31 janvier 2011

Atelier Poésie, mardi 8 février 2011, Yoshida Yama, 14h30 : Salah Stétié

Filed under: Atelier Poésie — Stéphane Barbery @ 12:24

Salah Stétié, Yoshida, Inari

Cet atelier mensuel d’échanges franco-japonais sur la poésie est libre d’accès. Il est gratuit.
Il se déroule chez moi à Kyôto (5mn de l’arrêt de bus Ginkakuji Michi).
C’est la raison pour laquelle les personnes qui voudraient y assister pour la première fois devront impérativement me contacter au préalable : barbery@gmail.com

La langue de l’atelier est le français. Toute personne, quel que soit son niveau de français, peut y participer.

Chaque séance est généralement consacrée à un poème classique ou à une série de poèmes d’un auteur classique.

L’essentiel de l’atelier consiste en une lecture collective à voix haute (mais chuchotée) du ou des poèmes. Cette lecture est le point de départ d’une interrogation sur l’esthétique française et ce qui la différencie de l’esthétique japonaise.

Texte étudié lors du prochain atelier : Raucité de Salah Stétié

*

3 – Raucité

Au sommet de la vague il y a la frange
Du soleil et les équilibres du sel

Mille épées dans le nid brûlé à vif
Les oiseaux ont disparu du ciel

Uccelli ! Autour de vous l’éclat
Du lieu sans clé avec ses chambres de verdure

Puis soudain comme un peu de sang dans le jour
Les rochers, les cris durcis, la raucité

*

Salah revient à Kyôto.
Tout contact avec Salah donne la sensation que la colonne vertébrale de notre âme est redressée.
On se prend à se tenir droit avec plaisir. Avec fierté.
Les mots du français retrouvent le goût qu’ils avaient quand on découvrait la poésie, adolescent.
Croiser Salah, c’est entendre plus fort, l’appel autrement aujourd’hui étouffé de la beauté. Etouffé au point qu’on doute de son existence.

L’homme vert, Khidr ou Khisr, est en Islam le compagnon de route des voyageurs de terre ou de mer, un passeur d’hommes et un passeur d’âmes. (…) Les caravaniers perdus dans les immensités sans fin l’invoquent à l’heure du grand péril, les marins égarés sur la mer le supplient à l’instant du grand tourment : il est celui qui lève les doutes et qui sauve. (…) Ce guide spirituel, ce passeur de gués et des isthmes, ce libérateur des ensablés, cet affranchisseur à la main verte, ce médiateur, c’est par lui, assure la tradition, que verdoie ce qui en nous est désert et que s’éclaire ce qui de nous est désir.

(in Réfraction du désert et du désir, Babel Editeur, Mazamet 1994. Cité par Yves Leclair dans le numéro spécial de la revue Nunc consacré à Salah Stétié.)

Salah est plus qu’un Khidr. C’est un homme émeraude.

Liens :


23 janvier 2011

L’Accueil de la couleur du temps dans le thé

Filed under: Accueil,Voie du thé — Stéphane Barbery @ 7:57

Retirer l'absence

「 茶道 = 迎 (魂・実・美)
La voie du thé est triple Accueil : de l’âme, du monde, du beau. 」

Dans une chashitsu identique, le monde d’une aurore d’été, d’une sieste d’hiver ou d’une nuit de tsuyu ne sont pas les mêmes mondes.
L’âme amoureuse, en colère ou endeuillée, d’une même personne, n’est pas la même âme à accueillir.
L’accueil du beau, lui, est un phare intemporel, indépendant des modalités spécifiques de rencontre et d’humeur d’une cérémonie. Un phare dont le maître s’approche doucement au fil de l’éducation de son goût, de ses connaissances et de la maîtrise de tous les registres pianistiques de sa technique.

Pour accueillir le monde et l’âme, le maître de thé ne pourra donc jamais répéter à l’identique une cérémonie qui aura pu fonctionner dans le passé. Pour accueillir, il doit accueillir l’ici et le maintenant de la cérémonie. Il doit accueillir non simplement l’âme spécifique de son invité mais également l’état d’esprit, l’état émotionnel spécifique de cette âme au moment de la rencontre.
Cette modulation psychologique est triple : accueil de l’état spécifique de l’invité, accueil de son propre état spécifique comme accueillant (fatigué, coupable, honoré, tendre, étranger, …) et accueil de l’état spécifique de sa relation à son hôte (proche ou lointaine, sereine ou perturbée).

Bien sûr la structure profonde de l’âme du maître de thé et de celle de l’accueilli, la nature de leur relation, indépendantes des variations de l’instant, produiront les caractéristiques dominantes de la rencontre.
Si Bach se met au clavier, il composera du Bach.
Si Chopin se met au clavier, il composera du Chopin.
Et leurs musiques seront identifiables dès les premières notes, quel que soit le moment de leur vie, la saison, l’heure où ils jouent, quelle que soit la personne pour laquelle ils jouent.
Et aucun des deux ne jouerait un air de requiem pour accueillir une jeune femme séduisante ou une danse insouciante pour accueillir un ami dans la peine.

La difficulté dans la voie du thé vient du fait que le protocole ne dispose pas des mêmes richesses et libertés d’expression qu’un piano. Le protocole du thé doit rester un cadre stable, un repère fixe pour permettre l’entrée dans le sanctuaire de la transe. C’est dans la subtile interprétation musicale du protocole que repose l’accueil de l’état spécifique des âmes et de la relation.

Une jeune femme qui aurait régulièrement accueilli son amant dans le thé d’une façon amoureuse et légère, échouerait et trahirait la voie si elle tentait d’appliquer cette ambiance passée dans une nouvelle cérémonie qui aurait pour fonction de laver le coeur du couple après une journée de tensions.
Pourtant elle servirait le même thé. Elle déploierait la même chorégraphie.

Le maître de thé montrera son art en identifiant l’humeur des âmes présentes lors de la cérémonie (et pas uniquement leur nature profonde), la tonalité de leurs relations. Son intervention sera guidée par ce qui seule donne du sens au thé au-delà de l’accueil, la bienveillance : apaiser, sécuriser, rendre confiance, abluer.

Un premier moyen simple consiste bien sûr à choisir avec soin les objets de la cérémonie. Notamment, pour ce qui est du plus évident, l’arrangement du tokonoma : en faisant parler les fleurs, par l’explicite du zengo de la calligraphie, par les implicites subtiles d’un objet.
Par le choix des notes d’un encens : mystique, réconfortant, ou léger.
Par le choix du bol où se poseront les lèvres.
Le choix du récipient d’où sera tirée l’eau pure.

Mais peut-être le maître ne sera pas en situation de choisir ces éléments.
Peut-être, débutant, ne possède-t-il qu’un set unique dans son appartement occidental.
Peut-être est-il en voyage, chez un ami, en visite à l’hôpital.

Alors, il ne dispose que de son corps. Du souffle, des mouvements de son corps.
Pour une chorégraphie aux formes fixes.
Alors il joue du temps.
Il accueille la couleur du temps.
Le temps du temps.
Son poignet se fait vif ou ralenti x16
Il accueille la vibration de la micro seconde.

Et si la couleur est froide, il la réchauffe.
Est-elle incandescente, il l’apaise
Fatiguée, il l’énergise.
Tendue, il la berce.

Il danse et harmonise sa danse à la couleur du temps.
Il danse et conduit l’accueilli au point de contact
où l’humeur ne compte plus
où la porte des variations est passée
il danse et conduit l’accueilli au point de l’accueil

du monde, du beau, de l’âme


18 janvier 2011

L’assiette

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 7:55

Cake banane et thé glacé

Je suis l’assiette du restaurant
la dernière assiette sur la pile
La première a être posée sur une table
le matin

Le restaurant est vide
Le patron a beau faire
le restaurant est vide

Le patron,
c’est la première fois qu’il est patron.
Son téléphone sonne souvent.
C’est le patron du dessus qui l’appelle.

Ceux qui sont entrés
une première fois chez nous
reviennent.
Pour la lumière du jour
l’espace
le calme
les réussites des designers
et le buffet de Kyôto
fin
abordable

Le patron a fait de son mieux
Il ne sait pas comment faire plus

Mais personne ne va
à l’angle sud-ouest
du nouveau Yodobashi camera
personne ne sait même qu’il y a des restaurants
dans ce coin-là
Tout le monde pense que les restaurants,
tous les restaurants,
c’est à l’étage des restaurants
au 6ème sous les parkings
pas au rez-de-chaussée

Je suis comme neuve
Le restaurant est vide.
Fermera-t-il ?

Le patron rit doucement
quand il en parle à ses amis.
Et ses amis savent
que son rire n’est pas un rire.
Ils sont émus
en se disant aussi
quelle idée, mais quelle idée
d’avoir ouvert là
d’avoir ignoré l’évidence
que personne
ne viendra jamais au coin sud-ouest
du rez-de-chaussée

Le patron va prier à Tôji
Il a acheté des livres de mandala
pour voir qui s’occupe du sud-ouest.
Depuis, il prie Kannon et Katen.
et maintenant qu’il sait que Katen
est le dieu du feu
il a toujours un briquet dans sa poche

Mais les dieux ont beau être forts et bienveillants
pour ceux qui montrent
de la force et de la bienveillance
la pousse d’arbre parfaite
que tu plantes au mauvais endroit
ne pourra jamais trouver en elle seule
les ressources de grandir

Ca, c’est le kami des assiettes qui nous l’a expliqué
Il ne me l’a pas expliqué personnellement.
Il l’a expliqué au modèle dont je suis la copie.
Les kami, même d’assiettes, ne prennent soin
que des modèles, pas des copies.
Mon modèle, elle est gentille.
Elle nous tient des staff meeting.

Mon modèle, c’est comme un arbre idéal
qui aurait trouvé dans le buffet
son lieu idéal
Elle nous promet qu’un jour
nous serons dans tous les buffets du monde

Je ne suis pas plate
J’ai des formes féminines,
cambrure et décolleté :
trois fois trois fossettes
comme des écrins de dégustation

J’ai des collègues d’autres buffets,
plates,
même belles et en bois,
qui se plaignent.
Elles nous disent sur le réseau
qu’elles ont honte,
honte des amas qu’elles endossent
des sauces qui s’entre-mouillent
mais surtout des restes.
Elles nous disent que c’est dur
de se sentir responsable d’un gâchis
que la destinée d’une assiette
c’est d’être vide
pas vidée,
à la cuillère,
dans le sac à ordures

Nous, quand on est utilisées,
ça ne nous arrive jamais.
Les amas, on ne connaît pas.
Nos courbes invitent à la gourmandise
à la quantité juste
qui optimise le plaisir
du palais et des yeux,
et l’esprit du client
qui veut manger pour plus qu’il ne paye
parce que même s’il n’a pas faim dans un buffet
il serait bête
s’il mangeait pour moins que le forfait

C’est un secret.
Je ne dois pas le dire.
Notre modèle nous a fait promettre
de ne pas le répéter :
le kami des assiettes
lui a dit qu’une kami de premier niveau
chargée de l’anti-gaspi par les représentants du Tout
a commandé une étude de faisabilité
pour reproduire l’esprit de notre modèle
partout dans l’ici-bas.
Là-haut, ils en ont marre.

Des kamis de deuxième rang planchent déjà sur la campagne
« pour que des formes justes partout
suscitent la justesse toujours »

Ca me fait tout drôle d’être l’objet d’étude des kami

Je suis l’assiette du restaurant
la dernière assiette sur la pile
La première a être posée sur une table le matin

sur ma table vide ce matin
inutile
je me sens fière

[18 décembre - 18 janvier : fin des Portraits japonais]


17 janvier 2011

Souffler

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 8:21

Bientôt plouf

J’ai erré
dans plusieurs pays
dans plusieurs langues
dans plusieurs maisons
avec des chiens
des métiers
des chats
des amis
des compagnes
des livres
de bons pianos

des buts nobles
et alimentaires

Je ne me suis jamais vraiment trahi
même en me trahissant
parce que je savais que je n’étais pas

où je devais être

Et maintenant
un visa renouvelable sur mon passeport
je suis ici
dans mon souffle
dans le hors du temps
chez moi
enfin chez-moi

sans chien
sans biens
sans piano
sans but

Je n’ai pas les bons yeux
la bonne taille
le bon corps

Je ne comprends pas ce qu’on me dit
les adultes ont pitié de moi quand je parle
les enfants se moquent
après plusieurs années
je ne peux pas lire le journal
les poèmes
je suis l’intrus manifeste
qui ressemble au touriste

je suis chez moi

je suis l’étranger qui reste ici
parce que le hors-temps est chez-moi
pas pour les femmes qui sont ici des femmes
mais parce que l’étrange d’ici est ma
maison
là où j’ai grandi
on ne sait pas quand

je suis canadien
on me prend pour un américain
on me parle de la bombe atomique
on se force à être poli
mais on ne m’aime pas
parce qu’on me prend pour un américain

Je suis québécois
musicien
mon maître m’enseigne
le shakuhachi
et les bonsai

Je n’aime pas les bonsai
c’est trop petit
trop tordu
trop ostensiblement contrôlé
je ne pourrai jamais dire cela
à mon maître

Il a le droit d’avoir le mauvais goût
de créer des doubles
magnifiques
émouvants
de ce qu’on a forcé en lui

- on ne crée toujours jamais que des doubles

Je m’excuse auprès des arbres
quand je vais marcher
seul
en montagne
avec le shakuhachi
que m’a fait acheter mon maître
cher
parfait pour mon niveau
parfait pour ma musique

Dans la montagne
j’y crée des doubles
des miroirs de mon chez-moi
des miroirs de mes départs
de mes essais
honnêtes
d’acclimatation
à mes contemporains
à mon temps
étranger au hors temps
à mon temps américain

Et je m’adosse à un arbre
ma colonne vertébrale se connecte à l’intemporel
de l’arbre
à l’intemporel des arbres
de tous les arbres de tous les temps
je souffle la non mélodie d’un double
qui perçoit le contemporain
comme une maladie de peau
un psoriasis
Je souffle le hors temps
et la grattouille cicatrise
comme si elle n’avait jamais existé

elle reprend sa place légitime
dans le néant qui n’a pas de place
en la mémoire

A mon arbre
je souffle
soufflé par mon arbre
je souffle le hors temps
comme sur une pierre
qui ne pourrait survivre de ricocher au
lac

que parce que des amis
soufflent
civilement
sur elle


16 janvier 2011

Futaoki

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 8:51

Placer le signe d'eau sous le feu, sur la cendre

Je travaille le métal
Je fonds
Je forge
Je suis belle et douée
J’ai toujours suivi mon chemin
Papa est juge
J’ai de belles cicatrices sur les mains

J’ai compris, étudiante d’art,
que ça dérange les hommes
qu’une femme
travaille le métal.
Même pour les bijoux

Les femmes ne devraient pas se mêler
du pouvoir de rendre mou le bien dur
ça leur angoisse le tchintchin

Un homme ça a le droit de risquer
de s’abîmer les mains, le corps
C’est dans ce risque qu’il se sent
mâle

Mais une femme
il faut protéger son enveloppe
son intégrité
comme si elle n’était toujours
qu’un placenta ambulant
une baudruche

Je suis belle, douée et futée.
Je n’y suis pour rien.
Ca fait de moi une proie
à mettre sous vitrine.

Papa m’a appris à briser les vitrines
à suivre le juste
Maman à cueillir le vrai
chaleureusement
Maman est maître de thé

Le métal, ce n’était pas prévu
ce qui m’est venu d’abord
c’est la terre
les bols

A la fac, la fonderie
se trouve juste avant
le stock de glaise
je voyais en passant
la couleur d’un coulage,
la nuit d’un coulage

c’est la couleur
du soleil
qui m’a fait entrer

Mon atelier s’appelle soleil
entre deux amants
en attendant mon roi
je crée des futaoki

Les futaoki sont des supports
de couvercles de bouilloire

Pendant la cérémonie du thé
le couvercle de la bouilloire métal
chaud à brûler les doigts
à marquer les tatami
doit être posé
avec le respect dû à sa fonction
comme un morceau d’occiput
lors d’une chirurgie cérébrale

J’aime le métal qui court
et sautille dans le sable
saisir la fusion
qui vient d’un soleil
un instant y retourne
au gré d’un souffle
pour courir ailleurs
sur d’autres sables

J’ai créé une nouvelle forme de futaoki :
des futaoki-fûrin
clochettes

Les iemoto me les achètent
chers
ils valent leur prix
On parle de moi comme une iemoto
de première génération

Mes mains et mes yeux
ont parfois envie de plonger
dans la fusion
Mes pensées sont aussi liquides
que mes soleils
leurs éclats font une odeur forte
sur le cuir épais qui me protège,
la sueur de mon front
est sucrée sur mon bandana,
et c’est l’été qui vient
le moteur de ma souffleuse
comme le vacarme des insectes
le silence
et le tintement léger
d’une fûrin

Mes futaoki sont d’hiver
ils font sonner les flocons

Quand le maître
pose le hishaku
puis, un instant plus tard,
le couvercle,
sur mon futaoki
le bruit du vent dans les pins
de la bouilloire
est suspendu
à la chaleur de juillet

tous les plis
de toutes les lèvres
sourient

Mes futaoki sont d’été
ils préparent l’âme au meilleur

L’été, mes futaoki font
comme une goutte
dans un puits d’eau fraîche
qui ferait peur aux enfants
vingt mètres

Mes futaoki d’automne
font le son de l’encens
ceux de la saison des pluies
le cri de l’épervier

J’ai un futaoki pour une cérémonie
en la mémoire d’un mort
un futaoki pour enfant dans une pièce à thé
un futaoki d’amour
pour déclarer, dire encore, thé après thé
sa flamme,
dire qu’on aime
dire je t’aime
je te veux
je t’aime

J’ai un futaoki pour les vieux
un, à offrir à sa nièce
des futaoki pour virils de leur tchintchin
et pour délicates des yeux
des qui font comme des bisous
et d’autres comme des mains qui se tiennent
dans une salle d’attente, à l’hôpital

Je travaille le soleil du métal
et lui pétrit ma vie
de sons

de sons soleil
thé
levant

point du jour

je partage


 
Articles récents :