Déneige
Je retourne au village.
Dans la ferme de famille
isolée
vide
- loin du village.
Celle du plateau.
Du petit plateau difficile d’accès
en été.
Celle dont on ne descend pas
en hiver.
Je dois terminer mes traductions.
Je n’ai plus que cela.
Mes traductions.
Depuis qu’elle est partie.
Je traduis du japonais classique.
De l’époque Heian.
En japonais contemporain.
Elle m’a dit
j’ai de l’affection pour toi
beaucoup de tendresse
tu es un homme bon
ce que nous avons vécu était bon.
Merci.
J’ai honte.
Je coupe mes ongles courts pour ne pas
laisser de traces sur mes pommettes.
Mais je m’en vais.
L’amour fou ne s’explique pas.
Elle a confié les enfants à sa mère.
Je n’ai jamais su m’en occuper.
Je n’en voulais pas.
Je n’ai jamais voulu d’enfants.
Les enfants, c’est bruyant.
J’ai toujours su que je leur crierai dessus.
Que je leur ferai sentir, chaque jour, combien ils
trahissent mes espérances
combien ils ne pourront jamais face à moi
se sentir simplement
acceptables.
Je retrouve mon regard dans les pupilles de mon dernier.
Il a trois ans. Il a peur de moi.
Ca me terrifie,
de lui faire du mal.
Je hais mon père.
Je me souviens quand il me dit
qu’il hait le sien.
Il n’y a rien à traduire
dans le patrimoine de la haine.
Les hommes haïssent leurs fils
parce qu’ils se haïssent
parce qu’ils haïssent leur père
de les avoir haïs.
Ca n’a pas de sens.
Où sont donc les femmes pour empêcher cela ?
Parties avec leur amour fou ?
Qui traduira cette démence
dans une langue noble
qui deviendrait
patrimoine d’amour ?
Etre un père qui s’aime
qui aime son père
qui aime ses fils
qui fait de son mieux
sans s’épuiser à davantage
qui prend soin de lui
qui prend soin des autres
et pas simplement des mots
L’amour fou ne s’explique pas.
Un 31 décembre
je déneige ma porte
En poussant des cris de bucheron.
Puisse la porte m’entendre,
m’apporter le chaud
Et puisse mes fils sourire
en ébouriffant les cheveux de leurs enfants




