31 octobre 2011

Quai 1 voie B

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 13:48

Le radar des hommes, le radar des femmes

Je suis en correspondance.
Le tableau des départs
affiche les prochains trains.

J’attends l’annonce
de mon numéro de quai.
Sur le qui-vive.
Mon oeil saute une ligne.
Toujours la même ligne.
Celle de mon train.

Alors je reprends la lecture du tableau
les destinations défilent
et je feins d’ignorer le nom
que je ne veux pas voir.
Mon oeil s’arrête pourtant
toujours
sur la même autre ligne.

Il n’est pas libre.
Cela n’a aucun sens.
Il n’est pas libre.
Il est marié.
Il a deux enfants.
La petite, l’enfant de la dernière chance,
n’a même pas deux ans.
Il ne quittera pas son travail.

Un jeune louche rôde
autour du panneau.
Il tremble.
Son regard traque les brassards
de la sécurité.
Il cogite avec sa peur à qui oser
demander « une pièce ou deux ».
Ma main gauche empoigne
mon poignet droit
pour bien bloquer la lanière de mon sac à main
dans le pli de mon coude.

Voilà ce que je suis
une louche qui tremble

dans la gare de ma vie.

Voici ce que je me disais,
chéri,
en pensant à toi
il y a trois ans
dans cette gare


30 octobre 2011

37,9

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 15:35

Il y aura toujours un guide, pour ta main dans le noir

La femme qu’il aime part.
Elle prend l’avion.
Il n’est pas à l’aéroport.
Parce qu’elle prend l’avion là-bas.
Pour un ailleurs.
Et lui est ici. Ailleurs aussi.

Il est pourtant là-bas quand même.
Il la voit attendre. A l’enregistrement.
Elle se retourne.
Il lui sourit.
De ces sourires de
l’on n’y peut rien
tristes du départ
joyeux du regard
de ces sourires
à 37 degrés 9
de se voir bientôt remonter seul
dans la voiture
et de ne mettre ni radio ni musique
parce que le blanc qui siffle
s’accorde avec le goût du bord interne
de la lèvre
qu’on mordille.

Il la voit attendre à la sécurité.
Sortir l’ordinateur sur lequel
elle lira les mots qu’il ne peut lui dire
Il la voit retirer sa ceinture
Elle se retourne
lui sourit avec le bord des yeux
Parce qu’elle l’a retirée
pour son seul regard
Et parce qu’elle sait qu’il a vu
son infime mouvement de hanche
celui qu’il accompagne de sa paume
quand ils dansent

Il la voit derrière la vitre
attendre l’embarquement
Elle le regarde derrière la vitre
et cela fait déjà mal
ces cinquante mètres gris opaques
comme une cendre
qui vient remplir la gorge
la poitrine
figer le coeur
le front
le temps

Elle se lève
Embarque
ne se retourne pas
elle ne veut pas voir
sa main qui s’agite
doucement
et son sourire triste

qu’elle ne peut embrasser


29 octobre 2011

Sursum corda

Filed under: Portraits Japonais — Stéphane Barbery @ 15:37

Massif du Mont Blanc. Au dessus de chez moi.

Ca m’a fait mal de la voir s’installer dans mon bureau
la petite jeune
Bah, la retraite c’est la retraite.
il faut bien voir qu’on meurt.

Je suis notaire
notaire de la vie
je note

Je notais
qui est à quoi.
Parce que c’est ce que tu as qui te possède.

Ca c’était au début.
Vrai notaire.

Et puis je suis devenu notaire de la vie
Je note qui est à quoi.
En amour.

Plus le patrimoine.
Mais le cordimoine.

Il n’y a que ça qu’on reçoit.
Il n’y a que ça qu’on transmet.

Les gens confondent.
Surtout ceux qui n’ont rien en amour.

Ceux qui en ont
n’ont pas besoin que je note.
Ils paient pas.
Je ne leur demande rien.

C’est ceux qui n’en ont pas
qui ont besoin de compter.
De signer les documents d’arpentage
les titres de propriété
Ils aiment bien me payer.
Ca les rassure.
Mais pas vraiment.
Leurs yeux me demandent toujours
c’est bien vrai, einh, c’est bien vrai,
j’en ai bien, einh, j’en ai bien

J’essaie de leur dire
mais ils me prennent pour un vrai notaire.
Alors ils pleurent
Aux ouvertures des enveloppes.

Je note pour rien
Parce qu’on ne m’a pas donné

Bah, la retraite c’est la retraite.
il faut bien voir qu’on meurt.


28 octobre 2011

Salle des coffres

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 14:40

Ramius

L’odeur vient la première.
Une belle odeur d’acide butyrique
bien ronde
prépotente
de placards à chaussures
de grand-pères sportifs
coureurs de fond des années trente

La moquette date de cette époque.
Les coffres datent de cette époque.
De la belle mécanique
Dans un univers gris qui pue

Le coeur des riches.
Ils y mettent quoi dans leur coeur, les riches.
Le rêve des pauvres.
L’espoir de ne plus avoir peur.

Ca ne sert pas à grand-chose, à la fin.

Je casse des coffres.
Je suis le serrurier.
Je ne suis pas riche.
Des riches meurent.
Je casse leur coffre.
Qu’ont-ils dans le coeur ?

Une tête de chat.
Une pile de francs suisses.
Une boite de pièces d’or.
Et une tête de chat.
Un crâne bien blanc.
Sous une cloche de verre.

Je l’entends miauler.
Parce que c’est moi
Parce qu’il m’aime bien
moi qui lui donne ses vermifuges

Il s’avance.
Il s’avance dans l’air
saute au creux de ma main
Je le caresse du bout d’un doigt

Il me dit un secret
que je partage avec celle que j’aime

les coffres sont vides
on ne casse pas le coeur

Je suis dans un coffre
sous verre

je suis un coffre
vivant
qui ronronne

Je ne suis plus le coffre

Je suis un arbre


27 octobre 2011

Ô Kannon Sama

Filed under: Petits Portraits — Stéphane Barbery @ 14:22

Dans les grandes sandales, 1 yen : 2 cacahuètes

Ô Shô Kannon Sama qui apaisez le premier cercle
faites moi la grâce
que ma fille ne soit pas belle comme moi

Ô Shô Kannon Sama qui apaisez le premier cercle
faites moi la grâce
que ma fille ne soit pas laide comme moi

Ô Senju Kannon Sama qui apaisez le deuxième cercle
faites que son âme et son corps
ne soient pas le gibier
des traqueurs de trophée

Ô Senju Kannon Sama qui apaisez le deuxième cercle
faites que son âme et son corps
ne soient pas le jouet
des vomisseurs de rejet

Ô Batô Kannon Sama qui apaisez le troisième cercle
faites que ma fille
ne soit jamais salie
par le regard des rats qui trottent

Ô Batô Kannon Sama qui apaisez le troisième cercle
faites que ma fille
ne soit jamais salie
par le regard des hyènes qui pissent

Ô Jûichimen Kannon Sama qui apaisez le quatrième cercle
donnez-lui la grâce et l’élégance
invisibles
reconnues seulement par ceux qui en sont dignes

Ô Jûichimen Kannon Sama qui apaisez le quatrième cercle
donnez-lui la grâce et l’élégance
visibles
qui s’imposent à tous à sa valeur

Ô Juntei Kannon Sama qui apaisez le cinquième cercle
accueillez ma souffrance
mon tourment d’avoir été la proie
chassée, prise, asservie
renonçante
marquée
ne fuyant plus la violence des rats qui trottent
soumise à la violence des rats qui trottent

Ô Juntei Kannon Sama qui apaisez le cinquième cercle
accueillez ma souffrance
ma douleur d’avoir été blessée
invisible, transparente
délaissée
ignorée
perdant mon faire dans le néant
ruinant mon âme dans le néant

Ô Nyoirin Kannon Sama qui apaisez le sixième cercle
faites que la noblesse d’âme ne se voit plus,
comme la petite étoile au petit matin

Ô Nyoirin Kannon Sama qui apaisez le sixième cercle
faites que la noblesse d’âme se voit toujours,
comme le soleil au grand midi

Ô Kannon Sama
exauce ma prière


 
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