
Mon père avait un poster d’Escher dans son bureau.
Un exemplaire de Gödel Escher Bach dans sa bibliothèque.
Son livre posthume porte une gravure d’Escher sur sa couverture.
Ca m’est resté.
Je n’ai jamais fini Gödel Escher Bach. J’ai juste été capable de crâner pendant longtemps en parlant du rapport fond/forme. De la Gestalt. Et d’appeler mon chien, un dalmatien, Gödel.
Fond/Forme, ça me reste. Tous les jours quand je prends une photo. Quand je la traite dans Lightroom. Ou Lo-Mob.
Ca me reste quand je travaille mes kanji. Quand je fouille chez les bouquinistes de Kyôto.
Pour un Occidental cultivé un brin geek, la beauté conceptuelle des œuvres d’Escher, leur exploit comme gravures, sont associés avec fierté à la sensation d’originalité qu’elles suscitent. Escher, ça semble radicalement nouveau, inédit. Hors norme.
En prenant plaisir à Escher, on se sent important d’être moderne, de savoir que notre temps (Escher est mort en 1972) sera associé à ces créations profondes qui dépassent de beaucoup le seul titillement paradoxal qui fait juste sourire les amateurs d’art officiel, eux qui ne voient en Escher que des posters pour taupins.
C’est toujours surpris que je retrouve ici régulièrement ma vieille amie : la honte. La honte de l’ignorant qui s’est baladé infatué. La honte de celui à qui on a fait croire que son éducation humaniste, pourtant curieuse, sérieuse, complète, était vraiment universelle. A qui l’on a fait croire, par l’évidence de l’implicite, que si les arts asiatiques ne méritaient qu’un chapitre exotique dans une encyclopédie de l’art, ce n’était pas le résultat d’un sociocentrisme banal auquel n’échappe nulle société, mais la conclusion d’une évaluation docte validée par des experts selon lesquels rien de majeur ne s’est créé dans l’art hors les frontières de l’Europe.
J’ai honte d’être occidental quand je découvre régulièrement ici des œuvres aussi puissantes que les plus grandes œuvres célébrées en Occident. Mais ignorées. Sauf de rares spécialistes. Ignorées par les Japonais eux-mêmes qui continuent de prendre au sérieux, depuis les blackships de Perry, les critères eurocentrés qui les cantonnent à la préciosité attendrissante.
J’ai honte de continuer à être surpris, honte au fond de la barbarie hypocrite de mon éducation, honte de continuer à être le jouet de l’impérialisme culturel ordinaire. Celui de notre temps. Honte aussi de voir comment les japonais continuent d’intérioriser cette idéologie qui nous conduit à ne pas croire ce qui est sous nos yeux, qui nous conduit à banaliser, à minorer des œuvres qui devraient être célébrées par tous les hommes. Parce qu’elles sont fortes, qu’elles font du bien, qu’elles rendent fières d’être humain.
Or voilà : Escher n’est pas si original que cela. Bien sûr son travail sur les pavages est spécifique, unique. Bien sûr son interpellation constante du « qui voit ? », la fraternité amicale qu’il crée avec la conscience réflexive du spectateur, sont originales et un témoignage mémorable du rapport au monde et à soi du sujet contemporain.
Mais il suffit d’ouvrir ici quelques vieux livres chez un bouquiniste pour tomber, en masse, sur des pré-Escherites fabuleux. L’image qui illustre ce texte n’est pas la couverture d’un catalogue ou l’affiche d’une exposition – que j’appelle pourtant de tous mes vœux. Je l’ai créée sur mon téléphone portable cet après-midi en photographiant trois pages de livres posés sur ma table.
Les grues et les daims sont extraits du Kōrin hyakuzu, un livre de gravures tirées, cent ans après sa mort, de l’œuvre d’Ogata Kōrin (1658-1716), un génie majeur de l’art humain. Combien d’Occidentaux cultivés qui seraient capable de nommer sans difficulté quinze peintres du Louvre en ont-ils entendu parler, ne serait-ce qu’une fois ?
Le détail du pavage de moines guerriers (qu’on peut croiser encore de nos jours lors de la fête de la coupe du grand bambou à Kurama, le 20 juin) est extrait d’une série de livres, achetés une broutille chez un antiquaire, dont le graveur est un génie que je n’ai pas réussi à identifier pour l’instant.
Un mot-clé revient ici régulièrement : gravure. Escher est un graveur. Tous les livres japonais illustrés jusqu’à il y a une centaine d’année étaient gravés sur bois. Quand on feuillette ces livres, quand on a vu les planches de bois sculptées, on est époustouflé. Pas simplement par la prouesse qui relativise la technique pourtant fabuleuse d’Escher. Pas simplement par le fait que cette industrie du livre impliquait un nombre incommensurable de générations de graveurs de génie au simple statut d’employés artisans (avec cet abîme de la question de l’impossibilité de l’erreur, sauf à graver à nouveau toute la planche… et ce que cela implique en concentration et minutie sur la durée d’une vie). On est époustouflé d’ignorer ou de découvrir cette réalité, qui a des conséquences nombreuses dans la familiarité d’une culture avec toutes les dimensions du fond/forme. Parce que la gravure, c’est l’art de la Gestalt.
Sous mes yeux à l’instant, un autre vieux livre ouvert : un recueil (imprimé à partir de gravures sur bois) d’empreintes de sceaux célèbres. Gravures de gravures. Presque un point de départ pour une œuvre à la Escher. En Asie, on signe avec un sceau. Une pierre tendre ou un morceau de bois… gravés. En relief ou en creux. La sigillaire asiatique, en un sens, est pré-Escherite…
Prendre conscience de cette réalité ne doit pas nous faire tomber dans le piège, si tentant pour les passionnés, qui consisterait à faire de l’Asie, du Japon, de Kyôto, un lieu d’origine ou une exception méprisée. Pas de complot ni de sur-valeur à accorder aux chefs d’œuvre présents ici.
Juste le devoir, pour tous ceux qui sont en position de passeur, de témoigner, d’honorer, de promouvoir et de rendre accessible à tous, la beauté universelle qui s’y trouve, afin qu’elle inspire comme elle le doit, les œuvres des générations futures.