26 mai 2011

La vie des hommes

Filed under: Voie du thé — Stéphane Barbery @ 18:56

Onjoji, la fuite, la vie

Lord Hideyoshi campe à Odawara.
Rikyu y découvre de beaux bambous de Nirayama.
Il rapporte à son seigneur qu’ils conviendraient pour un vase
de la voie du thé.
Lord Hideyoshi ordonne qu’on coupe ces bambous et que Rikyu travaille à ce projet.
Rikyu crée une pièce magnifique.
Il la présente à Lord Hideyoshi.
Qui ne l’aime pas et la fait jeter dans la cour où elle se casse.
Rikyu crée alors un deuxième vase.
Moins beau que le premier.
Mais qui plait à Lord Hideyoshi.

Plus tard, de rage, après avoir ordonné à Rikyu
de se suicider
Lord Hideyoshi brise le second vase.

Imai Sokyu récupère les morceaux.
Répare le vase.
Qui devient une relique.
Hors de prix.

Rikyu avait récupéré le premier vase brisé
pour son second fils, Shoan.

Lors d’une cérémonie,
à un invité qui s’étonne de voir l’eau fuir du vase
sur le tatami
Rikyu répond :

« Cette eau qui fuit,
comme la vie des hommes »

Cette pensée lui rappelant
le son de la cloche abimée
de Miidera
qu’on appelle également Onjoji
il grave sur le bambou qui fuit ces deux mots
« Onjoji, Shoan »

Ces caractères seront plus tard
recouverts de poussière d’or

(Anecdotes tirées de Stories from a Tearom Window, par Shigenori Chikamatsu. La photo illustrant le texte est celle de « Onjoji », qui se trouve au musée national de Tokyo).


24 mai 2011

Kyôto de poche

Filed under: sociologie — Stéphane Barbery @ 13:42

L'esprit de Kyoto ?

Kyôto fascine parce qu’elle est un musée vivant de traces qui ont déjà disparu de l’essentiel du Japon.
Traces aux formes radicalement étrangères. Traces d’un quotidien radicalement civilisé.
Kyôto comme utopie, uchronie, science fiction, voyage dans le temps et la galaxie.

Pour ceux qui voudraient faire l’expérience de cet étonnement permanent, sans se déplacer, et à prix symbolique, deux recommandations qui peuvent être le point de départ d’années de découvertes et de bonheur :

1) ニッポンの名前 (Nippon no namae)

Il existe des dizaines d’ouvrages sur le principe : « lexique illustré des objets typiquement japonais ». Plusieurs en français, la plupart en anglais.
Le livre, japonais, que je vous recommande ici n’est pas parfait. Il contient de nombreuses planches monochromes trop sombres.
Mais composé par des japonais pour des japonais, il ne dégage pas le côté exotisant, démonstratif, poseur, de ses concurrents. Il est court, complet, et centré sur les objets du quotidien qui fascinent et bouleversent à Kyôto. Les pages en couleurs sont agréables et le texte conçu pour être marginal par rapport aux illustrations.
Pour ceux qui apprennent le japonais, la quasi-totalité des kanji sont associés à leur furigana ce qui en fait également un chouette support d’entraînement à la lecture.

2) 祇園囃子 (Gion Bayashi)

Kyôto, ses temples, ses jardins, ses matsuri et… ses maiko et geiko san (les « geisha »).
Ce film de Mizoguchi (attention à bien prononcer « Mizogucci » – idem pour « Tanigucci » – afin de ne pas passer pour inculte et insultante comme l’actrice qu’on peut entendre lire des textes introductifs sur des DVD du réalisateur sortis en France), donne à voir une culture qui reste encore vivante aujourd’hui à Kyôto mais à laquelle n’accède véritablement que l’extrême aristocratie d’affaires ou millionaire du Japon. Les scènes de formation d’une jeune maiko san dans ce monde régulé par les femmes, les scènes d’habillage et de déshabillage de kimono sont à couper le souffle, de beauté, d’érotisme, et d’étrangeté martienne.
Le film ne donne que des aperçus trop courts des exploits de performance de ces artistes (thé, fleur, danse, musique, kimono). Mais ces aperçus, rarissimes, permettent de se faire une idée de la culture dont il est encore question, ici, à Kyôto, 60 ans après la sortie du film.
Le film est disponible en DVD en France au sein d’un coffret au prix totalement excessif, sous le titre « les musiciens de Gion ».
Je vous recommande plutôt de commander sur le site amazon japonais (qui propose une interface en anglais pour ses clients internationaux) le dvd du film seul, de lire sur internet le résumé de l’histoire puis de vous laisser complètement envahir par l’étonnement continu de cet univers qui m’intéresse plus ici pour son aspect documentaire que pour son récit attendu.

Ce livre et ce film, qui peuvent constituer les premiers éléments d’un Kyôto de poche, sont aussi des jalons pour tous ceux qui voudraient témoigner de Kyôto la belle martienne. Ne pas répéter, ne pas dupliquer, ne pas faire moins bien. Est-ce possible pour des non-japonais ?


22 mai 2011

« Femmes je vous aime. De me servir ».

Filed under: sociologie — Stéphane Barbery @ 11:27

かくす涙の口紅も

Les chansons populaires qui font pleurer les femmes constituent un point de départ intéressant pour l’ethnologue étranger qui tente de comprendre la façon spécifique dont une culture assigne les rôles, les places, les fonctions à chaque sexe.
Parce qu’il y a toujours assignation, même quand cette dernière, comme en Occident aujourd’hui est : assignation à confusion.

Cette confusion est probablement un effet triste, non anticipé, non désiré, du juste combat des femmes pour l’égalité des chances. Mais la solution qui a émergé ces deux trois générations est par trop instable. Elle conduit les hommes et les femmes à douter de leur identité, à avoir besoin de longues séances de psy pour la construire, bancalement. Les deux sexes aujourd’hui souffrent de ne plus être assignés à une place clairement définie.
L’écho statistiquement disproportionné du combat juste des homosexuels pour la reconnaissance de leurs droits, avec ses effets de mimétisme artificiel trendy, est à mettre en rapport avec cette situation de confusion.

L’humanité pourra-t-elle trouver la solution optimale qui permettra à la fois de garantir l’égalité des chances et d’assigner à des rôles clairement définis, respectant les besoins biologiques, les comportements encodés en dur dans le patrimoine génétique du singe nu que nous sommes ? C’est une belle question politique.

Une des raisons pour lesquelles les femmes japonaises fascinent universellement tient peut-être à ce qu’elles continuent, elles, d’être assignées à une place claire où elles peuvent se déployer comme femmes.
Les hommes japonais actuels n’ont pas cette chance. Meiji, puis 1945, les ont fait entrer, eux aussi, dans la confusion. Les signes extérieurs de la virilité japonaise aujourd’hui sont devenus ceux de la metrosexualité. Ni les hommes, ni les femmes n’y trouvent leur compte. Restent pourtant des formes du passé. Qui font bondir tout Occidental élevé par des femmes qui ont manifesté pour leurs droits.

J’ai découvert Masashi Sada dans le premier volume de Learning Language through Lyrics, un mauvais livre que je ne recommande pas mais qui donne une liste des classiques populaires des années 70 et 80. L’équivalent de Joe Dassin, de Yves Duteil, des vieux Cabrel. Des chansons qu’on connaît par coeur sans le vouloir, des cartes postales générationnelles qui procurent de précieux renseignements sociologiques.

L’un de ses plus grands succès est une chanson de 1979 intitulée : 関白宣言, Kanpaku Sengen.

Je vous recommande vivement, avant toute chose, d’écouter la chanson tout en regardant la réaction du public.
D’autres versions plus récentes existent qui témoignent que trente ans plus tard la chanson garde son actualité.

Bien. Et désormais, pour votre édification – et sans aucun commentaire – la traduction de la chanson…

Déclaration du mari dominant (Kanpaku est le titre de régent)

Il y a quelque chose que je veux te dire avant de te prendre pour femme
Ce ne sera peut-être pas facile à entendre mais écoute bien sa réelle signification
Ne va pas au lit avant moi, ne te lève pas après moi
Prépare moi de bons repas et sois toujours jolie
du mieux que tu le peux
N’oublie pas que tu ne peux pas attendre de moi
de protéger le foyer car je ne suis pas un suffisamment bon travailleur pour totalement y pourvoir
Il y a des choses que toi seule peut faire
Pour toutes les autres choses, suis silencieusement derrière moi sans poser de question

Tes parents et mes parents sont également importants, donc respecte-les tous
Entends-toi bien avec ta belle-mère et ta belle-soeur
C’est possible facilement si tu apprends à les aimer
N’écoute pas ou ne participe pas aux ragots sur les autres, ne sois pas inutilement jalouse
Je n’aurai pas de maîtresse. Je n’aurai probablement pas de maîtresse
Je ne pense pas que j’aurai de maitresse. Mais sois prête à cette éventualité, au cas où.
Notre bonheur est quelque chose que nous ferons ensemble
Ce n’est pas quelque chose qu’on peut faire seul en essayant par soi-même
Parce que tu quittes ton foyer et viens chez moi
N’oublie jamais que tu n’as pas d’endroit où tu puisses retourner
A partir d’aujourd’hui, je suis ton foyer.

Quand les enfants seront élevés et que nous aurons vieilli, ne meurs pas avant moi
Si c’est juste un jour après moi, ça va,
mais ne meurs pas avant moi
Quand je mourrai, je n’ai besoin de rien, juste tiens ma main et verse quelques larmes
parce que je dirai, je dirai c’est sûr : « merci à toi, c’était une belle vie »
N’oublie pas que la femme que j’aime
La femme que j’aime, dans ma vie, c’est toi uniquement
N’oublie pas que la femme que j’aime
La femme que j’aime, dans ma vie, ce ne sera que toi

PS : Masashi Sada a écrit une suite à cette chanson, un brin parodique mais en en reprenant l’esprit confondant, dont le thème est cette fois une déclaration de rupture : 関白失脚


21 mai 2011

Les Pré-Escherites

Filed under: esthétique — Stéphane Barbery @ 22:03

Les Pré-Escherites

Mon père avait un poster d’Escher dans son bureau.
Un exemplaire de Gödel Escher Bach dans sa bibliothèque.
Son livre posthume porte une gravure d’Escher sur sa couverture.

Ca m’est resté.

Je n’ai jamais fini Gödel Escher Bach. J’ai juste été capable de crâner pendant longtemps en parlant du rapport fond/forme. De la Gestalt. Et d’appeler mon chien, un dalmatien, Gödel.

Fond/Forme, ça me reste. Tous les jours quand je prends une photo. Quand je la traite dans Lightroom. Ou Lo-Mob.

Ca me reste quand je travaille mes kanji. Quand je fouille chez les bouquinistes de Kyôto.

Pour un Occidental cultivé un brin geek, la beauté conceptuelle des œuvres d’Escher, leur exploit comme gravures, sont associés avec fierté à la sensation d’originalité qu’elles suscitent. Escher, ça semble radicalement nouveau, inédit. Hors norme.

En prenant plaisir à Escher, on se sent important d’être moderne, de savoir que notre temps (Escher est mort en 1972) sera associé à ces créations profondes qui dépassent de beaucoup le seul titillement paradoxal qui fait juste sourire les amateurs d’art officiel, eux qui ne voient en Escher que des posters pour taupins.

C’est toujours surpris que je retrouve ici régulièrement ma vieille amie : la honte. La honte de l’ignorant qui s’est baladé infatué. La honte de celui à qui on a fait croire que son éducation humaniste, pourtant curieuse, sérieuse, complète, était vraiment universelle. A qui l’on a fait croire, par l’évidence de l’implicite, que si les arts asiatiques ne méritaient qu’un chapitre exotique dans une encyclopédie de l’art, ce n’était pas le résultat d’un sociocentrisme banal auquel n’échappe nulle société, mais la conclusion d’une évaluation docte validée par des experts selon lesquels rien de majeur ne s’est créé dans l’art hors les frontières de l’Europe.

J’ai honte d’être occidental quand je découvre régulièrement ici des œuvres aussi puissantes que les plus grandes œuvres célébrées en Occident. Mais ignorées. Sauf de rares spécialistes. Ignorées par les Japonais eux-mêmes qui continuent de prendre au sérieux, depuis les blackships de Perry, les critères eurocentrés qui les cantonnent à la préciosité attendrissante.

J’ai honte de continuer à être surpris, honte au fond de la barbarie hypocrite de mon éducation, honte de continuer à être le jouet de l’impérialisme culturel ordinaire. Celui de notre temps. Honte aussi de voir comment les japonais continuent d’intérioriser cette idéologie qui nous conduit à ne pas croire ce qui est sous nos yeux, qui nous conduit à banaliser, à minorer des œuvres qui devraient être célébrées par tous les hommes. Parce qu’elles sont fortes, qu’elles font du bien, qu’elles rendent fières d’être humain.

Or voilà : Escher n’est pas si original que cela. Bien sûr son travail sur les pavages est spécifique, unique. Bien sûr son interpellation constante du « qui voit ? », la fraternité amicale qu’il crée avec la conscience réflexive du spectateur, sont originales et un témoignage mémorable du rapport au monde et à soi du sujet contemporain.

Mais il suffit d’ouvrir ici quelques vieux livres chez un bouquiniste pour tomber, en masse, sur des pré-Escherites fabuleux. L’image qui illustre ce texte n’est pas la couverture d’un catalogue ou l’affiche d’une exposition – que j’appelle pourtant de tous mes vœux. Je l’ai créée sur mon téléphone portable cet après-midi en photographiant trois pages de livres posés sur ma table.

Les grues et les daims sont extraits du Kōrin hyakuzu, un livre de gravures tirées, cent ans après sa mort, de l’œuvre d’Ogata Kōrin (1658-1716), un génie majeur de l’art humain. Combien d’Occidentaux cultivés qui seraient capable de nommer sans difficulté quinze peintres du Louvre en ont-ils entendu parler, ne serait-ce qu’une fois ?

Le détail du pavage de moines guerriers (qu’on peut croiser encore de nos jours lors de la fête de la coupe du grand bambou à Kurama, le 20 juin) est extrait d’une série de livres, achetés une broutille chez un antiquaire, dont le graveur est un génie que je n’ai pas réussi à identifier pour l’instant.

Un mot-clé revient ici régulièrement : gravure. Escher est un graveur. Tous les livres japonais illustrés jusqu’à il y a une centaine d’année étaient gravés sur bois. Quand on feuillette ces livres, quand on a vu les planches de bois sculptées, on est époustouflé. Pas simplement par la prouesse qui relativise la technique pourtant fabuleuse d’Escher. Pas simplement par le fait que cette industrie du livre impliquait un nombre incommensurable de générations de graveurs de génie au simple statut d’employés artisans (avec cet abîme de la question de l’impossibilité de l’erreur, sauf à graver à nouveau toute la planche… et ce que cela implique en concentration et minutie sur la durée d’une vie). On est époustouflé d’ignorer ou de découvrir cette réalité, qui a des conséquences nombreuses dans la familiarité d’une culture avec toutes les dimensions du fond/forme. Parce que la gravure, c’est l’art de la Gestalt.

Sous mes yeux à l’instant, un autre vieux livre ouvert : un recueil (imprimé à partir de gravures sur bois) d’empreintes de sceaux célèbres. Gravures de gravures. Presque un point de départ pour une œuvre à la Escher. En Asie, on signe avec un sceau. Une pierre tendre ou un morceau de bois… gravés. En relief ou en creux. La sigillaire asiatique, en un sens, est pré-Escherite…

Prendre conscience de cette réalité ne doit pas nous faire tomber dans le piège, si tentant pour les passionnés, qui consisterait à faire de l’Asie, du Japon, de Kyôto, un lieu d’origine ou une exception méprisée. Pas de complot ni de sur-valeur à accorder aux chefs d’œuvre présents ici.

Juste le devoir, pour tous ceux qui sont en position de passeur, de témoigner, d’honorer, de promouvoir et de rendre accessible à tous, la beauté universelle qui s’y trouve, afin qu’elle inspire comme elle le doit, les œuvres des générations futures.


6 mai 2011

Apprendre le japonais en geek (round 8)

Filed under: Apprendre le japonais — Stéphane Barbery @ 21:20

Un quart de quatre-quart qui ne serait pas un gâteau, ni une fleur

Partage d’une astuce, découverte hier, permettant de faire lire un texte japonais directement à votre iphone ou ipad.

1) Aller dans « Réglages » puis « Général », puis « Accessibilité »

2) Cliquer sur « Triple clic sur le bouton principal » et sélectionner « VoiceOver »

3) Faites un test : triple-cliquer sur le bouton principal, vous entendrez, si l’interface de votre iphone/ipad est en français « VoiceOver activé ». Désormais si vous sélectionnez une zone de texte en français, le texte est lu… en français. Les textes dans une autre langue ne sont pas lus. Triple-cliquer pour désactiver.
Attention pendant l’activation, le défilement de l’écran se fait en touchant rapidement l’écran avec trois doigts.

4) Revenez dans « Réglages » puis « Général » mais cette fois-ci « International »
Si vous souhaitez faire lire des textes en japonais, vous devez passer votre appareil dans une interface en langue japonaise. Donc cliquez sur « Langue » et sélectionnez « 日本語 ».
Votre appareil redémarre et affiche désormais une interface en japonais. Si vous activez maintenant le VoiceOver en triple cliquant et en sélectionnant un texte japonais, ce dernier sera lu… en japonais

5) Pour ralentir le débit de la lecture, retournez dans « Réglages », « Général », « VoiceOver », et faites glisser le curseur « Débit Vocal » vers la gauche (côté tortue).

La voix est mécanique et sans comparaison possible avec celle d’un bon moteur Text-To-Speech. Elle fait penser avec nostalgie à Wargames. Mais cette astuce, gratuite, ne nécessitant pas d’application supplémentaire, pourra servir de solution de dépannage pour accéder à un texte dense sur iphone/ipad sur lesquels je ne connais pas de solution offline équivalente à Rikaichan/Rikaikun.

Je n’ai pas testé d’autres langues que le français et le japonais mais je suppose que cette astuce doit fonctionner pour d’autres langues et sera utile pour toute personne en situation d’apprentissage.


 
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