cazalis du 18 Juillet 1868 les clés principales : le rien à comprendre / les mirages du rêve et du vide.
« J’extrais ce sonnet, auquel j’avais une fois songé, d’une étude projetée sur la Parole : il est inverse, je veux dire que le sens, s’il en a un, (mais je me consolerais du contraire grâce à la dose de poésie qu’il renferme, ce me semble) est évoqué par un mirage interne des mots eux-mêmes. En se laissant aller à le murmurer plusieurs fois on éprouve une sensation assez cabalistique. C’est confesser qu’il est peu « plastique » comme tu me le demandes, mais au moins est-ce aussi « blanc et noir » que possible, et il me semble se prêter à une eau-forte pleine de Rêve et de Vide ».
Et dimanche dernier, à la radio, une émission sur le coup de dés et son exploration typographique de l’espace de la page.
Et j’ai eu honte.
Honte que l’un des plus grands poètes français ait été à ce point ignorant de l’art asiatique qu’il ne puisse se rendre compte que ce qu’il traque, sans le savoir, comme un barbare de génie qui tenterait seul de reformuler la grammaire la plus élémentaire d’une science qu’une autre civilisation aurait poussée à son plus haut point de raffinement, que ce qu’il traque, c’est la beauté à laquelle donnent accès la calligraphie et le lavis asiatiques.
J’ai eu honte, plus d’un siècle après la mort du poète, qu’aucun commentateur, universitaire, spécialiste ne nomme l’évidence : Mallarmé est un calligraphe qui s’ignore, un peintre sumi-e qui n’aura jamais eu la chance de tracer un kanji.
Il faut imaginer un Bach ou un Beethoven qui n’auraient pas appris la musique.
Qui bricoleraient en autodidactes des chansons célébrées par les intellectuels de leur culture, des intellectuels qui ignoreraient par culturocentrisme, morgue et absence de curiosité, l’existence de l’art de la fugue ou de l’opus 111 créés par d’autres civilisations, des œuvres pourtant aisément accessibles.
Voilà la situation de l’art occidental tant qu’il continue à ignorer l’Asie.
J’ai eu honte qu’après des années d’études universitaires et une curiosité pourtant active, aucun canal pédagogique ou culturel ne m’ait donné accès en Occident à la beauté si intense, si profonde qu’explore depuis des siècles l’Asie.
Quand Mallarmé sonde dans le sonnet en x le vide, le néant, les mirages du rêve dans le blanc et le noir, il est, comme le réincarné hanté par ses vies antérieures, d’un poète chinois ou d’un moine zen dans la transe murmurée du sûtra du coeur diluant dans l’eau et l’encre le filet de son âme pour faire un avec 無.
Le sonnet en x c’est un ensô qui s’ignore.
Quand Mallarmé dans le coup de dés se fait laborantin typographique, il met en lumière le caractère dérisoire et laid de l’alphabet latin. Son incapacité à accéder à la magie incantatoire, surpuissante, corporelle, de la calligraphie asiatique.
Ma honte de l’ignorance et de l’inculture de la société qui m’a éduqué vacille tout d’un coup à l’idée d’une hypothèse. Que la morgue provincialiste existe en Occident, c’est une évidence. Mais elle n’est peut être aussi simplement que la conséquence du prix d’entrée incroyablement élevé requis par les kanji. Elle est peut-être simplement l’effet d’un sentiment d’infériorité refoulé. Ici, je n’accuse pas : je témoigne.
Mon expérience me fait croire qu’il est difficile d’accéder à l’art asiatique sans avoir passé des centaines d’heures à tracer des kanji, sans avoir jamais dilué son encre, sans avoir jamais tenu de pinceau au dessus d’un washi.
Il faut avoir senti dans son bras, dans son corps, dans son souffle, le rythme, le flot, les appuis, les caresses, les syncopes, les ruptures, l’harmonie, l’espace, le plein et le vide, le délié et le tranché, le flou et le fin, pour les identifier ensuite dans les œuvres et le monde qui nous entourent, pour entendre les échos des transes qui s’appellent, pour les sentir dans une branche, une danse, un pli de tissu ou de poterie, un air de shakuhachi.
Mais qui en Occident pourrait proposer la nécessité d’introduire la calligraphie à l’école alors que le grec a disparu et que l’anglais de Wall Street est le seul passeport linguistique attendu ?
Quel intellectuel occidental a-t-il le temps d’apprendre pendant de longs mois, pendant des années, à tracer des kanji ? Pour quel bénéfice ?
L’émergence économique et géopolitique actuelle de la Chine, son poids démographique, l’espoir que ses classes intellectuelles et bourgeoises renouent avec le raffinement Song, seront peut-être des facteurs de changement de cette situation.
On ne peut que souhaiter aux générations futures que les plus grands artistes contemporains accèdent à la beauté asiatique, s’en nourrissent, intègrent son apport à la beauté occidentale afin de créer des œuvres plus fortes encore que celles que nous connaissons et qui honoreront davantage l’espèce humaine.
Tous ceux qui se trouvent aujourd’hui en situation de « passeur » ont ce devoir de transmettre, d’introduire, de diffuser, de promouvoir la beauté à laquelle ils ont la chance d’avoir accès.
Mais il ne s’agit là que d’une idée de court ou moyen terme. Que peut-on souhaiter à très longue échéance au genre humain s’il existe encore dans plusieurs millénaires ? Le paradoxe est le suivant : les alphabets occidentaux apparaissent, quand on connait les kanji, infantiles et laids, mais le principe même de l’alphabet permet un système d’écriture rapide à apprendre, aisé à retenir, qui ne demande pas l’incroyable énergie mentale et la pratique incessante qu’imposent les idéogrammes. Pourtant, les idéogrammes et notamment les chinois qui sont le résultat de millénaires de génies qui progressivement ont créé l’anaxialiste kaisho, conduisent la main, l’œil, l’esprit à percevoir le monde, à le penser, à le célébrer avec une sensibilité et une profondeur dont je témoigne à la première personne du singulier – encore embué par l’excitation du débutant – qu’elle m’apparaît incroyablement plus forte que l’accès au monde que promeut l’alphabet.
Le kaisho est là depuis plus de quinze siècles. Il est pourtant évident que cette forme d’écriture peut être encore améliorée et que l’accès au monde que cette évolution apportera rendra l’existence plus belle.
L’être humain qui voudrait laisser pour longtemps son nom dans l’histoire sera le génie, calligraphe, linguiste, qui proposera à l’humanité un système d’écriture qui combinera l’ergonomie de l’alphabet et la beauté sésame des kanji.


