L’adieu à l’accueil du vide : 茶愛一味
L’enseignement et la pratique de la cérémonie du thé au Japon sont, comme pour tous les arts traditionnels, organisés en écoles structurées de façon pyramidale comme des sectes, dirigées par un maître, le iemoto, qui tire sa légitimité de sa filiation à un fondateur.
Le mot secte pourrait sembler ici excessif. Il n’y a pas dans le thé d’aliénation psychologique ou financière des participants même si, pour qui veut faire carrière et monter en grade, la soumission totale à la hiérarchie et les effets sociologiques habituels des micro-pouvoirs des cadres intermédiaires en position de contrôle imaginaire des passages de niveau impliquent des comportements et une pratique basés sur la seule reproduction stricte du catéchisme et des usages ultra-codifiés de l’école. Le iemoto – et lui seul – a le droit (et le devoir – pour justifier de sa fonction et ses privilèges) d’ajouter des variations, le plus souvent anecdotiques, au protocole de sa lignée.
Chaque école n’existe que par le narcissisme de ses petites différences et donc par le respect obsessionnel des micro-variations d’une cérémonie dont l’esprit et les règles ont été définis par un génie du 16ème siècle, Sen Rikyû. Les trois écoles principales (Ura, Omote, Mushanokoji) qui encadrent la pratique de plus de quatre-vingt-dix pour cent de la cérémonie du thé contemporain détiennent leur statut d’une filiation de sang à Rikyû. Ainsi, quand un iemoto n’a pas de fils, il adoptera un cadet d’une autre des trois familles pour maintenir l’illusion symbolique de la continuité chez ses disciples.
Le fonctionnement des écoles est en fait proche des « sectes » bouddhiques japonaises, un peu à la manière des multiples sectes protestantes aux Etats-Unis, qui déclinent des variations colorées d’un corpus identique en affirmant leur identité du respect de la parole interprétante d’un fondateur charismatique.
La première page du manuel de l’école majoritaire, Ura, récemment traduit pour sa partie théorique, en anglais, commence par un « Notre Père » récité, les mains en prière, au début de chaque classe de thé. Ce « Urasenke followers’ statement of goals » contient des voeux que chaque être humain devrait pouvoir réciter avec fierté toutes les week-ends :
« avec chaleur et générosité d’esprit, communions ensemble pour que le monde devienne un lieu plus lumineux à vivre. »
Mais il contient également aussi un rappel sibyllin qui ne me fera jamais mettre les mains en gasshô pour une activité liée au thé :
« Le iemoto est comme un père pour tous, et tous ceux qui ont passé sa porte pour suivre la voie du thé sont une famille. »
Le thé est donc au Japon une pratique qui emprunte lourdement à l’imaginaire religieux.
Sen Rikyû en est la figure sainte, un prophète dont on interprète chaque bribe de paroles, dont on commente chaque anecdote, à la manière de chrétiens évoquant un épisode de la vie de Jésus. Il est bien sûr impossible d’envisager de contredire Rikyû ni d’envisager une cérémonie dont l’esprit serait en substance différent de celui qu’il exigeait.
Or il existe une contradiction, une dissonance fondamentale dans le thé de Rikyû aujourd’hui si on l’envisage dans la perspective de l’Accueil. L’accueil principal de Rikyû est celui, zen, du monde comme vide. Cet accueil présuppose une communion entre le maître de thé et son invité sur ce parti-pris existentiel. Si l’invité ne partage pas ce point de vue – lié à un contexte historique et social spécifique – alors le maître n’accueille pas l’âme de l’invité et pire : la somme de se soumettre. En découle un effet de violence qui ruine la seule justification de la cérémonie du thé : l’accueil.
杲
Le thé de Rikyu trouve son sens dans l’histoire insulaire japonaise qui ancre la culture du thé dans celle du zen. Ce sont les moines bouddhistes qui ont fait le voyage en Chine et leur formation dans les temples Chan qui rapportent initialement les premières graines, les ustensiles et l’art de la préparation fouettée Song.
Toutes les sociétés produisent des penseurs du vide, du rien, du détachement absolu comme seule voie vers l’illumination, vers la sagesse. En temps de guerres de longue durée, dans les époques sans sécurité sociale, sans assurance vie, sans paix civile relative, à l’espérance de vie courte, cette pensée du vide jouit d’une aura supplémentaire compréhensible : elle dit ce qui est.
Dans le zen, la célébration de la vacuité n’est pas simplement une pensée de scolastes mais un mode de vie ritualisé par la répétition de tâches qui témoignent que les activités réputées nobles (les arts, le savoir) n’ont pas plus de valeur que celles, triviales, du quotidien (le ménage, la cuisine, le jardin).
Rikyû synthétise et fixe cette filiation du zen dans le thé à une époque de samurais en activité pour qui accueillir le vide dans un rituel reposant sur la maîtrise parfaite du geste fait sens.
Le thé de Rikyû, ce n’est pas simplement accueillir la beauté, et l’âme. C’est accueillir le monde comme vide. C’est l’expérience, le credo philosophique du néant comme expérience de vérité existentielle.
Le thé de Rikyû, c’est un vieux qui se prépare à mourir immédiatement.
Et le seppuku de Rikyû ordonné par son souverain, qui émeut les Japonais comme la mort de Socrate émeut les Occidentaux, iconise l’empreinte fondamentale laissé par ce génie jusqu’à ce jour dans l’art du thé.
茶禅一味 : Cha Zen ichi mi, le thé et le zen ne sont qu’une seule et même chose. Tel est le fond rémanent du thé japonais. Une coloration dont on a vu qu’il est difficilement envisageable, compte tenu de l’organisation et du critère de légitimation de ses écoles, qu’elle change sous peu.
Pourtant, la profondeur de ce qui se joue dans la cérémonie du thé et qui mérite sa diffusion universelle implique que d’autres parti-pris existentiels soient incorporés à cet art.
茶禅二味 : Cha Zen ni mi. Non, le thé et le zen ne sont pas une seule et même chose.
Non, il n’est pas normal de voir de jeunes et jolies femmes, maîtres dans l’art du thé, figer leur faciès dans un masque de gisant d’ermite pour respecter les canons verrouillant la légitimité supposée de leur école.
Non, le thé ne devrait pas être l’expérience de deux solitudes qui se croisent dans un carrefour désert un jour de grand froid et qui poursuivent leurs chemins après un bref échange de regard sur les vêtements de l’autre.
Non, le corps dont chaque modalité sensorielle est stimulée avec délice dans la cérémonie du thé ne devrait pas être considéré comme un véhicule superflu qu’il convient de contraindre, de mater voire de faire souffrir.
Et si l’accueil zen du vide, le détachement absolu et la dissolution dans le rien qui serait tout, n’étaient que des défenses psychologiques contre l’angoisse ? L’effet rationalisant d’une dépression ? Un haussement d’épaules noble et fier face à une fatalité proche et pas une affirmation sage et sereine ?
Il n’y a pas de joie dans le vide. Et une fois que l’on a dit cela, tout est dit.
Le thé doit être l’expérience de la maximisation de la joie dans la vie.
Une célébration de la vie.
Pas une chorégraphie du tragique et de l’annoncé.
Il manque au Japon sa Murasaki Shikibu du thé.
Une maître de thé fondatrice qui réintroduirait l’accueil de l’âme comme accueil princeps bien devant l’accueil de la beauté et l’accueil du monde.
Il y a du féminin et du maternant dans l’accueil de l’âme. De la sienne et de celle d’autrui.
Le thé n’a de sens qu’en étant l’art de la bienveillance a priori, de l’amour inconditionné.
Il faut imaginer Rumi servant le thé…
茶愛一味 : Cha Ai ichi mi, le thé et l’amour ne sont qu’une seule et même chose.
Le thé est un duo aimant, chaleureux, pas l’ultime convocation d’un patriarche sévère, supérieur et jugeant.
L’accueil libéré des corps de deux amants amoureux, la danse joyeuse de leurs âmes via leurs fluides et leurs épidermes, ne sont pas des expériences à sublimer, à lyophiliser dans la poussière verte du thé. Elles y ont toutes leurs places. Une femme qui prépare un bol d’usucha avant ou après avoir fait l’amour avec l’homme qu’elle aime, voilà l’un des kata les plus intenses qui éclaire à jamais la mémoire d’une pièce de thé.
La volupté, la jubilation, le confort, l’affection, le sourire, l’accueil du sourire sur son visage, l’accueil du sourire sur le visage de l’autre, ces sensations solaires font partie de la voie du thé. Y compris dans sa subtile modulation wabi-sabi.
茶愛一味 : Cha Ai ichi mi, le thé et l’amour ne sont qu’une seule et même chose.
