31 décembre 2011

Déneige

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 17:30

Pour montrer au vendeur de luges

Je retourne au village.
Dans la ferme de famille
isolée
vide
- loin du village.
Celle du plateau.
Du petit plateau difficile d’accès
en été.
Celle dont on ne descend pas
en hiver.

Je dois terminer mes traductions.
Je n’ai plus que cela.
Mes traductions.
Depuis qu’elle est partie.

Je traduis du japonais classique.
De l’époque Heian.
En japonais contemporain.

Elle m’a dit
j’ai de l’affection pour toi
beaucoup de tendresse
tu es un homme bon
ce que nous avons vécu était bon.
Merci.
J’ai honte.
Je coupe mes ongles courts pour ne pas
laisser de traces sur mes pommettes.
Mais je m’en vais.
L’amour fou ne s’explique pas.

Elle a confié les enfants à sa mère.
Je n’ai jamais su m’en occuper.
Je n’en voulais pas.
Je n’ai jamais voulu d’enfants.
Les enfants, c’est bruyant.
J’ai toujours su que je leur crierai dessus.
Que je leur ferai sentir, chaque jour, combien ils
trahissent mes espérances
combien ils ne pourront jamais face à moi
se sentir simplement
acceptables.

Je retrouve mon regard dans les pupilles de mon dernier.
Il a trois ans. Il a peur de moi.
Ca me terrifie,
de lui faire du mal.
Je hais mon père.

Je me souviens quand il me dit
qu’il hait le sien.
Il n’y a rien à traduire
dans le patrimoine de la haine.

Les hommes haïssent leurs fils
parce qu’ils se haïssent
parce qu’ils haïssent leur père
de les avoir haïs.
Ca n’a pas de sens.

Où sont donc les femmes pour empêcher cela ?
Parties avec leur amour fou ?

Qui traduira cette démence
dans une langue noble
qui deviendrait
patrimoine d’amour ?
Etre un père qui s’aime
qui aime son père
qui aime ses fils
qui fait de son mieux
sans s’épuiser à davantage
qui prend soin de lui
qui prend soin des autres
et pas simplement des mots

L’amour fou ne s’explique pas.

Un 31 décembre
je déneige ma porte
En poussant des cris de bucheron.

Puisse la porte m’entendre,
m’apporter le chaud

Et puisse mes fils sourire
en ébouriffant les cheveux de leurs enfants


30 décembre 2011

Yakshini

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 16:59

Les moines se disputaient l'ouverture de la porte

Je suis grande. Vraiment.
Comme mon intelligence blessée
Comme mes blessures ouvertes

J’ai toujours été plus grande que les autres.
A l’école,
privée,
pour jeunes filles sages,
on se fait haïr, on se fait attaquer
d’être plus grande que les autres.
Ma taille les fait se sentir petites.
Surtout les plus âgées.
Les chefs. Dans la cour.
Dans les toilettes.
Quand les adultes ne sont pas là pour voir.
Les chefs qui tirent leur statut
de se voir comme des grandes.

J’ai le dos vouté.
Je n’ai jamais parlé à personne
de ce qu’on m’a fait
dans les toilettes.
J’ai peur dans la foule.
Je reste chez moi.
Me ruine en taxi.
J’aime internet.
Mon visage n’exprime rien.

Les hommes se sentent petits
quand ils me tiennent dans leurs bras.
Ca les diminue. Ca les inquiète.
Ils ne se sentent pas suffisamment petits
pour retrouver leur vieux rêve :
avoir six ans contre la poitrine de leur mère.
Mais ils ont cette moue invisible
d’un singe face à un sequoia.
Ils jouissent vite.
Je ne m’en rends même pas compte.
Je me sens laide.

J’ai des formes.
J’ai des courbes.
Des seins, des hanches, des fesses.
Je ne suis ni plate comme une planche
ni rectangle comme une planche
comme toutes les femmes si fines
si belles d’ici.
J’aime mes seins fermes.
Je me sens laide.

Mes seins, mes courbes
font de moi une proie.
Les hommes dans la rue me pressent.
Dans le couloir des gares
ils font des gestes obscènes
en me montrant les mangas érotiques
qu’ils lisent sur leur smartphone.
Les couples de salarymen saouls qui se soutiennent
pour rentrer chez eux
me traitent de tous les noms.
Tout ce qu’ils s’interdisent d’exprimer
face aux femmes planches
sort sur moi
comme un vomi.

Je n’ai jamais parlé à personne
de mes deux
tentatives de viol.
Je me sens laide.
J’ai tout le temps peur.

Il est plus grand que moi.
Pas de beaucoup.
Mais c’est la première fois.
Nous nous rencontrons sur le net.
Il voit la Vénus bleue de Matisse derrière moi.
Il est lourd sur ma poitrine.
Je n’ai pas l’habitude.
Il me fait jouir.
C’est la première fois.
Depuis dix ans.
Il me dit que je suis belle.
Je hausse les épaules.

Il me caresse.
Longuement.
Ni comme un animal.
Ni comme un enfant.
Sa paume est ferme
pleine
sur la combe qui relie mon sein à mon épaule
sur la base de mon cou
sur l’os de ma hanche.
Nous nous faisons face
allongés sur le futon
mon jeune chat sur nos pieds.
Il passe sa main les yeux fermés.
Je ne ressens rien.

Le lendemain il me dit que nous n’avons pas d’avenir.
Que je suis trop blessée
qu’il a déjà été le thérapeute d’autres compagnes
qu’il s’est promis de ne plus l’être.
J’ai l’habitude.
La souffrance fait sortir de moi des mots violents.
Qui me font mal à dire.
Car mon coeur est bon.
Je suis blessée.
J’ai mal.
Je me sens laide.

Mais il m’a fait jouir.
Mon besoin de plaisir a toujours été grand.
Quinze jours plus tard, je l’appelle.
Je le revois.
Il me prend dans ses bras.
Je m’y sens bien.
Il me dit qu’il ne peut résister à mes seins.
Il les caresse.
Silencieusement.
La façon dont il me touche n’est pas sexuelle.
Il me parle de son enfance en Inde.
Il me sert un darjeeling.
Un first flush de l’année.
puis va chercher un bol.
Un chawan.
Une copie d’un raku noir.
Me prépare un macha.
Sans cérémonie. Dans sa cuisine.
Je prends le bol à deux mains.
Il pose ses mains sur les miennes.
Il me dit
tu es un raku noir
Je quart-de-sourire et hausse les épaules
mais mon intelligence blessée, vivante,
a compris
avant même qu’il n’ouvre la bouche.

Il va chercher un livre.
De sculptures indiennes.
Il dit : j’ai choisi de ne pas prendre
celui sur les Vénus préhistoriques.
Il me montre les Yakshinis.
Mon intelligence blessée, vive,
bien muette
bien terrée
comprend avant même qu’il n’ouvre la bouche.
Il ne dit rien.
Je vois mon corps.

Je vois mon corps.


Un homme

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 0:20

Nakamura San : la main gantée de blanc qui protège la tête du passager quand il entre dans le taxi

J’ai intégré
depuis tout petit
que je suis là
pour me sacrifier.

Je suis un homme
Je suis jetable

Ma femme est bête
Mes enfants stupides
Ma famille haineuse
Mais je dois crever.
Pour eux.
Sans me poser de questions.
Sans pleurer sur l’injustice.
Parce que c’est juste comme ça.
Un homme, ça se sacrifie.
Ca se tue au boulot.
Seul.
Au loin.
Ca envoie toute sa paie.
Ca mendie son argent de poche.

Je suis un homme
Je suis jetable

Pour mon anniversaire
ma femme m’appelle.
Le réseau ne passe pas toujours.
Je suis bucheron.
Dans les vallées noires.
Dans les vallées qui glissent
Dans les vallées froides
où le soleil pointe bien après nous
où le soleil pointe bien avant nous
Il me manque un doigt.

Cette nuit je fais un rêve
et ce matin je suis toujours dans mon rêve.
Il me terrifie.

Je suis dans un bateau.
Avec ma femme.
Le bateau coule.
Le radeau n’a qu’une place.
Elle me regarde.
Elle me dit : je suis une femme.
Depuis toujours les femmes et les enfants d’abord.
Mon ventre peut porter d’autres fruits.
D’autres hommes feront fleurir mon utérus
et l’humanité survivra comme elle a toujours survécu ainsi :
les hommes se sacrifient
les hommes sont jetables

Je lui retourne son regard
ne lui souris pas
monte sur le radeau en la regardant couler
Je lui montre mes neuf doigts.

Tu vois ces mains ?
Elles feront fleurir des foyers
Elles protégeront et nourriront d’autres enfants
Je suis un homme
J’ai le droit à la vie
J’ajoute du chaud au monde
J’ai le droit de pleurer

et que quelqu’un prenne soin de moi


28 décembre 2011

Déjà poneys

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 20:47

J'avais pas trop envie de lui demander l'heure

Je lis Heidegger dans le texte.
Je pense à la mort, au néant, tous les jours.
Je reviens de ma retraite, annuelle,
dans l’un des temples zen les plus stricts de Kyôto.
Et l’Etre m’envoie ces dasein là.

Mon voisin de droite me tutoie.
Immédiatement.
Il vient de Nouméa.
Il a soixante ans.
Il est de Perpignan.
Il ne peut s’arrêter de bouger.
Je réponds poliment.
La civilisation commence à la frontière des êtres.
Alors il se lâche.
Il me demande si j’aime le Japon.
N’attend pas ma réponse.
Tu sais pourquoi les Japonais me font peur ?
Non
J’ai peur qu’ils deviennent des chevals (sic, avec l’accent).
Ah
Ben voué, ils sont déjà poneys
Je vous demande pardon, je ne comprends pas.
Déjà poneys, des Japonais !
Je le regarde sans bouger et avec un ton heidegerrien lui dit
Je ne crois pas pouvoir tenir 13h
Mon ton doit être juste.
Immédiatement après l’extinction du signal « attachez votre ceinture »
il se rue sur la première place vide au loin.

Mon voisin de gauche, japonais trentenaire, me demande de le prendre en photo.
J’ai pitié.
Je suspecte chez lui un probable syndrome génétique.
Obésité, lenteur, facies spécifique, voix non testostéronée.
Il sort une trousse rose avec des breloques en faux diamants.
Il sue. Il est vraiment énorme.
Il pose sur son ventre un ipad avec une protection rose.
Et se met à regarder des clips d’idoles japonaises.
Il connaît les paroles par coeur.
Il ne changera pas de place comme le comique perpignanais.
Je ne bougerai pas.
Il tourne sa tête. Me regarde fixement.
Pour que je lui parle.
Je regarde droit devant moi.
Avec mon regard de lecteur d’Etre et Temps.
Il trépigne comme un fumeur en manque.
Mais a trop peur.

Il fera la conversation avec le steward français.
Tout droit sorti de la Cage aux folles.
Je me demande s’il fait tailler sur mesure ses chemises blanches à manches courtes.
Pour épouser les formes de son torse de bodybuilder impressionnant.
Un bodybuilder au visage et au teint de surfeur.
Aux gestes de petit rat de l’Opéra.
Je me demande s’il pense à la mort et au Néant tous les jours.
Je me demande ce qui lui arrive à l’intérieur quand il cesse de sourire.
Je lui souhaite mentalement d’approcher le dévoilement de l’Etre.
Dans l’angoisse de l’absence de sourire.

C’est à ce moment là qu’il s’approche tout, tout près de moi
me regarde dans les yeux
et me dit façon Michel Serreau

Les Japonais, j’ai peur qu’ils deviennent des chevals


27 décembre 2011

Un tiret de lumière

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 10:50

sur le mur des lendemains

Je dors.
Quelques micro-secondes.
Mes paupières se ferment lentement
Je lutte pour maintenir ne serait-ce qu’un tiret de lumière
Puis tout se ferme
le monde, le matin
le bleu sur la mer
mes paupières touchent
le temps de dire – un -
Mon genou se lève
légèrement
le moteur fléchit
on l’entend
mes passagers l’entendent
mes oreilles l’entendent
cela me réveille
je tends ma cuisse
le moteur repart
on l’entend
mes passagers l’entendent
ils se demandent pourquoi
à l’arrière – ils ne voient pas mes yeux
ils se demandent si je joue
si j’ai suffisamment d’essence
j’ai honte
je me raisonne
comme tous les jours
comme tous les jours – plus jamais -
puis le silence
la chaleur
mon silence
si fort contre ma joue
je la mords
la berceuse gagne
mes poignets tanguent
on va s’en sortir
on ne va pas mourir
ils vont prendre leur avion
- un -
moteur
genoux
tiret de lumière
- un -
coup de volant
je vois
le boeing qui décolle
- un -
il ne faut pas
que je les tue
- un -
je ne dors pas
je ne dors pas

-

Voilà nos vies ?


 
Articles récents :